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Le blog de Flora

György SOMLYÓ (1920-2006) : Elle dort (Alszik)

26 Février 2011, 19:00pm

Publié par Flora

object.496bbd31-7d0c-4ad7-b3c1-cef604bd652e.ivy.jpeg  György Somlyó, grand poète de la génération de l'après-guerre, fils du poète Zoltán Somlyó. Poète, essayiste, traducteur de Valéry, Balzac, Shakespeare, Borges, Anouilh, Gide etc., a vécu quelques années en France et en Italie. Le poème ci-dessous est traduit par ses propres soins.

ELLE DORT

 

Elle dort. La couverture a glissé. Les plis

Voilent et puis dévoilent ses contours, sa forme.

Elle a comme la mer son flux et son reflux,

Elle a comme la mer la lumière sur elle.

 

Comme la mer elle est immobile et tremblante.

Elle filtre les bruits les plus menus du jour

Tout en touchant à quelque chose d'éternel

Dans la conscience engloutie, on ne sait où.

 

Elle dort, calme planète au sein de l'éther

Qui lui forme le lit. Qui sait combien de fois

Elle tourne dans le champ des gravitations

 

Du rêve inexplorable où l'on ne peut la suivre!

Elle emplit du secret qui dans son corps palpite

Tout un moment de l'univers qui la contient.

 

ALSZIK

 

Alszik. Válláról lecsúszott a paplan,

a redők váltva el- és felfedik idomait,
süllyed s emelkedik, mint a tenger,
megcsillanva a napban.

Mint a tenger, rengő és mozdulatlan,
s míg szűri az élet csöpp neszeit,
most örök dolgokkal érintkezik
valahol az elmerült öntudatban.

Alszik. Fényes, nyugodt bolygó az ágy egén,
s ki tudja, hány rotációban kering
az álom égi-holdi földi vonzása közt


fel nem kutathatón?

Teste lüktető titkával kitölti

a mindenségnek egy pillanatát.

traduction: György Somlyó

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Ambiance de salon 2009...

23 Février 2011, 14:24pm

Publié par Flora

Paris 2006Le Salon de l'Agriculture est assez rapidement suivi par celui de la culture tout court, dans ce hall N°1 du Parc des Expositions de la Porte de Versailles, où pendant les premiers jours du Salon du Livre flottent encore quelques effluves laissés par les vaches et les cochons... En 2009, au bout de presque 10 ans, je termine ma dernière participation d'exposant. La décision mûrit et j'entame mon cahier de brouillon rouge qui ne me quitte plus désormais. L'atmosphère laisse présager quelques changements d'itinéraire... Alors, je noircis le cahier sans relâche, au gré des idées qui passent...

Lundi 16 mars 2009: aujourd'hui, journée des professionnels; libraires, bibliothécaires, traînant leurs immanquables valises, l'oeil hagard mais encore frais le matin. Vers 16-17 heures, les valises seront lourdes et les traits distendus...

    Troupeaux d'agents candides de la culture... Aurai-je à regretter le droit d'avoir la gueule blasée des gens in que j'arbore actuellement? Les regrets viendront inévitablement après...

   Je pique du nez dans mon "Perroquet...". Il n'y a même plus de café sur le stand. La dame avec son histoire familiale se rebiffe, déçue que ça ne parte pas comme des petits pains. Pensez-vous, le Salon du Livre de Paris! Et la journée des professionnels, jour où personne n'achète! (nous, les vieux briscards le savons très bien...) Elle s'installe à la table des dédicaces, d'où elle harponne vainement le chaland indécis et fuyant.

   Au fond, c'est fascinant, ce stylo feutre qui court inlassablement sur du papier blanc, laissant derrière lui des  gribouillis qui restituent à la lecture, miraculeusement, la pensée écrite! Je m'émerveille de ces petites évidences dont on ne cherche même pas à constater l'existence, la plupart du temps: l'ampoule électrique d'où jaillit la lumière, le robinet qui libère la source de la vie, chaude, froide à souhait, alors que j'ai encore le souvenir de la corvée d'eau du coin de la rue, de la fontaine, à 100 m de la maison. Le grand progrès du robinet dans la cour! Mon père a longuement résisté ensuite pour percer le mur, afin de faire entrer l'eau dans la maison. Ma mère, toujours à la pointe du progrès, poussait avec acharnement contre la résistance paternelle. De guerre lasse, il cédait, après d'âpres années de combats, contre les WC dans la maison... qui pouvaient ainsi suppléer le cabanon du fond de cour où, par -25° en hiver, nous ne nous attardions que le temps strictement nécessaire. La nuit, par pitié pour les enfants, un grand pot en faïence blanche était autorisé à pénétrer dans la maison et uniquement pour la mauvaise saison. Les adultes continuaient à être obligés de fréquenter le fond de la cour.

   La vieille dame se prend vraiment pour un écrivain, à avoir pondu un livre. C'est bien pour son âge: avant de mourir, elle peut grossir le tas des livres à satisfaction minuscule et individuelle d'avoir existé et de disparaître aussitôt. Encore une fois, faut-il la masse pléthorique des médiocres ou pire, pour qu'émerge le génie? C'est peut-être aussi simple que ça...  


 

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Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord (roman, extrait)

21 Février 2011, 12:02pm

Publié par Flora

   Pav-s-du-Nord.jpgUn vide a succédé au coup de feu. Tout est noir, sauf le brouillard qui dérive lentement, emportant les Rossi. Aucune douleur dans la tête de Coron ni dans celle de Raymonde. Les deux corps gisent au sol, rigides. Blandine s'est tue. Elle a glissé la lettre entre ses seins, vidé le panier, rangé la nourriture dans le placard de la loge. Elle marche dans le théâtre, évitant les obstacles, les débris des fauteuils, les gravats, les déchets.

   Avant sa mort, elle n'est venue qu'une fois dans la grande salle. C'était un mois avant la fermeture du cinéma. On repassait "Blanche Neige". Une image garde place dans la mémoire fragile du fantôme : une pomme que l'on mange avant de chavirer sous le rire écrasant d'une sorcière hideuse, vieille femme maléfique, capable de tuer avec de l'encre mauve.

   Le noir est devenu grisaille, rideau opaque parfois percé d'étincelles roses. Coron n'est plus sur le trottoir. Il gît parmi les herbes folles, au pied d'un reine-claudier. Comment s'est-il traîné dans le jardin de sa maîtresse? Il ne s'en souvient plus, ignore où il se trouve. Une grille de rosée s'agite devant ses yeux. L'araignée en son centre veille sur les lignes humides. Le chat ne le remarque pas. Son corps déchire la toile sans intention de nuire ; toute notion de plaisir s'est éloignée de lui. Après l'herbe viennent les dalles qui poursuivent l'allée jusqu'à l'entrée de la cuisine. Des pierres froides aux pattes. Coron s'écarte immédiatement dans la verdure, évite de justesse les feuilles d'un chardon. (...)

Gilbert Millet : "Pavés du Nord" édition Quorum 1997 

   

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Promenade du dimanche (sanguine, 2010)

18 Février 2011, 13:05pm

Publié par Flora

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Sol invictus

17 Février 2011, 13:48pm

Publié par Flora

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   Les livres savants nous apprennent que la lumière intense, le soleil déclenche dans notre cerveau la sécrétion d'une hormone, la sérotonine, un neurotransmetteur qui se met à booster  tout d'un coup nos énergies somnolentes par des mois interminables passés à la lumière tamisée. La période obscure, plus nous allons vers le nord, plus elle nous rend apathiques, sous l'emprise de la mélatonine, sa soeur jumelle qui donne le signal au cerveau qu'il est temps de tout ralentir, voire passer sous la couette... 

   Ce matin, pour la première fois depuis des mois, c'est l'image de cette photo qui m'a reçue dans mon séjour. Je me sens revivre, j'ai envie de sortir, de rattraper mille choses remises à plus tard. Mes gènes, sans doute programmés pour le climat continental très contrasté de ma Hongrie natale, ont du mal à s'habituer à ce climat océanique du nord de la France où règne la demi-saison, où il ne fait jamais vraiment froid mais jamais très chaud non plus et surtout, où la lumière est à portion congrue. Ainsi, à la moindre renaissance du soleil, les rues, les terrasses des cafés se remplissent de monde pour fêter le dieu antique, Sol Invictus!

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Dezső Kosztolányi (1885-1936) : Ode de février (Februári óda)

14 Février 2011, 09:26am

Publié par Flora

Février sans fin, février sans lumière, il nous inspire rarement des idées guillerettes! Après Kosztolányi le romancier, voici le poète. Un de ses derniers poèmes, écrit en 1935, l'année précédant sa mort précoce, déjà très malade du cancer de la gencive... 


ODE DE FEVRIER

Ah, dans quelle fosse, dans quelle obscurité, ce février

Me fera-t-il tomber? Elle s'éteint

La lueur de mes astres. Bien terrible est le mal

Qui me terrasse.

 

Mon destin, embusqué dans un brouillard douteux,

Le voici maintenant près de moi. C'est ce loup

Déambulant, les dents dehors, là, dans ma chambre tiède,

Sur le tapis.

 

J'ai peur, je voudrais fuir. Où donc aller,

Où donc courir? C'est inutile et je m'affole et frappe

Et je me cogne à la porte de fer.

Elle est fermée.

 

Toi seule, ma bien-aimée, tu es là, comme une ombre,

Dans un lointain, effacée, pâle et raide,

Et veuve tu deviens de ce mari défunt qui t'abandonne

Traîtreusement.

 

Tu n'as pas encore de paroles creuses dans la bouche,

Tu ne me passes pas en cachette de la consolation,

Tu es là comme la sobre et merveilleuse réalité,

Grande et fidèle comme la mort.

 

J'en viens à oublier les palmiers de cette maison pour malades,

J'en oublie le sombre midi de cet hiver,

Et des profondeurs je pousse un cri vers les hauteurs

Dans la lumière.

 

C'était bon : parcourir avec toi les contrées amères

Dans la boue de cette planète, les champs mauvais,

Douce mère de mon bonheur,

Ma compagne dans le malheur.

 

Je ne me suis jamais aimé.

Toi, tu m'aimais et ta bonté, ta très simple bonté

Fut si rapide et si brûlante

Que tu m'as rejoint.

 

Lorsque le vent soufflait je n'avais pas l'idée

Que j'allais prendre froid

Mais déjà, devançant mon égoïsme, tu disais :

"Ne prends pas froid".

 

Et c'est ainsi, vois-tu, que je fais ton éloge objectif et précis,

Je le fais en bonne et due forme, tu y as droit,

Puisque tu fus toujours sans façons, aussi simple

Que le soleil dans son rayonnement.

 

Au milieu des scalpels et le destin sur mes épaules,

Je te chante, enfermé dans mon infirmité,

Moi sans bouche, avec ces plaies qu'il y a dans ma bouche,

Toi, la grandeur humaine.

1935

traduction : T. Gorilovics

 

FEBRUÁRI ÓDA

Jaj, mily gödörbe buktat e február,
mily mély homályba? Csillagaim hunyó
világa hamvad. Földre ver le
szörnyü betegség.

Sorsom, mely eddig tétova ködbe bújt
egyszerre itt van, szőnyeges és meleg
szobámba sétál, mint a farkas,
rám vicsorogva.

Ijedve futnék, ámde hová lehet?
Nincsen menekvés, zörgetek esztelen,
kemény kilincsen és vasajtón
koppan a szándék.

Csupán te állsz itt, kedvesem, árny gyanánt,
távolba mosva, sápatag és merőn,
már mint az özvegy, kit halott férj
hűtlenül elhágy.

Még sincs üres szó ajkadon, és hazug
vigaszt se súgsz te. Mint a csodálatos
józan való vagy, és a hűség
s mint a halál nagy.

El is felejtem a szanatórium
pálmáit és a téli-sötét delet,
s a mélyből a fényes magasba
fölkiabálok.

Jó volt tevéled járni a sárgolyó
üröm-vidékét, a keserű mezőt,
ó boldogságom édesanyja,
társam a rosszban.

Én nem szerettem önmagamat soha.
De te szerettél. Egyszerű és igaz
jóságod oly gyors, lángoló volt,
hogy utolértél.

Ha fújt a szél, még át se cikázhatott
a gondolat, hogy "meghülök", amikor
önzésem is előzve: "meghűlsz",
már te kimondtad.

Lásd, így dicsérlek szakszerü, tárgyias,
pontos szavakkal, úgy, ahogy illet ez,
mert köznapi voltál te mindég,
mint a verőfény.

Kések között, a végzet a vállamon,
téged dalollak, még nyomorékul is,
száj nélkül is, szájamba sebbel,
emberi nagyság.

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Dame Jeanne

9 Février 2011, 17:43pm

Publié par Flora

La-belle-Mexicaine.jpgPar la fenêtre latérale, je n'aperçois qu'une branche du tilleul. Son balancement rythme, sur le chapelet de mon temps, les secondes qui défilent inexorablement. Le vert insolent des feuilles me suggère le souffle à la fois doux et vigoureux du vent printanier, celui que j'aimais tant, chargé des odeurs de l'averse violente et pressée... A l'image de ma vie...

   J'en ai bien profité, c'est vrai. Rien de perdu, aucun regret. Suis-je née sous une bonne étoile? Malgré la fin du parcours, je dirais oui, sans hésiter. Ce qui compte, c'est le milieu. Et il a été total, comblé... Dom Juan existe-t-il au féminin? J'ai été cette conquérante.

   Je suis clouée sur ce lit, à présent. Je ne me remettrai plus jamais debout. Le personnel soignant est très aimable, imperturbablement souriant, comme si mon état n'inspirait pas plus de compassion que celui de quiconque, débordant de santé... Je leur en sais gré. L'ombre d'inquiétude décelée dans un regard me plongerait dans un puits de détresse sans fond.

   Je ne peux pas dire que la nature m'ait gratifiée d'une grande beauté. Plutôt du charme, ce pouvoir mystérieux qui me permettait d'ensorceler à peu près tout ceux que je voulais. Je les enveloppais dans un halo de phéromones qui les tétanisait : une pincée de promesse de félicité, un brin de fragilité qui leur laissait la possibilité de s'immiscer dans la fêlure... Rares sont les hommes qui ne sont pas flattés à l'idée de protéger le sexe faible! Le tout saupoudré d'un peu de mise à distance afin qu'ils soient ferrés à jamais, leur laissant entrevoir l'immensité de la perte si je leur échappais...

   Je me suis bien amusée et ce n'est déjà pas si mal. Il y a des bilans plus bancals. A présent, je sais bien que c'est fini. Je me contente de demander à mes anges gardiens en blouse blanche de m'épargner la douleur. Je veux naviguer sur mon Styx sans souffrance, sans angoisse, et apercevoir les rivages inconnus les yeux ouverts. Avec même une certaine curiosité.

dessin : R. T. 

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A propos de Luchini

6 Février 2011, 17:39pm

Publié par Flora

luchiniIM.jpg Cet après-midi, j'ai bien sacrifié deux heures de mon temps pour regarder Vivement dimanche de Michel Drucker. Je sais, plonger dans la grande communion populaire télévisuelle du dimanche après-midi, c'est comme avouer son attirance pour les horoscopes ou les feuilletons policiers! J'assume mes déviances, mais pour le coup, c'était une exception : l'invité était Fabrice Luchini.

   Cela fait vingt ans que je l'admire, parfois agacée par ses numéros mêlant charme et provocation, intelligence fulgurante ou pitreries enivrées d'elles-mêmes... Je l'observe en essayant de percer la vraie sincérité sous le masque de la représentation qui s'emballe et qui nous entraîne dans son tourbillon... et je tombe sous le charme.

   Je l'ai vu deux fois sur scène : dans Knock à Paris et dans une lecture de Céline à Valenciennes. Il tient la salle par son magnétisme et surtout, par l'admiration infinie qu'il porte aux grands textes. Il sait si bien les partager avec les connaisseurs et les ignares aussi que les premiers les redécouvrent et les seconds boivent à la source du pur plaisir pour la première fois! Et ils quittent tous la salle avec des regrets : "Ah, si je l'avais eu comme prof de français!" 

   J'essaie de percer l'homme sous le masque : le dilettante timide qui doit gagner sa place parmi les érudits, qui doit se faire tout seul, absorbant comme une éponge, avec avidité, tout ce que l'école quittée trop tôt n'a pas pu lui offrir tout cuit... L'autodidacte angoissé et trop conscient des énormes lacunes qui restent à combler, justement, parce qu'il commence à les mesurer bien mieux que les initiés du savoir...  Et le succès, la reconnaissance sur un terrain qui n'était que rêve, l'enivre...

   Je ne cite qu'un grand moment de l'émission : le passage de Leny Escudero qui parle de son arrivée en France, de réfugié espagnol. Et soudain, sur le canapé rouge de Drucker, se retrouve Escudero, l'Espagnol, Luchini, l'Italien et Drucker le Roumain... mais la liste pourrait être bien plus longue pour illustrer l'admirable capacité de la France à absorber, à intégrer ces sensibilités venues de tous les horizons et à s'enrichir par elles. Et je me dis que que par ces temps où certains aimeraient se replier sur leur frilosité de race pure, dans leur angoisse de se voir dissous dans un joyeux et rafraîchissant métissage, un pays devrait commencer à se faire des soucis lorsque personne ne le trouve plus assez attrayant pour rêver d'y venir vivre...   

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Edouard Glissant est mort (1928-2011)

3 Février 2011, 13:41pm

Publié par Flora

Glissant--Edouard.jpg

Edouard Glissant a été l'hôte du N°6 de notre revue Hauteurs du décembre 2001, dont le thème central a été la littérature antillaise. A cette occasion, José Le Moigne, lui-même excellent poète et sensuel romancier (link) lui a consacré un article, révélant le fin théoricien de l'antillanité et connu du grand public par son roman La Lézarde, prix Renaudot 1958.

 

portrait d'Edouard Glissant pour "Hauteurs" par R. T. (alias flora) 2001

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Oeuvre de Gilbert * Le mâle du siècle (nouvelle, début)

2 Février 2011, 17:30pm

Publié par Flora

   Je l'ai tuée sans grand plaisir, un peu machinalement. D'autres diraient "en fonctionnaire". Un minuscule craquement, rien de plus. Les vertèbres se disjoignent, le corps fléchit, s'affale, devenu flasque et lourd. 

   Je n'aime pas tuer les femmes. Elles semblent résignées. Les hommes sont plus naïfs, toujours surpris, comme s'ils croyaient à l'immortalité. Amandine s'insurge, m'accuse de misogynie. Je plaide coupable. L'égalité des sexes est illusoire. Nous sommes bien trop fragiles pour y prétendre.

   Je ne suis pas un assassin, mot vulgaire. Je suis un artisan, habile à répéter des gestes ancestraux, sans oublier la touche personnelle, la pointe de fantaisie qui distingue du tâcheron. Les gants de peau me servent de signature. Jamais on ne m'a vu agir de loin, utiliser un fusil à lunette, une voiture piégée, une bombe télécommandée. Au modernisme froid, sophistiqué, je préfère le contact, un frottement sur l'épiderme, un frôlement complice qui rassure la victime, la satisfaction du travail bien fait.

   Déjà avant de me connaître, Amandine peignait des corps décomposés, ces suppliciés boudeurs que des profanes achètent pour exposer dans leur salon ou leur chambre à coucher. En mon absence, elle gagne la mansarde aménagée en atelier, elle s'y enferme pour cultiver son vice. Des toiles gisent un peu partout, contre les murs, à même le sol ou suspendues aux poutres, ébauches couvertes de traits nerveux qui deviendront, au fil des mois, des parcelles humaines, des lambeaux d'existence. Le pinceau se démène, au rythme de Bartók, le troisième quatuor à cordes qu'elle juge en harmonie avec son imagination et qu'elle écoute au maximum de la puissance, à la limite du supportable. (...)

 

"Le mâle du siècle", nouvelle, in "Ennemis très chers" , éditions Manuscrit, 2001 

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