Jeudi 19 novembre 2009
   Alors que son escorte reste debout, le médecin s'assoit à mes côtés, sur le rebord du lit, blond jusqu'à la provocation. Il se montre prévenant, explique l'intervention. "Myélome" est remplacé par "gammapathie monoclonale". Mauvais signe à coup sûr. Devant mon insistance, il évoque la durée  d'une éventuelle survie, parle d'années, à condition qu'un taux bas se confirme. J'ai l'impression qu'il faut traduire "années" par "mois". Dans un jour de déprime, j'aurais traduit "semaines". La relativité du temps. Mon sujet favori... Je raye "hématologue". Voici "cancérologue".
   A midi, Séverine vient me chercher. Elle est vêtue de noir, hommage à mes travaux, voyage dans le deuil à venir. Bien qu'appréciant le clin d'oeil, je l'assomme sur le champ. Contrairement au médecin, j'utilise des mots crus, des vérités en face. Son corps pantelle sur le parking de l'hôpital, près de celui de Véronique. Sans un regard pour les sanglots, les soubresauts, je gagne la voiture et m'installe à ma place, celle du mort.
   L'examen en lui-même n'est pas insupportable. Une piqûre à l'arrière du bassin, pour l'anesthésie locale. Puis une première ponction. Légère douleur quand la moelle s'aspire. Souffrance un peu plus forte quand le docteur pratique la biopsie d'une carotte d'os. On éponge le sang et on me pose un joli pansement "compressif" sur la moitié des reins, avant de me mettre au lit, bien à plat sur le dos pour faire pression sur la blessure. Rien de mortel. Pas encore...
   Séverine ressuscite et s'installe au volant. Un stop grillé, un piéton évité de justesse sur un passage zébré, son agonie laisse des traces. Je ne proteste pas, coupable et impuissant, déjà résigné à ne rien contrôler. On me carotte mes os, on me carotte mes recherches, mes écrits, on me carotte la retraite pour laquelle je cotise, on me carotte mon troisième âge. Je ne connaîtrai pas la joie de perdre dents, cheveux, prostate, de faire pipi au lit et d'oublier les titres de mes ouvrages savants, béat dans mon alzheimer. Comment s'appelle ce livre que je relis sans cesse ? ... isolés du moins  -  car c'étaient de vieilles tentures où chaque rose était séparée pour qu'on eût pu si elle avait été vivante la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l'apprivoiser, ... sans rien de ces grandes décorations des chambres d'aujourd'hui où sur un fond d'argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais pour halluciner les heures que vous passez au lit ;...   
 
Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Mercredi 18 novembre 2009
(...) Assurément, les alcools français sont excellents. Ils dilatent les vaisseaux capillaires et permettent à l'oxygène véhiculé par le sang, ce suc nourricier de la conscience, de parvenir rapidement au cerveau. Où était donc ma place? En Europe occidentale, cette terre brûlée que les mensonges avaient rendue sourde? Ou me fallait-il rentrer à Budapest? Mais que trouverais-je alors chez moi? La "Patrie"? Je n'avais nulle envie de faire de grandes déclarations ni de me bercer d'illusions. Cependant, il existe dans la vie des moments où nous croyons entendre une réponse, surprendre un message. C'est ce qui m'arriva ce soir-là. Et tout comme deux décennies auparavant, dans une situation analogue, la réponse fut prononcée tout bas. Oui, il fallait que je rentre en Hongrie où personne ne m'attendait, où je n'avais ni "rôle" à jouer ni "mission" à accomplir  -  mais où se pratiquait la langue hongroise, l'unique sens de ma vie.
   Je venais de le comprendre une fois de plus, de le comprendre pleinement. Car, au fond, jeune ou grisonnant, je ne m'étais vraiment intéressé qu'à la langue hongroise, et à son expression la plus élevée, la littérature. Une langue que, parmi les milliards d'habitants de cette planète, seuls dix millions d'individus comprenaient et une littérature qui, prisonnière de cette langue, n'avait jamais réussi  -  malgré les efforts héroïques de plusieurs générations  -  à révéler au monde sa véritable essence. Mais cette langue et cette littérature représentaient pour moi la vie, dans toute sa plénitude. Car c'est uniquement en cette langue que je puis exprimer ce que j'ai à dire. (Et c'est seulement en elle que je puis taire ce que je veux passer sous silence.) Je ne suis ce que je suis que dans la mesure où je peux formuler, en hongrois, ce que je pense. Par exemple, en cette soirée du 10 février 1947, la certitude que ma seule "patrie" est la langue hongroise. C'est pourquoi je devais, de toute urgence, rentrer en Hongrie pour y vivre et attendre le moment où il me serait à nouveau possible d'écrire librement. (...)
(...) Devant le pont d'Enns, sur la ligne de démarcation de la zone d'occupation soviétique, un militaire russe entra dans le compartiment et me demanda mon passeport. Vêtu d'un uniforme impeccable, c'est avec une rigueur toute militaire, mais non sans courtoisie, que ce soldat rouge dévisagea les voyageurs. Il examina longuement mon passeport, compara mon visage avec la photo qui s'y trouvait et, en silence, mais sans se départir de sa politesse, il me rendit le document, me salua en portant la main à sa toque, referma la porte derrière lui et s'en fut. Je le suivis du regard et me dis que ce soldat était certes un ennemi, qu'il avait commis nombre d'atrocités en Hongrie et qu'il allait sans doute en perpétrer bien d'autres, qu'il pourrait assurément me dépouiller de tous mes biens, voire me tuer, mais  -  et c'était là une certitude  -  il ne méprisait pas le Hongrois que j'étais. (A l'Ouest, j'avais souvent eu à affronter, moi, voyageur venu de l'Est, des regards de commisération polie.) (...)

traduction de Georges Kassai et Zéno Bianu

Un extrait de plus de ce livre qui me parle tant... Intéressant, son attitude envers la langue, que je ne partage pas mais que je comprends. Je ne peux m'empêcher de penser au tragique de son destin : il émigre en 1948, en passant par l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, il s'établit aux Etats-Unis et se suicide en 1989. 
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Lundi 16 novembre 2009
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Samedi 14 novembre 2009
   Dès l'arrivée, nous sommes pris en charge par le Gouvernement Militaire Français de Berlin. Ce GMB devient familier, il nous loge, il nous permet de faire nos courses HT dans les économats, y compris anglais et américains, il possède son bureau de poste, son hôpital, sa chapelle, son restaurant (le fameux Pavillon du lac), son trésorier payeur et ses écoles... On peut passer dans ses cadres toute la durée du séjour, sans jamais mettre le pied "chez les Allemands" comme disent et font certains militaires, dans un petit "chez soi" plus douillet que la vraie France...
   Le centre névralgique en est le Quartier Napoléon : on y entre en franchissant une barrière et en présentant sa carte GMB aux sentinelles. Juste à côté, se trouvent le cinéma Aiglon (vous saisissez la parenté) et l'hôtel du même nom. En guise de hors d'oeuvre au conte de fée, nous y passons, gracieusement, la dizaine de jours nécessaires à la préparation de notre appartement. Ce dernier nous attend au milieu d'un parc magnifique, dans un des petits immeubles à deux étages de la cité Guynemer. Les écureuils viennent chaparder sur notre balcon. Le nom de la cité n'est pas dû au hasard : elle borde l'aéroport de Tegel qui reçoit le trafic passager destiné à Berlin Ouest (Tempelhof étant réservé aux militaires, surtout américains). En effet, la Lufthansa n'a pas le droit d'y atterrir, seuls les appareils des pays alliés peuvent en profiter. Ils arrivent en meutes groupées, rasant les immeubles et les jardins ouvriers microscopiques (je sais qu'ils rasent : j'ai fait une fois le voyage de Paris à Berlin dans la cabine de pilotage, une coupe de champagne à la main, invitée par le commandant de bord), avec un bruit que vous imaginez peut-être. Il y a si peu de place pour l'approche des pistes que nous rentrons instinctivement la tête dans les épaules lorsqu'ils passent au-dessus de la voiture, le train d'atterrissage prêt à toucher le sol. Cela reste plus amusant qu'impressionnant, durant les six années...
   Notre appartement est équipé jusqu'à la dernière petite cuiller à café, sans oublier la pince à sucre. Chambre, salon, salle à manger, cuisine et salle de bains. Après la naissance de notre fils, l'année suivante, nous avons droit à une chambre de plus, avec garage chauffé et chambre de bonne (sans la bonne, toutefois, que l'on pouvait "sonner" depuis la cuisine à sa chambre, deux étages au-dessus  -  nous y logeons nos invités), pour le même loyer (15% du salaire). Les célibataires sont défavorisés : ils n'ont droit qu'à un studio (pour la même somme) et ce n'est pas la seule chose bizarre. En effet, la sacro-sainte hiérarchie militaire laisse sa marque sur tous les aspects de notre vie : les professeurs certifiés sont assimilés à des grades d'officier et ils ont le droit au lustre à cinq branches, au service de table de douze couverts et à des chaises à l'assise plus large ! A partir du colonel, on vous attribue un pavillon avec chauffeur, deux bonnes et un jardinier ! Nous ne franchirons pas le grade de capitaine... 
Par Flora - Publié dans : réflexions - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Jeudi 12 novembre 2009
   Malade depuis trois jours, je me métamorphose. Hier, je n'éprouvais que dégoût pour les biographes de leurs propres entrailles, qui pondent un volume dès qu'un bouton leur pousse sur le nez, mettent en scène leur ménopause, leurs gonocoques, leur impuissance et leurs divorces, les adultères de leurs parents, le retour d'âge de leurs bassets. Et me voici lancé dans un journal ! Pour l'occasion, j'ai même acheté un cahier. Clairefontaine, 288 pages, grands carreaux, couverture bleue. L'indécence absolue ! Un universitaire sérieux se doit d'agoniser en silence... ou de ne pas agoniser.
   La langue est camouflage. "Limite" ne veut pas dire "cancer". Si je ne l'avais pas tuée, Véronique s'accrocherait à ces pauvres syllabes. Nous serions trapézistes, lancés dans des acrobaties verbales et des sauts périlleux. Mes cent-vingt-cinq kilos sur un trapèze.
  
Hôpital du jour. J'entre à huit heures. On m'installe dans la chambre ; je lis. Toute la journée, dans cette demeure un peu trop campagne qui n'avait l'air que d'un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l'averse, une de ces demeures où chaque salon a l'air d'un cabinet de verdure et où, sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l'une, les oiseaux des arbres dans l'autre, vous ont rejoint et vous tiennent compagnie... Le médecin s'approche, flanqué d'un interne et d'une infirmière.
  
Ėtait-il nécessaire de tuer Véronique ?

*

   Un cancéreux réduisait le Tour de France à une course sans éclat, trop facile pour son incroyable puissance. Le contre la montre autour de Metz lui avait accordé le maillot jaune. La première étape de montagne confirmait l'absence de tout rival. Le Galibier fut franchi sans efforts, avant une montée vers Sestrières maquillée en triomphe.
   Au même moment, un cancéreux qui s'ignorait encore, pour quelques jours, déplorait de ne pas être coureur cycliste. Si Philibert Tique avait escaladé le Galibier, il l'avait fait en vingt-deux stations, contraint à quatre arrêts avant même le Plan Lachat que les spécialistes désignent comme le véritable début du col. Chaque fois qu'il posait pied à terre, les poumons incendiés, muscles tétanisés, ses illusions papillonnaient, avant de fondre dans le ravin ou de s'enfouir dans les congères du bord de la route, insectes moribonds que son cerveau en manque d'oxygène métamorphosait en cercles noirs, zéros accusateurs. Il lui fallait s'extraire de la liste des champions, même les plus misérables, ceux qui se contentent de la lanterne rouge. Sur les hauteurs du col, dans les vomissements du grimpeur dérisoire, s'ouvrait une carrière de pâle intellectuel. Combien d'universitaires comme Philibert Tique ne sont que des athlètes déçus, des danseuses trop pesantes, des acteurs sans talents... (...)  
Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Mercredi 11 novembre 2009


   Un après-midi, à l'emplacement 14 de la vingt-septième parcelle du cimetière municipal de Budapest, le monument funéraire en granite de plus de trois tonnes se renversa dans un grand fracas. Tout de suite après, la tombe se fendit en deux et la défunte qui y gisait, nommément Mme Mihály Hajduska née Stefánia Nobel (1827-1848), ressuscita.
   En lettres défraîchies par le temps, le nom du mari était également gravé sur la pierre, cependant, pour des raisons inconnues, lui ne ressuscita pas.
  A cause du temps maussade, il y avait peu de monde au cimetière mais ceux qui entendirent le vacarme, s'amassèrent autour de la tombe. Entre temps, la jeune femme se débarrassa des mottes de terre, emprunta un peigne et se recoiffa.
   Une petite vieille à la voilette de deuil lui demanda comment elle se sentait.
   Bien, merci, lui répondit Mme Hajduska.
   N'avait-elle pas soif, s'enquit un chauffeur de taxi.
   Pas pour l'instant, répondit la défunte.
  Telle que cette eau de Budapest était exécrable, remarqua le chauffeur, lui-même n'en aurait pas voulu.
   Qu'est-ce qu'elle avait, l'eau de Budapest, demanda Mme Hajduska.
   On y ajoutait du chlore.
  Vrai, on y ajoutait du chlore, acquiesça Apostol Barannikov, un jardinier bulgare qui vendait des fleurs à l'entrée du cimetière. Et pour cette raison, lui, il devait arroser ses plants le plus délicats à l'eau de pluie.
   Quelqu'un remarqua que de nos jours, dans le monde entier, on ajoutait du chlore à l'eau.
   A ce stade, la conversation resta en suspens.
   Qu'y avait-t-il d'autre de nouveau, demanda la jeune femme.
   Rien de particulier, lui répondit-on.
   Silence. La pluie se mit à tomber.
   -  Vous n'allez pas vous mouiller? s'adressa à la ressuscitée Dezső Deutch, artisan, fabricant de canne à pêche.
   Ça ne faisait rien, dit Mme Hajduska. Qu'elle aimait la pluie.
   Ça dépendait quelle pluie, remarqua la petite vieille.
   Qu'elle parlait de cette pluie tiède d'été, précisa Mme Hajduska.
  Qu'il ne voulait aucune pluie, dit Apostol Barannikov, car elle éloignait les visiteurs du cimetière.
   Qu'il pouvait très bien le comprendre, acquiesça le fabricant de canne à pêche.
  Une plus longue pause s'installa dans la conversation.
   -  Racontez-moi quelque chose; la ressuscitée les dévisagea.
   -  Raconter quoi? dit la petite vieille. Nous n'avons rien à raconter.
   -  Il ne s'est rien passé depuis la guerre de libération?*
  -  Il se passe toujours quelque chose, fit un geste l'artisan. Mais comme disent les Allemands : Selten kommt etwas Besseres nach.
    -  Voilà, ajouta le chauffeur de taxi et l'air de prendre un client, il retourna à sa voiture, déçu.
   Ils se turent. La ressuscitée jeta un coup d'oeil dans la tombe, restée béante. Elle attendit un peu mais constatant qu'ils étaient tous à court de sujet, elle prit congé.
   -  Au revoir, dit-elle en redescendant dans le trou.
   Le fabricant de canne à pêche, attentionné, lui tendit le bras pour qu'elle ne glisse pas dans la boue.
  -  Bonne continuation, lui dit-il, en regardant dans la tombe.
  -  Que s'est-il passé, s'enquit le chauffeur de taxi à l'entrée. Elle n'est quand-même pas retournée dans la tombe?
   -  Si, si, hocha la tête la petite vieille.
   -  Pourtant, on a si bien bavardé.


Traduction : R. T. István Örkény : Egyperces novellák (Nouvelles d'une minute) éditions Magvető 1974
*
ils'agit de la guerre pour l'indépendence de la Hongrie en 1848-49, contre les Habsburg 

Ecivain, auteur dramatique, István Örkény cultive le grotesque dans ses textes. Ces "nouvelles" très courtes tentent d'en dire beaucoup avec peu de mots, en sollicitant l'imagination du lecteur pour être leur partenaire  
 
   
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Mardi 10 novembre 2009
   Cela fait maintenant presque trois ans qu'une idée de la flamboyante Muriel a instauré la réunion conviviale et mensuelle des soirées de lecture, chez elle, chez Richarda ou chez moi-même. Le choix des thèmes se fait selon les coups de coeur de chacun : tous peuvent en proposer un dont ils assumeront la présentation par la suite. C'est ainsi que nous avons découvert et fait partager des poètes, des écrivains et des auteurs de théâtre à un public de plus en plus nombreux et de plus en plus fidèle. Il faut pousser les meubles, rassembler tous les sièges existants (certains viennent avec leurs pliants comme aux temps héroïques de la télévision débutante), bravant des dizaines de kilomètres dans la nuit pluvieuse et venteuse du Nord et j'en suis sincèrement touchée. Chacun apporte quelque chose à boire ou à manger et à la fin, nous partageons le tout autour de la table conviviale. Des rencontres se font, des amitiés se nouent, c'est une découverte permanente et chaleureuse comme les gens du Nord seuls en ont le secret. C'est la principale raison qui me maintient ici, dans cette terre rugueuse, pudique et chaleureuse que j'ai adoptée et qui m'a adoptée aussi.
  Les origines diverses se mélangent, s'enrichissent mutuellement, au lieu de dresser des barrières et des barbelés entre Flamands, Marocains, Hongrois, Camerounais, Polonais, Algériens... ou Franco-Français, tout simplement. Que veut dire ce dernier, dans cette terre d'accueil de tous les métissages qu'est le Nord en particulier ? Le lien entre nous tous est cette merveilleuse langue française que nous essayons de cultiver grâce aux grands textes que nous découvrons, en original ou en traduction.
   Lundi dernier, Gilbert est revenu parmi nous à travers les extraits de ses textes publiés dont j'ai concocté la lecture pour une durée d'une bonne heure. Le choix a été crucial : comment en éliminer ?...
  Les gens arrivaient, arrivaient... les chaises manquaient : nous étions une trentaine. Les 4 lecteurs ont été extraordinaires, l'ambiance frôlait le recueillement, allégé par des touches d'humour noir.
 En dernier, je me suis réservé le début de son dernier roman, La Trilogie Armstrong, resté inachevé, corrigé jusqu'au dernier jour sur le lit de l'hôpital et qui m'attend pour être terminé. Des craquements mystérieux nous parvenaient depuis la cuisine... Des moins cartésiens que moi affirmaient que c'était lui qui signalait sa présence
 et qui nous saluait de l'au-delà... Ce serait beau d'y croire... tout en le trahissant. 
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Lundi 9 novembre 2009
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Dimanche 8 novembre 2009
   Commémoration oblige, je fais un grand saut dans la chronologie des événements marquants de ma vie. Au moment de la chute de mur de Berlin, nous séjournons à Istanbul depuis cinq ans. Cet événement dont tout le monde ressent la portée historique nous touche bien plus personnellement qu'il n'enthousiasme beaucoup d'autres et nous ramène à des années en arrière...
   En 1976, après deux ans en Algérie, nous atterrissons à Berlin Ouest, pour y rester jusqu'en 1982. Notre fils naît là-bas et peut prononcer à l'instar de Kennedy (avec plus de légitimité, mais avec moins de portée symbolique) : "Ich bin ein Berliner !"
   Nous débarquons dans un monde irréel, artificiel, dans un îlot en plein milieu de la RDA, hostile et méfiant jusqu'à la paranoïa : dans Berlin Ouest entouré du Mur. Le premier choc des contrôles militaires multiples passé, le Mur fait partie de notre paysage quotidien, de notre perception de la vie en général. Il est là comme un vestige de la guerre, un monument éloquent des rapports de force et des face-à-face blindés de deux blocs inconciliables. Sensation paradoxale : le Mur a été érigé dans les années soixante pour cautériser l'hémorragie de la population est-allemande vers l'Ouest ; il
nous entoure donc mais ce sont ceux d'en face, les habitants du pays en plein milieu duquel nous nous trouvons qui en sont véritablement les prisonniers. Certains d'entre nous ont du mal à conceptualiser leur situation géographique...
   Berlin-Ouest est divisé en trois zones d'occupation : les Français au Nord (grâce à de Gaulle, ils ont eu, in extremis, eux aussi, une part du gâteau), les Anglais au milieu et les Américains au Sud de la ville. Selon les accords quadripartites, Berlin Est est considéré comme zone d'occupation soviétique. Cependant, par la volonté de Moscou d'ériger un pays communiste face à l'Ouest, il est devenu capitale  -  illégalement pour les Alliés occidentaux qui ne le reconnaissent pas comme telle  -  la capitale de la RDA. Ainsi, nous vivons une situation contradictoire où le gouvernement de la France maintient une ambassade à Berlin Est, reconnaissant de facto son statut de capitale, tandis que le Gouvernement Militaire français de Berlin (GMB) le considère comme simple zone d'occupation soviétique... Il en résulte des situations tout à fait cocasses que je raconterai plus tard.
   C'est une vie en tous points schizophrénique mais moi, personnellement, j'ai toujours vécu dans des régimes à la schizophrénie ambiante et je m'en accommode vite. Ayant la double nationalité, je possède donc mon passeport délivré par la Hongrie communiste et ma carte FFA (Forces Françaises en Allemagne), délivrée par l'armée française d'occupation... Cela donne une certaine hauteur de vue pour contempler les situations générées par la folie humaine...
la suite suivra... 
Par Flora - Publié dans : réflexions - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Vendredi 6 novembre 2009
                                            Et serait-on seulement sûr encore que toute la peine qu'il faudrait lui faire aurait un résultat?
                                                                                        
Franz Kafka, Le Verdict

   Lorsque mourut Philibert Tique, son épouse fit graver sur la tombe l'épitaphe qu'il concoctait depuis des mois : 
               Dans une vie sans éclat, il ne connut qu'une envolée : le 21 juillet 1969, 
Neil Armstrong posait le pied sur la Lune.
   Nul n'écrira jamais la biographie de Philibert Tique. Les biographes ont tort. Derrière les vies médiocres se dissimulent souvent des destins convulsés, des espoirs atrophiés. L'épitaphe, par exemple. Rien n'y est mensonger ; l'essentiel est absent. Derrière Neil Armstrong, l'astronaute, se dissimulent deux homonymes, Louis et Lance...
   Le 25 juillet 1999, Lance Armstrong remportait son premier Tour de France. Six autres allaient suivre. Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain, cinq victoires chacun, faisaient soudain figure de nains de la route. Depuis la salle d'attente, Philibert Tique entendit crier une vieille femme.

*

   En fait, l'examen n'est pas très douloureux. Un bon craquement quand l'aiguille pénètre dans le sternum, façon coup de poignard. Du moins, c'est ainsi que j'imagine les coups de poignards. La moelle est aspirée dans une seringue. Une seconde désagréable, deux au grand maximum.
   Le pire a précédé. L'hématologue hésite sur les chiffres en colonnes, les résultats de l'analyse sanguine, lève les yeux, furtif. Poussé dans ses retranchements, il fait part de ses doutes. Il faudrait confirmer par un prélèvement de moelle mais l'hypothèse "maligne" n'est pas à écarter. Les médecins blonds sont dangereux. Est-ce que Kafka est blond, Stendhal, Dostoïevski ?
   J'accepte la ponction, réalité sournoise dans laquelle on m'englue. Dans la pièce voisine, une infirmière m'attend, pour seconder le maître. Je la voudrais sinistre, vieille, moustachue, dans les décors de
Pavillons des cancéreux, une façon de devenir Kostoglotov ou Roussanov, de leur confier la maladie pour qu'ils l'enferment au fond d'un livre. Il n'en est rien. Les murs sont clairs et propres, le sourire engageant. Aucune odeur de crasse et de médicaments.
   Toute expérience est instructive. J'apprends le mot "myélome" : tumeur médullaire maligne.

Pour mesurer le temps, les Chinois utilisaient de longues baguettes, horloges à feu enduites d'un produit végétal. L'ensemble se consumait au ralenti. La longueur de bois brûlée indiquait  l'heure. Des fils pouvaient être fixés en des endroits bien précis de l'ensemble. A leur extrémité, de petites billes. Lorsque le fil devenait flamme, la bille tombait sur un gong.


  Au téléphone, l'hématologue annonce un résultat "limite" et la nécessité d'un nouveau prélèvement, dans l'iliaque. Un os de plus pour l'engrenage. Je songe à Kafka. La herse de
La colonie pénitentiaire trace la sentence, à coups d'aiguilles, à même la chair du condamné. De piqûre en piqûre, que souhaite-t-on écrire sur ma peau ? Seraient-ils au courant de mes assassinats, ces crimes  que je croyais parfaits ? (...)
le début du dernier roman de Gilbert, inachevé et qui m'attend pour être terminé... 
     
Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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