
A cause du temps maussade, il y avait peu de monde au cimetière mais ceux qui entendirent le vacarme, s'amassèrent autour de la tombe. Entre temps, la jeune femme se débarrassa des mottes de terre, emprunta un peigne et se coiffa.
Une petite vieille à la voilette de deuil lui demanda comment elle se sentait.
Bien, merci, lui répondit Mme Hajduska.
N'avait-elle pas soif, s'enquit un chauffeur de taxi.
Pas pour l'instant, répondit la défunte.
Telle que cette eau de Budapest était exécrable, remarqua le chauffeur, lui-même n'en aurait pas voulu.
Qu'est-ce qu'elle avait, l'eau de Budapest, demanda Mme Hajduska.
On y ajoutait du chlore.
Vrai, on y ajoutait du chlore, acquiesça Apostol Barannikov, un jardinier bulgare qui vendait des fleurs à l'entrée du cimetière. Et pour cette raison, lui, il devait arroser ses plants le plus délicats à l'eau de pluie.
Quelqu'un remarqua que de nos jours, dans le monde entier, on ajoutait du chlore à l'eau.
A ce stade, la conversation resta en suspens.
Qu'y avait-t-il d'autre de nouveau, demanda la jeune femme.
Rien de particulier, lui répondit-on.
Silence. La pluie se mit à tomber.
- Vous n'allez pas vous mouiller? s'adressa à la ressuscitée Dezső Deutch, artisan, fabricant de canne à pêche.
Ça ne faisait rien, dit Mme Hajduska. Qu'elle aimait la pluie.
Ça dépendait quelle pluie, remarqua la petite vieille.
Qu'elle parlait de cette pluie tiède d'été, précisa Mme Hajduska.
Qu'il ne voulait aucune pluie, dit Apostol Barannikov, car elle éloignait les visiteurs du cimetière.
Qu'il pouvait très bien le comprendre, acquiesça le fabricant de canne à pêche.
Une plus longue pause s'installa dans la conversation.
- Racontez-moi quelque chose; la ressuscitée les dévisagea.
- Raconter quoi? dit la petite vieille. Nous n'avons rien à raconter.
- Il ne s'est rien passé depuis la guerre de libération?*
- Il se passe toujours quelque chose, fit un geste l'artisan. Mais comme disent les Allemands : Selten kommt etwas Besseres nach.
- Voilà, ajouta le chauffeur de taxi et l'air de prendre un client, il retourna à sa voiture, déçu.
Ils se turent. La ressuscitée jeta un coup d'oeil dans la tombe, restée béante. Elle attendit un peu mais constatant qu'ils étaient tous à court de sujet, elle prit congé.
- Au revoir, dit-elle en redescendant dans le trou.
Le fabricant de canne à pêche, attentionné, lui tendit le bras pour qu'elle ne glisse pas dans la boue.
- Bonne continuation, lui dit-il, en regardant dans la tombe.
- Que s'est-il passé, s'enquit le chauffeur de taxi à l'entrée. Elle n'est quand-même pas retournée dans la tombe?
- Si, si, hocha la tête la petite vieille.
- Pourtant, on a si bien bavardé.
Traduction : R. T. István Örkény : Egyperces novellák (Nouvelles d'une minute) éditions Magvető 1974
* ils'agit de la guerre pour l'indépendence de la Hongrie en 1848-49, contre les Habsburg
Ecivain, auteur dramatique, István Örkény cultive le grotesque dans ses textes. Ces "nouvelles" très courtes tentent d'en dire beaucoup avec peu de mots, en sollicitant l'imagination du lecteur pour être leur partenaire
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tout en le trahissant.
refoulée monte en lui lentement, sensation d'avant l'enfermement, qu'il faudra accompagner de mots virulents
ou noyer sous un flot de clémence. Le mépris, il croyait bien l'avoir aboli, s'être tellement détaché d'eux, les avoir tellement niés qu'il n'avait plus lieu de les haïr. Ce soir, il voudrait,
une dernière fois peut-être, le conserver, le protéger, lui donner, sans le renforcer car cela n'est plus nécessaire, l'élan qui manque encore. Une phrase règle le problème, fixe le cours des
heures qui suivent :
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