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Le blog de Flora

Yin et Yang en scission * peinture à l'huile

29 Novembre 2008, 11:35am

Publié par Flora

 

 

      

     

 

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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 3.

28 Novembre 2008, 12:53pm

Publié par Flora

   Un vendredi matin, après sept jours de drôle de guerre, ce que les autres appellent une lune de miel, Elise attaque sur tous les fronts, fixe un ultimatum. Je renonce à me battre. Armée de juin 1940, inconsistant et résigné, je me répands dans la campagne, emportant pêle-mêle sur les routes de France les matelas et les conserves, les bijoux de famille et trois soupçons de dignité. Je me souviens, mon père l'a si souvent raconté que les Stukas devaient leur efficacité aux hurlements de sirène qui semaient la panique  parmi les réfugiés avant de les cribler de balles. Elise me fait le même effet. C'est d'une voix stridente qu'elle impose sa loi. Les cordes vocales se pincent. le yeux fusillent. Je rends les armes, j'armistice dans la honte. Je lui fais don de ma personne.

   Le barbu se présente aussitôt, coup de sonnette pusillanime, paroles mielleuses et raclements de gorge. Il serait facile d'ignorer sa main humide, de laisser la mienne sur l'estomac qu'elle masse pour hâter la digestion. Sournois, je pourrais écraser les phalanges. J'ai la poigne solide. Les doigts du gringalet ne résisteraient pas. Je les entends croquer, craquer, esquilles dans la chair, beaux hématomes. Dans un sursaut d'humour, mon 18 juin modeste et instinctif, je saisis au fond de ma poche une pièce de cinq francs et je la place dans sa paume ouverte. Elise tourne le dos, emporte sous son bras le visiteur vaincu. Apparemment, la farce ne lui plaît pas.

    Quarante-trois heures de jeûne, deux nuits de fièvre et d'estomac tordu. Ma résistance culmine, le midi, devant le réfrigérateur héroïquement scellé. Dans la chambre noire, j'agrandis le sein gauche de Perrine, son pied droit. Des particules blanches flottent encore dans la maison. Elise me maudit toujours dans des nuages de plâtre. Les portes claquées font partie de ses spécialités, au même titre que le coq au vin, la tarte Tatin, l'appât du gain. Elle ne maîtrise pas son impatience vindicative. je ne lui en veux pas. La réussite, les beaux contrats des magasines sanguinolants, elle les veut pour moi aussi.

    A l'aube, mon oreille cède au claquement de la serrure, mes narines au parfum chaud du chocolat, mon oeil à la vue de la pile de croissants. Une capitulation consommée la bouche pleine, à l'heure où le curé carillonne une messe basse. Chassés de leur clocher, les pigeons revanchards ricanent dans mes pommiers. Elise et moi... Nous vieillirons ensemble, perdant nos dents, nos seins et nos cheveux, enfermés aux "Glycines", aux "Résédas", hospices aux noms riants, aux odeurs rances. Devenus sourds, nous réciterons les dialogues de toujours, chamailleries sans fin qui entretiennent les illusions :

   "Ce n'est pas le talent qui compte, bredouillera-t-elle dans son dentier. C'est l'image, c'est l'impact. Il faut choquer, happer."

   Je répliquerai en expulsant un jet informe de salive :

    "Mes cadavres sont timides. Un pouce, une omoplate, leur pudeur les empêche d'en montrer plus."

   Elle m'ordonnera de prendre un mouchoir, d'essuyer mon menton. J'obéirai.

la suite... 

 

   

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Bribes de mémoire 19. Ma tante (1)

26 Novembre 2008, 14:17pm

Publié par Flora

  Il y a des personnes qui occupent des places démesurées dans votre décor, d'autres passent sur la pointe des pieds, discrètement, au risque de s'effacer de votre mémoire avant l'heure. Les premières monopolisent les sillons profonds, leur image surgit immédiatement, avec leur voix, leur rire le plus souvent.

  Une des figures les plus pittoresques de plus de cinquante années de mon existence est ma tante, la soeur unique de mon père. Elle est une branche évidente de la lignée de mon grand-père, petite et ronde, dynamique  -  même à quatre-vingts ans passés, elle nous devance allègrement en marchant  -  les yeux légèrement bridés de mon grand-père dans lesquels je soupçonne un lointain héritage des steppes d'Asie. Un personnage si fort qu'elle occuperait un roman à elle seule...

   Elle est née en 1913. Elle a un an, lorsque mon grand-père s'en va au front russe. Mon père naît neuf ans après. Une relation très forte, presque maternelle l'attache à lui : même à l'âge avancé, il restera son "petit frère". D'ailleurs, elle a facilement cette attitude de "mère-poule" envers tous ceux qu'elle aime, y compris les "pièces rapportées" tant qu'elles n'ont pas démérité... Alors, cet amour 

démesuré et sans bornes se transforme en haine impitoyable et sans rappel, ses yeux bridés deviennent deux lames acérées... Cependant, les liens de sang demeurent au-dessus de tous les tourments, sans limites et sans conditions.

   Elle commence à travailler tôt, obligée de quitter l'école pour devenir bonne chez des gens aisés. A seize ans, elle rencontre l'homme de sa vie, le premier et l'unique, un homme doux et à nos yeux un peu effacé  -  mais comment aurait-il pu résister, sans se révolter, au maternage intense de ma tante?... Les parents s'opposent au mariage car elle est mineure mais elle déclare sans appel : "C'est lui ou la corde!" (allusion que tous les Hongrois comprennent immédiatement, la pendaison étant le mode de suicide le plus répandu dans nos campagnes). Je ne les ai jamais vu se disputer, pas même une "panne de sourire" comme on appelle la période de froid entre époux. Ils s'adressent l'un à l'autre avec une immense tendresse, s'appelant "Père" et "Mère", se tenant par la main, se gratifiant souvent d'une petite caresse ou d'un baiser reconnaissant.

 Difficile d'imaginer deux caractères plus contrastés. Ma tante, haute en couleurs, rit facilement aux éclats, adore danser et ne s'en prive pas, même à quatre-vingts ans passés, dans les mariages de petits-neveux et nièces. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de fatigue, pourtant, à 87 ans, elle retourne encore la terre de son jardin. Deux tragédies finissent par avoir raison de son indestructible joie de vivre.

 

la suite suivra...   

 

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Imre Kertész * Être sans destin (Sorstalanság)

25 Novembre 2008, 10:09am

Publié par Flora

 

Au commencement de mon blog, j'ai traduit le discours de la réception du Prix Nobel de I. Kertész, prononcé à Stockholm. Il y est question de son expérience fondamentale d'Auschwitz, à l'âge de 15 ans et surtout, des enseignements que lui - et l'humanité toute entière  - doit en tirer. Vous trouvez ici un extrait de ce roman monumental - non pas pour le nombre de pages - 366, mais pour son importance capitale, littéraire et historique. Et surtout, n'imaginez pas que c'est un Nobel au rabais que l'Occident aurait décerné par mauvaise conscience, pour "se racheter"  un peu... Kertész est un grand écrivain, capable d'allumer en vous l'étincelle d'une émotion profonde, tout en parlant à votre intelligence, sans chercher la facilité, les "effets"  et cet embrasement-là n'est pas prête à s'éteindre.

 

   Exceptionnellement, je me suis servie de l'excellente traduction de Natalia et Charles Zaremba, pour les éditions Actes Sud qui détient les droits des oeuvres de Kertész en français.

 

[...]Déjà, il fallait avancer : allez, à la douche. A la porte, devant moi, un détenu a fourré dans la main de Rozi un morceau de savon brun en disant et montrant que c'était pour trois personnes. Dans la salle de bains, on avait sous les pieds un caillebotis en bois glissant, au-dessus de la tête un réseau de tuyaux avec dessus une quantité de pommes de douche. Il y avait déjà beaucoup d'hommes nus qui avaient une odeur pas très agréable. J'ai trouvé étonnant que l'eau se mette à couler soudain toute seule, alors que tout le monde, y compris moi, cherchait en vain un robinet quelque part. Le débit de l'eau n'était pas vraiment abondant, mais sa température agréablement fraîche me convenait par cette chaleur. Et surtout, je me suis bien désaltéré, et j'ai senti de nouveau le même goût que tout à l'heure, à la fontaine : ensuite seulement, j'ai apprécié l'eau sur ma peau. Tout autour, des bruits joyeux, les gens pataugeaient, s'ébrouaient, éternuaient. Les gars et moi, on se moquaient les uns des autres à cause de nos têtes rasées. Il s'est avéré que le savon ne moussait malheureusement pas beaucoup, mais qu'il contenait en revanche beaucoup de petits grains acérés qui provoquaient des égratignures. Malgré cela, un homme grassouillet, là, non loin de moi, avec sur la poitrine et le dos une toison noire frisée qu'on lui avait visiblement laissée, s'en frottait longuement, solennellement, je dirais même avec des gestes rituels. A mes yeux, il lui manquait quelque chose - hormis ses cheveux, bien entendu. Alors seulement j'ai remarqué que, sur le menton et autour de la bouche, sa peau était plus blanche qu'ailleurs et pleine de coupures récentes et rouges. C'était le rabbin de la briqueterie, je le reconnaissais : ainsi, il était venu, lui aussi. Sans sa barbe, il était déjà moins singulier : c'était un homme ordinaire, avec un nez un peu grand, d'allure foncièrement banale. Il était encore en train de se savonner les jambes quand, aussi soudainement qu'elle était arrivée, l'eau a cessé de couler : il a regardé d'un air surpris en l'air, puis tout de suite en bas, devant lui, avec une espèce de résignation, comme quelqu'un qui en même temps prend acte de la disposition d'une volonté supérieure, la comprend et s'incline. [...]

 

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Langueur * sanguine 2006

23 Novembre 2008, 17:43pm

Publié par Flora




 

 

  

 

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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 2.

22 Novembre 2008, 14:10pm

Publié par Flora

   Une roue faussée, montre molle, occupe le centre et capte le reflet d'un projecteur. Elle repose entre deux traverses, en avant du rail qui se redresse et monte posément vers la droite, jusqu'au milieu du cadre, emportant une tubulure sectionnée. Plus haut, la tôle

accordéonne, plissures tendues en vertical sur toute la largeur. Moi qui aime tant le noir et blanc, j'ai choisi la couleur. Elle seule permet de distinguer les tons de rouge : le vermillon du métal écaillé, le pourpre coagulé du sang. Je n'avais pas remarqué le doigt qui dépasse sous la roue. Je ne l'ai vu qu'au développement. Perrine n'aurait pas dû prendre le train.

    J'ai gardé ces photos. Elles clandestinent en l'absence d'Elise. En me voyant si nostalgique, elle penserait que je me pervertis, que je retombe dans mes travers anciens. Au tout début, Perrine me servait de modèle. Je photographiais une oreille, un pied, un coude, dix centimètres de cuisse. J'ai toujours adoré les gros plans. Dans le refuge de ma chambre noire, j'agrandis des détails, un nez, un confetti au-dessus de la tempe, un soutien-gorge, un gros orteil, jusqu'à ce qu'étirés dans tous les sens ils en deviennent méconnaissables, abstraits, intemporels. Observateur de ce monde géant, je rapetisse enfin, je deviens mouche, fourmi, puceron, si maigre que je peux manger sans crainte de grossir.

    L'anecdotique ne me concerne pas, le train lancé dans le tunnel alors qu'un bloc se détache de la voûte, provoquant l'avalanche, rocs, terre, tremplin que la motrice percute avant de se ficher très haut dans la paroi, poussée par les wagons qui se referment d'autant mieux sur les corps, les pressent et les écrasent, qu'un second autorail a surgi à revers. Les vautours se bousculent, violent au flash des voitures emboîtées, des secouristes, des casques, des civières, des familles affolées, une blessée que l'on mutile pour l'extraire. Je ne retrouve pas Perrine, je me concentre sur le sol, les rails, les tôles. J'ai trop peur d'en voir plus...

 

illustration: R.T.  

la suite... 

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Bribes de mémoire 18. Mon grand-père maternel

20 Novembre 2008, 19:04pm

Publié par Flora

   La haute silhouette de mon grand-père maternel fait partie de ce décor extraordinaire. La casquette quitte rarement sa tête (curieusement, cette région n'a pas les mêmes habitudes vestimentaires - nous ne sommes pas encore à l'époque de l'uniformisation créée par la télé et le commerce mondial - et je ne peux pas l'imaginer avec le petit chapeau de mon autre grand-père ; l'inverse serait tout aussi inconcevable) même en plein été, sans doute pour protéger sa calvitie du soleil et des gouttelettes de chaux et de crépi. Il est maître maçon et fier de l'être. Dans ce petit village de gens de la terre, il et artisan et ce fait lui procure un certain statut. Il est vrai que cela ne l'enrichit pas ; il travaille dur car en plus de la maçonnerie, il cultive son lopin de terre et il loue ses bras aux temps de la moisson pour arrondir les revenus pour une famille de six enfants dont deux meurent en bas âge. Cependant, il habite sa propre maison, montée de ses deux mains.

   Il est issu d'une dynastie de maçons : ses aïeux, depuis des générations, ses frères et un de ses fils, ses neveux et petits-fils, tous exercent le noble métier des bâtisseurs comme si ça allait de soi. A cette époque, à la campagne, le maçon doit mener la construction depuis les plans jusqu'aux finitions : il fait aussi charpentier, couvreur, carreleur, menuisier et peintre en bâtiment. Mon grand-père est très demandé dans les campagnes alentour : il est apprécié non seulement pour son perfectionnisme mais aussi pour son bon goût naturel dans le choix des couleurs du crépi. Il se déplace à bicyclette pour aller travailler à des dizaines de kilomètres plus loin. Plus tard, un vélo Solex facilite la tâche, pour finir - suprême luxe - sur une mobylette...

   Mais il a d'autres cordes à son arc! La tonnelle de son jardin cache un petit atelier, toujours fermé à clé des regards curieux. Je le considère comme un privilège honorifique lorsque je reçois l'autorisation d'y pénétrer. Un petit divan dans un coin l'accueille pour de rares siestes de jours de fête. Sinon, des outils mystérieux partout ! Car mon grand-père est aussi cordonnier et horloger amateur, bien équipé ! Sans parler de ses ustensiles de barbier ! Il apprend ces métiers tout seul, en observant les mécanismes, et il les exerce parallèlement, quand les mauvaises saisons stoppent les travaux de maçonnerie.

   Son métier à travailler debout toute la journée lui lègue la droiture de sa silhouette élancée - et l'asthme tenace (et non soigné) qui l'empêche de respirer des nuits durant. J'entends encore le sifflement rauque de son souffle et revois son geste pour allumer le petit poste de radio fixé au mur près de son lit, sur les 4 - 5 heures du matin. A cette heure-ci, les émissions en hongrois de La Voix de l'Amérique et del'Europe Libre  ne sont pas encore trop brouillées. Il est étonnant, mon grand-père. Avant la guerre, on le traite de communiste subversif ; pendant le régime totalitaire il devient dangereux réactionnaire. Je comprends avec ma tête d'adulte qu'il était seulement un homme libre...

 

la suite suivra... 

 

 

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Zsigmond Móricz (1879-1942) : "Judit et Eszter"

18 Novembre 2008, 12:38pm

Publié par Flora

La famille du narrateur, de la noblesse ruinée, vit dans une grande pauvreté où le petit garçon rêve en vain d'un bol de lait que la cousine  -  paysans aisés  -  lui refuse. Le garçonnet la surprend avec le garçon de ferme.

[...] Je posai la monnaie sur le coin de la table en chuchotant :
   - Elle ne peut pas en donner. Elle n'en a pas.
   Ma mère se redressa, durcie, et je m'attendais à des cris et des insultes.
   Cependant, elle ne dit rien. Pas un mot. Elle toucha son front et dit:
   -  Bien.
   Ce fut une triste soirée lourde. Aucun de nous ne dit mot. Et moi, je regardais la flamme vacillante de la bougie, et je pensai que décidément, la grande lampe usait beaucoup trop de pétrole s'il n'y en avait plus une goutte dans la bouteille. Et je pensai aussi que deux jours et ce sera Noël et que j'aimerais que mon père revienne pour Noël. Même si c'est mieux pour lui qu'il ne revienne pas, tellement il a horreur de voir cette grande pauvreté, et quand il s'en va, c'est pour être avec des riches, car on ne peut faire des affaires qu'avec des riches. Mais il paraît que ça ne marche pas non plus, car il s'absente longtemps et revient quand même à pied, sans un sou...
   Je me couchai vite, mais il ne me venait que des pensées de grandes personnes, de ce genre. 
   La nuit, dans le noir, quelqu'un cogna à la fenêtre.
   -  Judit! Judit! 
   -  Eszter! cria ma mère, - c'est toi?
   -  C'est moi. Pour le seigneur miséricordieux, laisse-moi entrer.
   Ma mère la laissa entrer. Et moi, je tremblais sur le lit comme une feuille. Saisi de frissons.
   On entendit craquer une allumette mais avant qu'elle ne n'éclaire, ma tante Eszter chuchota avec frayeur :
    -  Non, n'allume pas si tu ne veux pas ma perte. Ouvre le lit, je suis morte.
    Ma mère ouvrit le lit de mon père et ma tante s'y coucha toute habillée. Tout d'un coup, elle poussa un petit cri :
    -  Aïe, ne me touche pas! J'ai mal... Il m'a broyée! et elle éclata en sanglots. -  Il m'a battue. Il a failli m'achever.
   J'écarquillai les yeux mais je ne voyais rien. Je dressai les oreilles mais je ne percevais aucun bruit, comme si ma mère n'avait pas été là.
   La femme émit des sanglots étouffés, convulsifs.
   -  Oh, moi, folle à lier... Il m'a prise sur le fait... dit-elle grinçant les dents.  -  Et il m'a battue, je suis restée à terre, dans la cour. Une heure à me geler. Où aller? Il m'a enfermée dehors. Je n'ai que toi pour m'héberger. Si je vais chez chez quelqu'un d'autre, je suis finie. N'importe qui d'autre me donne...
   Et elle gémissait, haletait  et sanglotait.
   -  Je sais que ton mari n'est pas là. Et puis toi, tu es au courant.
   -  Moi? dit ma mère.
   -  Il n'a rien dit?... le gamin?...
   Je faillis tomber du lit.
   Et ma mère parla. De sa voix terriblement calme qui m'effrayait tant et qui, parfois, rendait fou mon père.
   -  Non. Mon fils n'a rien dit.
   Et moi, ce "mon fils", tremblais comme une feuille.
   Ma tante Eszter sombra dans un silence de mort. Elle cessa de parler, de pleurer, d'émettre le moindre bruit.
   Ma mère se coucha et moi qui dormais à ses pieds, je les sentis glacés.
  Le matin au réveil, tout était calme comme à l'accoutumée. Le poêle chauffait, ma mère allait et venait.
  Je m'habillai et pendant que j'attendais le déjeuner, la bonne de ma tante arriva. Elle était bruyante et gaie et non pas coléreuse et agressive comme la veille. Plutôt d'humeur moqueuse.
   -  Ma patronne vous envoie ce pot de lait. Toute la traite d'hier soir. Elle l'a juste écrémé. Elle avait besoin de la crème pour la brioche.
   -  C'est bien, Zsuzsi, dis à ta patronne que je la remercie... Attends.  Apporte-lui cette paire de boucles d'oreille en souvenir.
   Et elle ouvrit le coffre à bandes de fer et lui donna ses plus belles boucles d'oreille.
   Moi, je ne trouvai pas le lait trop cher payé. L'émerveillement de Zsuzsi devant le beau bijou était à l'égal de ma joie à la vue de cette grosse marmite ventrue. J'attendais pouvoir enfin déjeuner du lait.
   Ma mère prit la marmite géante et se mit à déverser son contenu tout doucement dans le seau à cochon. Car nous possédions un pauvre cochon esseulé.
   Je pâlis, pris d'une frayeur mortelle.
   Ma mère me vit. Elle se figea, la coulée du lait devint plus mince.
  Enfin, après un gros soupir, elle s'attendrit et une larme descendit son beau visage douloureux. Elle dit:
    -  Bon, donne-moi ton bol, mon petit.
   

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Le chapeau * sanguine 2004

16 Novembre 2008, 20:45pm

Publié par Flora



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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 1.

15 Novembre 2008, 00:27am

Publié par Flora

   Bouddha de pierre, immobile pour mille ans, je me rengorge dans la stupidité de mon sourire. Elise me sculpte avec ardeur. Elle se croit Pygmalion. Elle n'est que Botero, moulant des chairs replètes auprès desquelles les baigneuses de Renoir ont la maigreur livide d'un beau cancer du foie. Elle me trouve du talent. Je n'ai pas de chance.
    Une main. La gauche. Tranchée. Paume vers le sol. Une main ambiguë, insolite, masculine par l'ampleur de l'articulation des doigts, par les veines qui saillent, féminine par sa ligne élancée, ses ongles manucurés poussant le raffinement jusqu'à offrir au photographe des lunules harmonieuses, toutes de même taille. La chair est pâle, presque blafarde, formant contraste avec les pierres du ballast et la noirceur des poils disposés en oblique par le peigne qui ne me quitte jamais. L'alliance, point névralgique, accroche la lumière, aux deux tiers vers la droite, vers le haut.
    J'ai choisi l'angle qui escamote la plaie, qui la repousse à l'ombre, accordant aux caillots du poignet une apparence de grumeaux, de nodules flottant sur une masse grise. Les cris n'apparaissent pas, ni les râles des mourants, l'effervescence des sauveteurs, le mordant de la scie, l'odeur tiède du mazout. Un pompier a vomi sur une traverse voisine, près d'un crâne éclaté, vidé de sa substance qui commence à sécher, à se peupler d'insectes. Ces scories sont absentes du cliché. Mes cadavres d'alors ont la décence de ne pas se répandre.
    Photographie lointaine. Photographie d'avant Elise. Entouré de coussins, je me gave de caramels et de rochers Suchard. Je nage dans une passivité douillette, le bec sucré, les yeux fermés. Ce matin, je lui ai offert un pot de chrysanthèmes. Il y a un an, Elise devait mourir. Une voiture réduite à la moitié de sa longueur. Dans la ferraille tordue, son visage épanoui. Les pompiers découpent la tôle pour la délivrer et pour extraire les restes comprimer de son mari. Expédié par la feuille de chou qui m'a embauché à l'essai, je compose un de ces clichés qu'ils s'acharnent à dénigrer :
   "On veut du factuel, pas de l'esthétique. On ne voit rien sur tes photos. Les personnages sont mal cadrés. Manque toujours un morceau..."
    Elise est du même avis. Rescapée séduisante, elle prend la pose devant mon objectif, dans le vacarme de la trancheuse et des badauds, le décapité en arrière-plan, adroitement maquillée d'un sang qui n'était pas le sien. Le résultat se montre à la hauteur de son abnégation : quatre colonnes en première page, une photo reprise par la presse nationale. [...]

La nouvelle est tirée du recueil Ennemis très chers, publié par l'édition Manuscrit en 2001. J'ai décidé de la publier ici en son intégralité, tellement il me semble cruel et incompréhensible de la réduire à n'importe lequel de ses extraits.


  

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