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Publié le 7 Juillet 2016

10 ans...

7 juillet 2006 - 7 juillet 2016...

Pourquoi aimons-nous les anniversaires ronds, leur accordant une importance qu'ils n'ont peut-être pas? Suggèrent-ils, avec leur caractère achevé, la nécessité des bilans?

Gilbert est mort il y a 10 ans. Occasion pour un regard en arrière qui mesure le chemin parcouru. Le mien. Quant à lui, impossible de savoir s'il a fait la paix avec la mort qu'il considérait comme l'injustice la plus grande, la plus absurde qui puisse arriver à un humain.

Des spéculations de vivants, tout cela. On ne peut rien savoir, on ne peut que bâtir des chimères à partir de nos pauvres moyens de vivants.

Il est inutile de s'en préoccuper, disent les optimistes, les dynamiques, les forces vives. Il faut être dans l'instant, dans l'instinct vital, en profiter tant qu'il est temps! Je fais ce que je peux...

Certes, le souvenir devient moins douloureux, les cicatrices moins visibles. Je continue à porter en moi ces 33 années, avec les grands malheurs comme avec les moments de bonheur, en essayant de faire en sorte que ce soient ces derniers qui veillent sur moi dans le délicat équilibre au bord du précipice...

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Rédigé par Flora bis

Publié dans #Gilbert, #hommage, #mémoire

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Publié le 3 Avril 2013

Gilbert-au-mariage-de-Sultan-bis_NEW.jpg (...) L'éclat de la onzième marche ressemble à un quartier de lune. Le complément de l'étoile. Ginette ne se doutait pas qu'elle finirait au ciel. Pour monter vers la chambre, respectueuse de mon travail, elle mettait des pantoufles. Moins érotiques que les talons-aiguilles, ces charentaises flapies! Pourquoi a-t-il fallu qu'au moment de sa chute, ses os aillent cogner le bois, détacher la peinture? Je lui ai reproché cette négligence. Je ne pouvais pas me douter que son cercueil causerait des dégâts moins poétiques que les deux astres.

   Douzième station. Sur les murs d'une église, ce serait la dernière. Jésus meurt sur la croix. Il a bien de la chance. Je dois poursuivre cette vie sans femmes et sans espoir. Deux étapes de plus que le Christ. Aucun orgueil dans cette constatation. Je n'ai pas construit la maison et mon père, qui n'était pas charpentier mais maçon, n'avait sûrement pas pensé à ce détail lorsqu'il a conçu l'escalier. (...)

un autre extrait: http://flora.over-blog.org/article-31276577.html

Gilbert Millet "Dans l'escalier" nouvelle,  extrait,  in Ennemis très chers  éd. Manuscrit  2001

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 21 Novembre 2012

 (...) Ses parents sont morts à une semaine d'intervalle, l'un attendant l'autre, l'autre se hâtant de rejoindre l'un, vieux couple inapte à se séparer, réuni par la fosse et les vers qui les rongent sous les couronnes vernissées. Le voici errant dans la maison qui lui échoit, grande demeure de son enfance, qui n'est plus sienne depuis longtemps et ne l'a peut-être jamais été.

Le-m-priseur.jpg   Ces meubles, il les a déjà vus, ces photos punaisées, encadrées, les couleurs, les allées rectilignes, bordées de fleurs soigneusement entretenues jusqu'au dernier jour, déjà senti ces effluves d'antan, et la fraîcheur des arbres, hospitalière aux générations. Jusqu'à la tonalité de l'air et la lenteur des choses qu'il retrouve inchangées, circonscrites au cercle étroit et bien-pensant de la famille.

   Parce que son esprit s'est modifié, plus libre sans doute mais plus creux et plus vide qu'une statue de fer blanc, aucun de ces signes ne possède plus le moindre sens, la moindre dose de malignité, ni les cartes postales illustrées de madones ni les témoignages accablants du nourrisson obèse, avili de nudité sur un pompeux coussin, qu'il va se hâter d'étouffer aux flammes de la cheminée, avec l'enfant au brassard blanc, innocent sous une arcade romane. (...)

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 7 Septembre 2012

gilbert.jpgLa nouvelle dont j'ai tiré l'extrait ci-dessous, avait été publiée dans le recueil: "Ennemis très chers" paru en 2001 aux éditions Manuscrit. De l'intérieur, nous suivons le glissement du personnage, Jacques Delamarre, vers la folie...

Du travail d'orfèvre. 

 

(...) Cinq habitants de son immeuble, un couple et trois rejetons, mauvaise graine d'extraterrestre qui ne se privait pas de casser des carreaux en jouant au football, s'appelaient Lavenue! Un article au début, le "s" mué en "e", le camouflage était primaire. Un voisinage aussi préoccupant fit naître l'inquiétude et bientôt la terreur. Le 20 mars 1998, quand il fit part à Gabrielle de son désir de déménager pour Vrévillemont, village où le décès d'un vieil oncle l'avait fait hériter d'une masure, elle poussa de hauts cris. Quelques minutes plus tard, elle criait déjà moins. Il faut savoir mettre fin à une scène de ménage.

   A Vrévillemont, Jacques Delamarre fut accueilli comme un Martien, un étranger dont il valait mieux se méfier. Chaque soir, assis dans le noir, sur le canapé du salon, devant une bouteille de vieux marc, la boisson des Martiens, malgré le "s" changé en "c", il se remémorait cette froideur à son égard et finissait toujours par rire. Si les villageois avaient su qu'il arrivait de la quatrième planète...

   Remettre en état la maison de son oncle lui avait demandé des mois d'un labeur écrasant. De la même façon qu'il avait creusé seul le trou dans la cave, lors de la première nuit, il n'avait fait appel, pour les autres travaux, à l'aide de personne. Aide-toi, l'espace t'aidera, telle était sa devise. Maçonnerie, menuiserie, plomberie ou électricité, rien ne l'empêchait de se consacrer à sa sécurité, tâche prioritaire. Le bottin, vieil allié, permit de constituer une liste des villageois, de débusquer un nom suspect: Vendre.

   Au-delà des trois premières lettres, le lien avec l'ennemi était évident. "Vendre" était le raccourci de Vendredi, un mot d'origine latine, "Veneris dies", le jour de Vénus, celui de la disparition de Gabrielle. Tout concordait, jusqu'au mois choisi pour l'enlèvement de sa femme: Mars! Une nouvelle façon de le narguer. (...) 

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 27 Mai 2012

 illo Au générique encre noire NEW(...) Le sommeil le saisissait devant le petit écran mais, dans son rêve, l'histoire le poursuivait. Gérard pénétrait dans le hall, demandait à voir sa femme, faisait quelques pas dans le couloir puis hésitait, prenait peur et rebroussait chemin. Grégoire se souvenait de ce dos large qui s'éloignait, une scène tournée trois fois seulement. L'acteur quittait les lieu, un peu voûté. Lui restait. Rien de plus normal. Il était là avant les caméras, ne se contentait pas de passer, pour une séquence cinématographique.

   Un soir, Grégoire se demanda pourquoi le nom de Depardieu, comédien fugitif dont on ne voyait que le dos, figurait en si grosses lettres au générique, une injustice criante pour l'acteur principal. Dès le lendemain matin, il confectionna, à même le mur blanc de sa chambre, un générique honnête. Les huit lettres de son prénom en occupaient le centre.

illo-Au-generique-couleurs_NEW.jpg     Une semaine plus tard, il modifia la ligne réservée au scénariste. Puisque c'était en le voyant que le fugace Gérard décidait de repartir, nul autre ne pouvait prétendre être l'auteur de l'intrigue. Il en était de même pour la réalisation. Grégoire s'en souvenait très bien, au moment de tourner la scène de l'hôpital, celle que les critiques décrivaient comme essentielle, il avait refusé la présence à ses côtés de Thimothée, cet imbécile qui aurait tout gâché. Le voyant se rouler par terre, menacer de priver le film de son jeu émouvant et subtil, le metteur en scène avait compris qui était le maître.

   Le nouveau générique présentait l'avantage de résister aux détergents et aux coups de pinceau. Lorsqu'il était écrit au stylo, Thimothée essayait de l'effacer, chaque jour. Grégoire s'était montré plus intelligent, taillant dans le plâtre des lettres inamovibles. Le docteur Gros lui avait donné raison, remettant en place l'infirmier stupide, même si les mots choisis montraient un décalage étrange avec la réalité.

   "Laissez-lui son générique! C'est un hôpital psychiatrique ici, pas une galerie d'art."

   Un hôpital psychiatrique! Ces médecins ne comprenaient rien au cinéma. 

 

in "Ennemis très chers"  recueil de nouvelles,  éd. Manuscrit  2001

illustrations: R. T. (flora)

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 4 Avril 2012

Je ne vieillis jamais. C'est un principe, une décision irrévocable. A force de vieillir, on se résigne. On compte ses pilules, ses gélules, Petites tombes en viager on rétrécit ses pas, économise ses forces. On se retient de respirer, pour ne pas s'essouffler. On épargne ses émotions, pour que le coeur ne batte pas trop vite. On rétrécit, se momifie, on se fond en cadavre et rien n'est plus inesthétique qu'un cadavre. A vingt-cinq ans, j'ai pris ma décision: pas une année de plus. Je m'y suis tenu, grâce à mon Jules, mon guide, mon héros. Mon Jules... Pas Ladoumègue, Ferry, Grévy, Michelet, Moch, Massenet. Pas Deux, le pape guerrier. Pas Verne, son futur de machines où les hommes meurent encore. Mon Jules est le seul digne de ce prénom, César, Caius Julius, alea jacta est, veni vidi vici, tu quoque mi fili, de bello gallico.

   En 708 après la Fondation de Rome  -  46 avant Jicé  -  mon Jules invente l'année moderne: 365 jours avec un jour supplémentaire tous les quatre ans. Les Romains, éblouis par l'apparition de l'année bissextile, décident qu'un mois portera le prénom du génie, Julius, juillet. Je lui aurais volontiers attribué tout un trimestre. Né un 29 février, je fête mon anniversaire tous les quatre ans, je reste quatre fois plus jeune que la plupart de mes contemporains...

   De là vient ma passion pour les calendriers. Certains m'amusent. Je me récite les mois mayas, Pop, Uo, Zip, Zotz, Tzec, Xul, Yaxkin, Mol, Chen, Yax, Zac, Ceh, Mac, Kankin, Muan, Pax, Kayab, Cumhum. D'autres me désespèrent, creusent mon ulcère de l'estomac. Dans le calendrier juif, je suis né en 5707. Trois mille sept cent soixante ans de plus... Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. Passé l'instant d'angoisse, je me lance dans le jeu. Je me récite mes années de naissance: la troisième de la 681e olympiade, la 1361e après l'hégire, la 21e de l'ère Showa, la 2700e après la fondation de Rome...

   Mon enthousiasme accepte tout, les 385 jours de certaines années juives, les 354 jours de l'année musulmane, les 304 jours de l'année romaine, les 260 jours de l'année divinatoire aztèque. Nul en calcul mental, je me trompe souvent, j'attrape le tournis, le bénéfique étourdissement. Rien ne vaut le désordre pour abolir le temps. Impossible de s'y retrouver. Impossible de calculer son âge. Je ne suis pas très sûr d'être venu au monde. Et sans naissance, pas de mort...

nouvelle in "Petites tombes en viager" éditions Quorum  1998 

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 16 Février 2012

-Miniatures--couv._NEW.jpg     LAMELLE

   Les banques de données américaines rendent accessible au monde entier l'étude d'un corps humain sous toutes ses coutures. Médecins, curieux et amateurs de sciences peuvent pénétrer dans chaque organe, l'étudier en trois dimensions, l'analyser. Pour obtenir ce résultat, un criminel mort en prison a été découpé en 1871 lamelles, de la tête vers les pieds.

   Je propose d'aller plus loin, de créer une société à but bien lucratif chargée de tronçonner toutes les célébrités puis de les vendre en tranches. A chaque spectateur de "Jurassic Park", l'ouvreuse proposerait un morceau du vrai Spielberg, sous cellophane. Le prix Goncourt se distinguerait, outre le traditionnel bandeau rouge, par une petite pochette où le lecteur trouverait un cheveu de l'écrivain, un ongle, un fragment de rétine. On pourrait déterrer les auteurs morts, les chanteurs, les actrices, les princesses de Galles, pour les mettre aux enchères.


   KIF-KIF

   Pour sa maîtrise en sciences du langage, Arnaud avait choisi un sujet très pointu: "La limite sémantique". L'expression était de lui et désignait "toutes les formulations qui, atteignant la limite d'un domaine précis, se retrouvaient équivalentes à une autre expression formant la marge du domaine voisin." Il parvenait à démontrer qu'un géant minuscule avait, à peu de choses près, la même taille qu'un très grand nain, qu'un débile peu profond pouvait atteindre l'intelligence d'un bachelier à peine moyen.

   Son travail s'arrêta le jour où il réalisa qu'un étudiant très spécialisé avait aussi peu de chances de trouver du travail à la sortie de l'université qu'un demandeur d'emploi sans aucune qualification.

Gilbert Millet: "Miniatures"  éd. Editinter  1999  



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Rédigé par Flora bis

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Publié le 12 Janvier 2012

Le-m-priseur.jpg (...) Pourquoi est-il si difficile de se lever? Pourquoi faut-il que le corps désobéisse aux volontés du coeur, aux ordres de l'esprit, au point de se raidir, d'adhérer au meuble dont il devient dès lors impossible de s'évader? Il a décidé de s'approcher, moment qu'il s'interdisait si longtemps, par sagesse, par pudeur aussi, ne le méritant pas, et voici que la douleur le cloue au fauteuil, marionnette grotesque dont les fils se seraient rompus ou le manipulateur absenté.

   Il a beau s'arc-bouté aux accoudoirs, bander les muscles de ses bras pour entraîner le tronc, libérer les jambes et leur permettre d'exercer un peu plus de force, la chair et les os se rebellent, ne sachant plus se plier, possédant déjà la froide fixité de la mort et il reste empêtré dans les coussins de plumes, pris aux filets de leur fallacieuse douceur.

   Il a choisi le gris, un des volumes qu'il connaît le mieux pour y avoir été contraint, de longues heures, en son enfance, et dont il n'a voulu retenir que les histoires les plus pittoresques: bambin que l'on menace de trancher, cités enflammées, statue de sel, multiplication des pains. Plus tard, beaucoup plus tard, une curiosité nouvelle l'a poussé vers ces quatre tomes et surtout vers les deux premiers, les plus foisonnants, ceux d'un patriarche dénudé devant son fils, un soir d'ivresse, de filles privées de mâles et soûlant leur père pour s'accoupler avec lui. Comment ne pas s'agenouiller devant tant de perversité?

   Il a choisi le gris et peu à peu l'apprivoise, essoufflé de tant d'efforts mais hypnotisé par les phrases que l'on a tracées à son intention tout au long de la muraille, comme sur la tombe d'un pharaon. Le bras se hisse vers la proie si haut perchée que le dos doit se redresser, à la limite de la rupture. (...)

 

in  Gilbert Millet "Le Mépriseur"  éditions Manya  1993

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 15 Décembre 2011

Poste-restante.jpg (...) Les candidats à une mort violente ne manquaient pas: une fermière avait médit sur ses parents; un mari trompé avait accusé son père de jouer les amants; une camarade de classe avait obtenu de meilleures notes que lui grâce aux culottes "petit bateau" qui aguichaient l'instituteur. En les éliminant, il ferait oeuvre de salubrité publique et ne serait pas le seul à se réjouir: certains laisseraient en héritage une soupière de pièces d'or, une maison, une veuve appétissante. La disparition d'agriculteurs gourmands en subventions soulagerait le budget européen. La bouilloire vint interrompre ses réflexions. L'eau de son infusion  était prête.

   Il tendit la main vers le gaz puis suspendit son geste. La flamme le ramenait vingt ans plus tôt, un 5 juillet. La fumée s'élevait, parallèle au clocher. A cause d'elle, il avait cloué Marie Brennevent sur un autel. Les bigotes tenaces continuaient de fréquenter l'église. A chaque enterrement, on se bousculait, tandis qu'il attendait devant la porte. Pour ses parents, il n'y avait pas eu de service religieux. On les savait athées; on n'avait pas poussé l'audace jusqu'à en faire de bons cadavres bénis à coup de goupillon.

   Il éteignit le gaz. Deux images flottaient devant lui, la tombe dépourvue de croix de ses parents et la bombe incendiaire dans le cercueil de Joël Sureul. Elle exploserait au moment de l'absoute, dans l'église trop petite pour la foule des curieux. Pour guetter le grand bruit, il prit de la hauteur. La grille rouillée grinça sous la poussée. Le cimetière était désert. Le caveau des Montlieu, une construction massive, ornée d'angelots en jupettes moussues et d'une madone décapitée, déclencha son fou rire. Les prochains locataires des lieux gisaient dans la paille d'une de leurs granges. Notre-Dame de la Treille avait perdu deux paroissiens. (...)

Gilbert Millet: "Ennemis très chers" recueil de nouvelles, éditions Manuscrit,  2001

illustration: R.T. (alias Flora)  

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 6 Novembre 2011

gilbert.jpg (...)

-  Nom?

-  Mallarmé.

-  Comme le poète? 

-  Comme le poète.

-  La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres?

-  C'est ça...

Le gendarme avait des lettres! Stéphane n'en revenait pas. Au moment de formuler sa réponse, il s'était attendu au pire. Son nom lui réservait tant de déconvenues... Entendre le képi citer un vers faisait naître un espoir. Toutefois, l'instinct commandait la plus vive méfiance. Les plaisanteries pouvaient venir, le tabassage en règle... Tous les enfants vieillis ont de mauvais souvenirs de leurs récitations d'école, des mots absurdes à se caler dans la mémoire et la honte suprême de déclamer face à la classe sous les boulettes ou les lazzis. Rares sont les victimes qui trouvent l'occasion de passer à tabac un responsable de ces supplices.

-  Prénom?

-  Stéphane.

-  Là, vous vous fichez de moi.

Le ton était très sec. Il ne fallait pas compter sur ce gendarme pour faire exception à la règle. Par chance, l'instituteur eut la présence d'esprit d'en appeler à un arbitre.

-  Si vous ne me croyez pas, demandez à votre collègue, là-bas. Il me connaît.

Gilles Wiesniewski avait suivi tout le dialogue. Il se hâta de confirmer, avec ce grand sourire moqueur que Stéphane connaissait en milliers d'exemplaires.

-  A l'école, on l'appelait Désarmé. Qu'est-ce qu'on a pu se marrer...

Stéphane avait envie d'ajouter que le gros Wiesniewski faisait partie des plus sadiques, pressé de détourner la haine que sa bedaine suscitait. Il craignait de perdre un allié précieux. La liste des surnoms s'égrainait doucement. L'autre gendarme, celui qui tapait le rapport, appréciait cet humour:

- "Tu veux mon revolver..." C'est excellent!

Il se retourna vers Stéphane:

- "La chair est triste..." Avouez que je vous en ai bouché un coin. Vous, les enseignants, vous prenez chaque gendarme pour un crétin.

Le silence de Stéphane valait confirmation. Pourtant, il n'osait pas le briser. Des dénégations molles ou faussement enthousiastes seraient passées pour des injures. Quant à avouer ce qu'il pensait vraiment, qu'une pincée d'albatros, des violons sanglots longs, une campagne qui blanchit et l'inévitable mignonne qui va voir si la rose, ce service minimum de la poésie française n'empêchait pas une écrasante majorité de citoyens, et pas seulement les militaires, de prendre Breton pour un natif du Finistère et citer Cabrel, Gainsbourg comme des phénix en versification.

- Ma première femme était prof. Gentille mais suicidaire. Elle a fini par se jeter sous le train de onze heure douze. Le dernier qui passait à Wallain. C'est elle qui récitait toujours ce vers, de préférence au lit. Une vraie rengaine... Pensez si je le connais par coeur!

(...)

Gilbert Millet: "Pavés du Nord"  éditions Quorum 1997

 

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Rédigé par Flora bis

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