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Le blog de Flora

Parole de grand-mère...

23 Décembre 2008, 17:35pm

Publié par Flora

   Je passe 4 jours en tête-à-tête avec ma petite-fille de deux mois tout juste : un véritable cadeau de Noël de mon fils et de ma belle-fille qui sont partis ces quelques jours sans les enfants, pour s'offrir un peu de vacances, les seules de cette année.
   Ces quatre jours sont là pour que nous nous tissions des liens indestructibles, Alice et moi. Cela passe par les regards, cet échange tacite et secret, le sourire esquissé dessinant des fossettes charmeuses et par le petit corps émouvant s'abandonnant avec une confiance bouleversante et sans limites sur votre épaule, plongeant, détendu, dans un sommeil profond.
    Ses premières vocalises répondent à vos appels initiatiques à la parole et aux émotions : elle suit vos lèvres et s'essaye de les imiter. Prémisses d'une merveilleuse communication, dépourvue d'arrières-pensées et de faux-semblants. Tous les bébés naissent innocents.
    Elle est absolument sans défense : sans vous, elle ne peut rien faire, pas même se mouvoir. Elle est demande absolue : soins, nourriture, caresses et amour. Pour quelle raison ressentons-nous pourtant, que c'est nous qui sommes comblés de cadeaux ?
    Je la regarde et je me refuse au jeu de lui imaginer un avenir : il lui appartient, elle le forgera à sa façon, selon les possibilités qui s'offriront à elle ou qu'elle saura provoquer, conquérir. J'espère seulement que ces ondes puissantes qui nous traversent et qui nous lient à jamais, sauront toujours la protéger et la rendre forte et belle, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur... 

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Attente * esquisse 2007

21 Décembre 2008, 16:33pm

Publié par Flora

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Miklós Radnóti * "Entre tes bras" ("Két karodban")

20 Décembre 2008, 20:19pm

Publié par Flora

Entre tes bras je me balance                      Két karodban ringatózom
doucement.                                                csöndesen.
Mes bras te bercent en silence                   Két karomban ringatózol
longuement.                                                csöndesen.
Dans tes bras comme un tout petit               Két karodban gyermek vagyok,
que dirais-je ?                                            hallgatag.
Mes deux bras où tu te blottis                    Két karomban gyermek vagy te,
te protègent.                                              hallgatlak.   
C'est de tes bras que tu m'embrasses           Két karoddal átölelsz te,
quand j'ai peur.                                          ha félek.
Dans mes bras ta présence efface                Két karommal átölellek
ma frayeur.                                                s nem félek. 
Tes bras, je n'y crains plus l'immense           Két karodban nem ijeszt majd
et noir silence                                             a halál nagy
de la mort.                                                  csöndje sem.
Dans tes bras la mort n'est qu'un songe        Két karodban a halálon,  
d'où je déplonge                                          mint egy álmon
sans effort.                                                átesem.

                                                                                                              (20 avril 1941)

Trad. Jean-Luc Moreau
Oeuvres, La marche forcée (1930-44)   éd. Phébus  2000

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Questionnement sur la beauté : un début de réflexion

19 Décembre 2008, 10:59am

Publié par Flora

   Je sais : je m'attaque encore à l'Everest, comme dirait Patrick qui se reconnaîtra... Je suis pleinement consciente qu'on peut consacrer toute une vie à cette réflexion et encore, elle ne suffirait pas... Ce n'est que le début d'une recherche de réponses où le questionnement est plus intéressant que les trouvailles. Et c'est encore une façon de reconnaître notre parfait et innocent dilettantisme touche-à-tout mais ne vaut-il pas mieux se poser des questions que de planer en toute quiétude stérile sur notre existence si impitoyablement courte? Il est vrai que Flaubert a assené un coup fatal à nos ardeurs avec son "Bouvard et Pécuchet" ! Mais, au fond, rien ne décourage un vrai dilettante...

   Une chose est évidente : nous avons un besoin vital de beauté autour de nous. Plus difficile est de définir ce qu'elle signifie. Est-ce la même sensation pour tout le monde ? Y a-t-il des codes précis qui les provoquent en nous ? D'évidence, non, la réponse serait trop simple. De quoi dépendent les codes personnels ? De l'éducation, de l'histoire de chacun d'entre nous ? De la société, de l'époque dans laquelle nous vivons ? Y a-t-il une part d'inné dans notre perception ? Sans doute un peu de tout cela...

   Lorsqu'il s'agit d'exemple, la plupart des gens pense à un paysage, une fleur ou une oeuvre d'art, voire à la beauté humaine, tout cela perceptible des yeux. Pourtant, les autres sens peuvent être sollicités aussi. Sans parler de la beauté abstraite d'une idée, d'un sentiment ou d'un magnifique théorème scientifique. 

   Une chose est en commun : la beauté provoque une sensation, une intense émotion, proche de la jouissance (pour heurter les bons sentiments, je dirais une décharge hormonale, "enzimale" dans notre cerveau). On peut ensuite la développer, la théoriser jusqu'à la hisser aux sommets de la spiritualité (à définir !), la relier à la recherche morale (beau = bon).

   La beauté des oeuvres d'art serait un domaine extrêmement complexe à elle seule. Que signifie la "beauté véritable" ? Le nombre d'or sacré régissant l'harmonie dans l'art et l'architecture des siècles passés n'aurait-il pas subi de violentes secousses dans la création à partir de la première guerre mondiale?

   Et pour finir, que serait la beauté sans la laideur? Serait-elle moins visible?... 
 

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Oeuvre de Gilbert * Miniatures

16 Décembre 2008, 17:35pm

Publié par Flora

                                                            IKEBANA

  Son retour à Nantes, après une carrière achevée à Tokyo au bénéfice d'une grande banque française, avait correspondu avec un engouement pour l'art floral. Sa retraite s'en trouva égayée.

  Chaque semaine, les femmes du quartier se réunissaient autour d'elle. Elle leur enseignait l'ikebana, une manière esthétique d'équilibrer les bouquets.
  Puis la mode passa. Elle vieillit seule, recroquevillée sur son jardin et sur les fleurs plus rares qu'elle se faisait livrer. Les voisines oubliaient de lui rendre visite. Quand on s'étonna de ne plus voir le fleuriste frapper à sa porte, elle était morte depuis deux mois. Tout autour du cadavre, les fleurs avaient séché.



LAMENTATION

 

  Il n'y a plus de saisons, plus de respect pour les anciens, de vierges, de vraies chansons françaises, de bonne viande de boeuf, de cyclistes courageux, des Robic, des Bobet. Il n'y a plus de civisme, plus de conscience professionnelle, d'honnêteté, de maisons closes, de service militaire, de fidélité conjugale, d'amour de la patrie, de jupes plissées, de religieuses à cornette, de Belphégor et de Thierry la Fronde, de Zitrone, Mariano, Tino Rossi, Cloclo.
  Il n'y a plus de soupière. Lassée des lamentations de son mari, Yvonne vient de la fracasser sur le crâne grincheux.

VOILE

 

Plutôt que de le porter, elle préféra les mettre.


Gilbert Millet : Miniatures   éd. Editinter  1999   ill. R. T.

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Miklós Radnóti (1909-1944) * Le mois des Gémaux

15 Décembre 2008, 19:01pm

Publié par Flora

[...] Un jour, trois ans plus tard, comme le soir tombait, je demandai à ma tante:

-  Comment est-elle morte, maman?
-  Apprends tes leçons et ne pose pas de questions idiotes! Elle est morte, un point c'est tout!
-  Comment est-elle morte? Pourquoi est-elle morte?
   Peut-être le timbre de ma voix lui fit-il peur? Toujours est-il qu'elle se tourna vers moi, et croisant ses mains :
-  Son coeur n'a pas tenu, elle portait des jumeaux.
-  Des jumeaux? répétai-je ébahi.
   Mes dents grincèrent, je serrai les poings. "Quels secrets ne cachent-ils pas encore? pensai-je... Quelle famille! Rien n'y est comme chez les autres, les gens normaux."
-  Et l'autre, où est-il? demandai-je à ma tante, agressif et soupçonneux.
-  Il est mort, il était trop faible, il n'a vécu qu'une ou deux minutes. C'était aussi un garçon.
-  Et alors?
-  Comment "et alors"?
-  Et alors... c'est pour ça que maman est morte? Parce qu'elle avait des jumeaux?
-  C'est ça, dit ma tante en écrasant bien vite une larme. Mais nous n'y pouvons rien de toute façon, ne pose pas de questions. D'ailleurs, ce n'est pas bien de parler de ces choses-là. Tu n'as pas honte!
-  Comment "pas bien"? répliquai-je furieux. Et papa?
-  Tu vas me laisser tranquille? Ton père n'était pas à Budapest, il est arrivé une demi-heure plus tard. Travaille et fiche-moi la paix!
   J'avais l'impression que mon coeur était remonté jusque dans ma gorge. Avec un grand soupir j'avalai ma salive pour faire redescendre mon angoisse.
-  Vingt-huit ans elle avait, la pauvre Ilona.
   Ma tante éclata en sanglots et se réfugia dans la cuisine. J'ouvris la porte pour l'y rejoindre, mais elle la repoussa et tourna la clef dans la serrure.
-  Travaille et fiche-moi la paix! cria-t-elle d'une voix pleine de larmes.
-  Moi, le gosse, à la place de papa, je l'aurais jeté contre le mur! hurlai-je à travers la porte.
   La porte s'ouvrit soudain :
-  Quel gosse? Tu es fou!
-  Moi, dis-je entre mes dents. Il n'avait plus personne, tout le monde était mort, sauf moi! Et maintenant on ne peut même pas savoir si c'est moi qui suis mort ou si c'est mon frère. Quand il y a des jumeaux, comment peut-on savoir?
-  Tu deviens fou? les larmes de ma tante s'arrêtèrent de couler : Viens, on va au cinéma!
-  Je ne veux pas aller au cinéma, trépignai-je. On n'aurait pas dû permettre à ma mère d'avoir des enfants! Qui était l'imbécile de docteur qui a laissé faire! Je le tuerai!
   J'allongeai un coup de pied dans l'angle du divan et me précipitai dans la rue.
   C'est alors que quelque chose commença dont on ne peut parler que dans des poèmes... Serait-ce alors que ma jeunesse, celle qui succède à l'enfance, a commencé? Quelles années ce furent alors! Est-ce toi qui es resté? est-ce l'autre? "Tu les as tués, disait la voix, tu les as tués, tu les as tués, tu les as..."
[...] A quel moment l'enfance finit-elle? Et la jeunesse? Et la vie? Impossible de le percevoir!
   Mais par deux fois, j'ai pu saisir l'instant où le pétale se détache, et tombe vers la terre. C'était l'une et l'autre fois le pétale d'une tulipe; et l'une et l'autre fois la tulipe était blanche.

         N'est-il pas mort déjà le tournoyant pétale

         Qui se détache et tombe?
         Ou meurt-il seulement lorsqu'il touche la terre?

                                                                                                                                                                         Fin août 1939
Trad. Jean-Luc Moreau  
Miklós Radnóti : Marche forcée (oeuvres 1930-44) 
éd. Phébus   2000

Je voudrais vous présenter en deux mots - dans l'espoir de revenir plus tard à sa poésie - cet immense poète, au destin tragique. Sa poésie est imprégnée du pressentiment effroyable et qui ne s'est pas trompé : juif, déporté par les nazis, épuisé de deux mois de marche forcée à travers la Serbie, il est achevé d'une balle dans la tête au bord de la route. Dans la poche de son manteau, on retrouvera plus tard des poèmes lumineux dans lesquels il chante le temps de la paix assassinée.

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Opulence * version grise sculptée (pour jouer)

14 Décembre 2008, 10:09am

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 21. Ma tante (3)

13 Décembre 2008, 12:14pm

Publié par Flora

    La guerre froide dure plus d'un an. Le gendre, pétri de remords et de honte, présente et réitère ses excuses les plus plates. Ma tante reste de marbre. Un marbre cependant fissuré : pendant quelques mois, les ondes du choc perdurent, avec des tremblements, des pleurs incessants et une vie irrespirable sous le toit familial. Ma tante est comme ratatinée sous le coup de son univers ébranlé : une telle ingratitude est-elle possible ? Soudainement, elle s'affaisse, son visage lisse se ride comme un fruit déshydraté. Sa fille travaille encore et, prise entre deux feux, elle part et rentre à la maison  la boule à l'estomac. Le gendre ne se porte pas mieux : essuyant le refus glacial du pardon de ma tante, devenu transparent aux yeux de celle-ci, il dépérit de ce tête-à-tête muet et méprisant et finit par mourir d'un arrêt cardiaque. Le destin semble se déchaîner sur la maison qui perd son aspect de ruche joyeuse qu'elle gardait depuis des décennies.
   Des voix accusatrices murmurent aux oreilles de ma tante le prix de son intransigeance. Elle finit par se poser une petite question. Mais le mieux encore c'est de remettre la réponse aux compétences célestes : elle part pour le confessionnal. Au retour, elle nous raconte, triomphante : "J'ai dit au bon Dieu : Seigneur, si je suis responsable, fais que je sois frappée par ta foudre, là, tout de suite ; et comme rien ne s'est passé, j'ai ma conscience tranquille désormais !" Et ses tremblements cessent sur le champ, elle retrouve le sourire.
   Ma tante a sa fille pour elle seule maintenant et la maison devient de plus en plus grande. Elles font des projets pour les années à venir : ma cousine va bientôt prendre sa retraite de directrice d'école et, très habile de ses mains, elle fabriquera des vêtements, des tissages et des tricots pour lesquels la matière première s'accumule dans les placards. Ma tante est une habituée des marchés depuis des années : n'ayant pas de retraite, elle vend des graines de tournesol, de potiron grillées et du pop-corn préparés la nuit qui précède le jour du marché. Sa gaieté attire des clients fidèles depuis le déluge. Elle et sa fille ouvriront peut-être même une boutique...
   Le cancer de ma cousine est découvert en août et on l'enterre six mois après, des souffrances inouïes séparant les deux dates. Ma tante s'occupe d'elle entièrement, avec une tendresse et un dévouement sans comparaison. Ma cousine redevient son bébé sans défense qu'elle va perdre à son tour. Elles sont, toutes les deux, admirables de dignité.
   Ma tante survivra à sa fille de quelques années, pour sa petite-fille et pour ses arrières petits-fils. Mais la flamme vacille et ne tardera pas à s'éteindre, laissant son souvenir profondément imprégné en moi.
 la suite suivra...  

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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 5 et fin

10 Décembre 2008, 10:56am

Publié par Flora

    Après les petits gâteaux, il est parti, penaud. Tout le temps du goûter, je m'étais confondu en excuses hypocrites. J'étudiais la raie à gauche, dissymétrie qui donnerait à la photographie son allure équivoque. Je finissais la boîte de chocolats qu'il avait eu la bonne idée de nous offrir. En récompense, j'opte pour la contre-plongée au grand angle qui donne du volume aux testicules, miniaturise la tête qui n'est chez lui qu'un appendice. A peine est-il parti que les Stukas reviennent :
     "Tu refuses tout ce que je propose mais tu n'as jamais su faire carière tout seul, exposer, décrocher des contrats tout seul. Tu n'as jamais su faire l'amour...
      -  ... tout seul ? Heureusement pour toi."
     Quand elle a terminé, je me fais l'effet d'une laitue, salade pacifique, recroquevillée, jaunie sous le nouvel accès d'autorité. Les plantes les plus humbles ont besoin de douceur. Elise m'épluche avec rudesse, me trempe dans le vinaigre. Je sais ce qu'elle attend de moi : un cancéreux aphone, gorge sciée, anus artificiel, perpétuelle odeur de pourriture, absence de cheveux, poumons scalpellisés en phase terminale, mâchoire pendante, rongée. Au lieu de travailler en macro sur un demi-menton, la moitié gauche de la bouche, une pommette osseuse, le blanc de l'oreiller pour souligner le teint de coing et donner du relief aux poils gris mal rasés, j'éclaire de profil, de face, je cadre tout le visage, je multiplie les prises. Plus qu'une photos, une agression.
      Quelques petits scandales, des maladies plus médiatiques, les gens ne donnent plus pour le cancer. Une campagne publicitaire s'impose. On veut me la confier. Sur le contrat poisseux, j'ai pu lire le slogan :

        "Tout le monde n'a pas la chance de mourir du sida."

       Je suis injuste avec Elise. Elle me triture, me pousse, me secoue. C'est pour cela que le l'ai épousée... La pluie tombe, une petite pluie d'automne, insinuante et mièvre, qui brouille les vitres. Que dira mon cancéreux en me voyant si gros? Rien. Il n'a plus de cordes vocales.
       Perrine a été la dernière retrouvée, de la chair en lambeaux dans le premier wagon.  J'ai envie de perdre cent kilos, de me ratatiner comme un pruneau, un raisin sec ou un Voltaire. Mais je reprends lâchement de la mousse au chocolat. Le barbu me rapporte un exemplaire tout neuf, tout sec, de son contrat. La mousse est délicieuse. Il faut bien que je signe...
       Je choisis la lâcheté.

"Le photographe" in  Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001     

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Zoltán Körösi * Tante Aranyka, si loin (extrait)

9 Décembre 2008, 10:17am

Publié par Flora

[...] Elle ne peut plus bouger; nous l'entourions tous les cinq, regardant le petit miroir sans buée; d'abord Père a tressailli comme sous l'effet d'un vent glacial, puis il s'est redressé, a levé la main et fait tomber son cartable qu'il tenait à bout de bras. Ensuite, sans même se pencher, il s'est déchaussé, appuyant le bout d'une chaussure sur le talon de l'autre, s'est débarrassé dans le même mouvement de son pantalon; il est resté là, avec son caleçon qui arrivait aux genoux. Il a levé la tête, à la manière de quelqu'un qui renifle l'air, nous a regardé de haut et, en dressant son index, a chuchoté : courage! courage!
   Il nous a souri et nous avons constaté à quel point il ressemblait, à ce moment-là, à tante Aranyka, car ce sourire leur était commun. Nous l'avons écouté et nous sommes mis au travail, en faisant exactement ce que disait Grand-Père. Nous avons suivi attentivement ses ordres, comme des apprentis, ce que nous étions en effet. Avec précaution, nous avons dépouillé tante Aranyka de ses vêtements, Mère les a accrochés aussitôt sur des cintres et a apporté en même temps les récipients et des outils aussi, pour que nous puissions nous mettre au travail, aider Grand-Père qui, non seulement avait appris autrefois le métier de boucher mais s'y connaissait aussi dans l'empaillage des animaux défunts. Il savait comment inciser le corps de l'aine au menton pour enlever les organes nobles mais périssables, ainsi que les intestins, comment atteindre le cerveau par le nez pour nettoyer le crâne, avec quelles précautions et quelle vigilance il fallait laisser couler le sang, comment choisir les épices pour nettoyer le corps à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, pour maintenir à jamais derrière les paupières de tante Aranyka le temps qu'elle y avait enfermé.
   Et lorsque Grand-Père a décrété enfin : nous avons terminé, nous avons su que la renommée du meilleur boucher de la ville de Grand-père n'était pas usurpée, qu'il n'avait pas fréquenté pour rien, jadis, pendant chaque pause de midi, l'atelier du taxidermiste, à deux longueurs de rue, car, après tant d'années, il accomplissait encore un travail de maître, avec, il est vrai, des aides à la hauteur.
   Nous avons rhabillé tante Aranyka, remettant ses vêtements un par un et surtout son corsage argenté préféré, nous l'avons reposée dans son vaste fauteuil en bois et en cuir et avons orienté celui-ci de façon à ce qu'elle puisse surveiller la porte, mais aussi regarder la fenêtre, si l'envie lui en venait. Nous avons soigneusement démêlé ses cheveux, et pour finir, Grand-Père a ouvert ses yeux, les billes de verre bleu brillaient comme la mer sous le soleil matinal. Vera a nettoyé son dentier, à l'eau citronnée, non seulement pour que nous ayons plaisir à regarder tante Aranyka mais aussi pour qu'elle soit fière de nous rendre ce regard, à nous, sa famille bien aimée, sa chair et son sang, nous qu'elle avait rejoints au bout de tant d'années pour retrouver ses souvenirs, ses racines.
   Et deux ou trois jours plus tard, un matin, alors que nous venions juste d'entrer dans la chambre de tante Aranyka et de nous installer autour de son fauteuil, nous avons entendu le facteur arriver et sonner à la porte. Nous nous sommes regardés puis nous avons regardé tante Aranyka, et nous avons vu qu'elle souriait, faisant signe à Père d'y aller sans faire plus attendre le facteur. Qu'il ouvre la porte et signe à sa place. Elle souriait encore lorsque le facteur, debout dans la porte, a soulevé sa casquette et dit bonjour à voix haute de façon à ce que tante Aranyka l'entende bien, tout en tendant à Père le reçu.
   Chère madame, le temps n'aura jamais, jamais de prise sur vous, s'est-il écrié en reclaquant son sac.
   Nous avons ri car nous savions à quel point il avait raison. [...]
 

Traduction: R.T. et Gilbert Millet  extrait du recueil "Sang de cerise" , éd. Noran, 2001

Pour ses vieux jours, tante Aranyka rentre de longues années de séjour à l'étranger où elle a fait une petite fortune. Sa pension fait vivre sa famille qui l'accueille.
  

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