Publié le 22 Octobre 2010

DSCN0162A la dérobée, elle observe la silhouette massive qui écrase le côté gauche du canapé. Une coupe remplie de cacahuètes est placée sur la bedaine faisant office de tablette, tandis que la main gauche caresse machinalement la tête du chien, posée sur le genou du maître. Ils se ressemblent, se dit Régine et soudain, elle se sent très aride de l'intérieur.

   Rivés sur l'écran, les yeux mi-clos de Francis s'abîment dans le naufrage des vingt dernières années. Il n'a même pas besoin de jeter un regard sur elle, l'image de Régine est gravée sur sa rétine, avec son corps alourdi de trois grossesses et des sédiments des années de rancune et résignation.

   Progressivement, ils se sont barricadés dans le silence. Régine s'acquitte encore des tâches ménagères, sans entrain, histoire de se mouvoir comme par réflexe pour ne pas mourir jusqu'au bout. Elle pose l'assiette de Francis sur le coin de la table basse, dans le même geste que pour la gamelle du chien. Les deux en prennent possession dans un mimétisme taciturne et parfait. Elle même avale sa portion à la hâte, sans plaisir, dans le calme lugubre de la cuisine.

    On peut perdre la parole par l'habitude de se taire, volontairement, pour éviter les étincelles d'une abrasion trop violente. Ils ont laissé beaucoup de souffle dans les bagarres. L'envie des grandes réconciliations amoureuses s'est érodée ; trop d'efforts, trop de concessions. Fatigués, exsangues. Plus de force pour rallumer la flamme.

   Son regard vide se pose sur le survêtement éculé de Francis, son uniforme qu'il ne quitte que pour s'affaler sur le lit et s'abîmer dans le trou noir du sommeil. Elle même ne se fatigue plus pour lui plaire. Les bigoudis dont elle se hérissait jadis la tête au grand dam de Francis qui se sentait devant des chevaux de frise destinés à l'éloigner, sont partis depuis longtemps à la poubelle. Ses bourrelets disgracieux ont eu raison des nuisettes affriolantes, des soutiens-gorge pigeonnants et se dissimulent désormais, tant bien que mal, dans des bures de nonne peu aguichantes. Le dos tourné et les ronflements sonores de Francis demeurent, de toute façon, imperturbables. Tout comme les tic-tac de l'horloge qui défilent, inexorablement.  

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Rédigé par Flora

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Publié le 18 Octobre 2010

Gharda a 2En mars 1975, nous avons réalisé notre première expédition d'une semaine vers le Sud, jusqu'à El Goléa. Cela fait un millier de kilomètres de Constantine mais il en reste autant jusqu'à Tamanrasset! 

   Le but principal du voyage était Ghardaïa, ville secrète, cachée au fin fond du M'zab. Les ancêtres des habitants, les Mozabites, s'étaient retirés dans ces terres déshéritées, fuyant les persécutions religieuses. Dans un paysage lunaire, tout d'un coup, après le dernier virage, cinq petites villes se dressent sur cinq collines voisines. Emergeant de la palmeraie, les rues étroites escaladent les monticules, couronnées d'un minaret élancé, blanc ou ocre. Nous voici en pays mozabite.

   Les hôtels minuscules étaient complets et nous avons trouvé dans une des petites villes, à Beni Isguen, un hébergement de fortune qui nous a enchantés. En effet, la chaleur étant suffocante pendant une bonne partie de l'année, beaucoup d'habitants se réfugient dans leurs villas, dans la fraîcheur de la palmeraie. En mars, ces villas étaient encore disponibles.

   La nôtre, blanchie à la chaux à l'extérieur comme à l'intérieur, avec de petites pièces pour maison de poupée, au plafond bas en bois de palmier, meublées très sommairement d'un matelas par terre, était dépourvue de fenêtres. A l'étage, on trouvait l'immanquable terrasse pour y dormir à la belle étoile, pendant les nuits d'été...

   Je vous laisse imaginer  le lever du soleil sur cette même terrasse (voir photo ci-dessus), avec la mer verdoyante des cimes des palmiers à nos pieds, le calme absolu à l'abri des bruits de la ville, les ingénieux réseaux de barrages et de canaux d'irrigation pour recueillir les rares pluies.  

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Rédigé par Flora

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Publié le 16 Octobre 2010

Le-m-priseur.jpgVoici un extrait du roman de Gilbert Le mépriseur, publié en 1993 aux éditions Manya. Le lent chemin de croix du commissaire Tardeau. Pour moi, c'est de la très grande écriture, et Gilbert savait à quel point j'étais avare des compliments. Il me donne, à chaque relecture, des frissons de plaisir et d'effroi...

 

   (...) La nuit achève de tomber, repliant le vide que la large baie ouvre sur la ville en contrebas. Autour d'eux, l'obscurité tisse un écran accueillant à l'épave qu'est devenue sa vie. Il voudrait éteindre la lampe, s'évader dans le noir qui va les gagner, comme dans les draps d'antan, chauffés d'une bouillotte. Mais elle ne supporte pas les draps, pas plus qu'elle n'accepte de se livrer à l'amour sans lumière et, loin de trouver l'apaisement, il se découvre cristal cassant, statue exposée dans une vitrine, porcelaine agitée par des visiteurs pervers suspendus dans l'air derrière la vitre, riant à gorge déployée de sa nudité adipeuse.

   Maintenant qu'elle l'a privé de vêtements, il faut différer les gestes plus compromettants. Seuls les mots ont alors un effet, petits mots, ni trop courts ni trop longs, et ronds comme une toupie, mots qui se déroulent comme une corde ronflante. L'idéal serait de l'amuser, de la détourner de sa besogne, quelques minutes, une seconde. Il tente une plaisanterie, une deuxième, puis d'autres, les plus éprouvées, les plus éculées, celles qui assurent d'ordinaire son succès. En vain.

   Toujours, il les a conquises par le rire, sachant qu'il ne disposait pas d'autres armes, avec une profession peu propice à inspirer la passion, un physique distendu par la nourriture et la bière, handicaps qu'il s'acharnait à dissimuler le plus longtemps possible sous la fantaisie. Ces conquêtes, consommées au creux d'un lit et défaites au matin, par lassitude, par mégarde ou parce que de plus brillantes victoires s'annonçaient, baignent dans le lointain. Son humour, il ne le retrouvera que plus tard, dans ces années vers lesquelles il se hâte, lorsqu'il n'en aura plus besoin parce que sera dépassé le cap du dernier recours.

   De toute façon, Martine est une trop redoutable travailleuse. Elle ne saurait supporter de se distraire de sa tâche, avant de l'avoir peaufinée de toute sa technique, n'admettant aucun contretemps, aucun obstacle sur la route tourmentée de l'orgasme. Face à pareil adversaire, et au ciel obscurci des regards qui le jugent, la partie est perdue d'avance, la défaite consommée avant même la bataille  et il s'abandonne lentement, pour la première fois depuis un siècle, pour la dernière fois avant un siècle, perdu, écartelé, entre deux infinis. (...) 

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Rédigé par Flora

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Publié le 12 Octobre 2010

Marguerite.jpg

Bon anniversaire à quelqu'un que j'aime bien, finalement.

On se côtoie depuis de nombreuses années,

on essaie de se découvrir inlassablement,

avec plus ou moins de réussite.

Je crois bien qu'on est condamnées à cohabiter jusqu'au bout...

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Rédigé par Flora

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Publié le 10 Octobre 2010

Num-riser0002.jpgElle regarde sa tête légèrement penchée sur le livre, la main droite la soutenant, son dos qui a perdu la ligne svelte et fermement musclée qu'il gardait durant tant d'années, intacte. Ce n'était pas déplaisant de déjouer la rivalité des essaims de filles autour de lui. Il n'avait qu'à tendre la main! Et c'est elle qu'il a choisie, la plus réservée, celle qui le désirait, sans rien laisser paraître.

   La passion ne dépasse pas trois ans, disent les experts. C'est scientifique, une mystérieuse histoire d'hormones qui déclenchent le coup de foudre et dont l'action dure le temps d'assurer le prolongement de l'espèce. Au mieux trois ans, dit le couperet savant.

   Christine caresse du regard le dos voûté : quarante-huit ans ensemble. Elle n'a pas oublié ces fameuses trois premières. Une soif permanente d'être à proximité de l'autre, de le toucher, de l'entendre. De se l'approprier. De se donner aussi en retour. Rien à redire, tout s'emboîte parfaitement, le jeu de séduction est permanent. Pas besoin de formuler l'attente, la réponse est déjà là, parfaite. Inlassablement, inépuisablement.

   Il sent son regard dans le dos. Il sait qu'elle s'immobilise, la cafetière à la main, à mi-chemin entre cuisine et véranda. Elle s'est enveloppée, la belle brune élancée dont il pouvait tenir la taille entre ses deux mains. Ses cils recourbés sur des yeux myosotis  l'ont fait chavirer. Ce n'est pourtant pas les candidates qui manquaient! Balayer du regard la meute de groupies lui donnait un sentiment de triomphe sur la vie. Christine n'en faisait pas partie, elle était plutôt solitaire : rien de mieux pour attirer l'oeil.

   Vincent n'a pas vu passer les premières années. Happé par un volcan, il se consumait dans un feu permanent. La réserve de Christine a fondu dans cette lave, et Vincent ne se rassasiait pas de sa chance. Sans chercher à comprendre ce qui lui arrivait, il a plongé tête baissée.

   Ils ont vieilli ensemble. Quarante-huit ans, ce n'est pas rien. La passion dévorante et insatiable de la découverte de l'autre a subi, certes, une lente métamorphose. Le feu s'est adouci avec le temps mais il suffit de souffler un peu sur la braise. Les paumes de Vincent gardent le souvenir parfait des courbes familières. Christine ressent, même de loin, la chaleur tiédie de ses caresses. Il leur arrive de songer au bout du voyage comme à un saut dans le vide, main dans la main.

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Rédigé par Flora

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Publié le 7 Octobre 2010

293Je lis et relis le journal de Radnóti. Outre mon attirance pour le genre journal intime, le destin de ce poète me fascine dans son irrépressible soif de la beauté à une époque où la barbarie triomphait. Il est docteur en philologie et n'a pas le droit d'enseigner, en raison des lois anti-juif (un autre Extrait du "Journal" de Miklós Radnóti). Entre deux convocations au camp de travaux forcés, il croule sous les projets : traductions d'anglais, de français, d'allemand (Ben Johnson, Montherlant, La Fontaine, Trakl, Shakespeare, Rilke et d'innombrables autres...), essais et sa poésie propre. Il est pressé, fébrile : pressent-il sa fin proche et les nombreux projets restés en friche?

 Voici quelques extraits  de ses notes datant du juillet 1942.

1 juillet. 

Je suis mobilisé. La traduction de La Fontaine est interrompue. La patrie n'en a pas besoin... puisque la Muse ne m'a pas protégé pour que je puisse la terminer. J'avais l'intention de commencer le troisième tome des Jeunes Filles de Montherlant aujourd'hui même. Ce ne sera pas moi qui le traduirai non plus. Le Démon du Bien. Oui, "le Démon", mais "du Bien"? (*en français dans le texte)

   (J'ai expédié, de temps en temps mes notes, écrites au camp de travail, par "la poste noire" à Fif**. Elle les a rassemblées. Je prenais des notes dans un petit bloc à carreaux, comme en 1940, ce qui intriguait mes camarades, tout comme l'avait fait à l'époque, en l'an 40, cet autre carnet. Qu'est-ce qu'il peut bien gribouiller?...)

5 juillet.

On nous donne un brassard jaune et un calot militaire. Demain, vaccin contre le typhus. Je vis dans une profonde indifférence. Je porte le brassard jaune, et je n'en suis même pas "fier" comme beaucoup d'autres ici. Mais je n'en ai pas honte non plus. Ce serait mieux d'en être fier...

6 juillet.

Vaccination. Nous expédiera-t-on en Ukraine?  Ils font le vaccin au-dessus du coeur, en désinfectant la peau avec de l'iode. Symbole de la couleur. Tache jaune à même la peau. Après, ça saigne fort, l'aiguille a du toucher une veine. Je marche comme le Christ, la chemise ouverte, la poitrine en sang. 

   Distribution de chaussures et de pansements. On me donne des brodequins de taille 44, je suis obligé de faire la demande de pouvoir porter les miens. Après-midi, passage en revue. Le lieutenant-colonel parle : " Dans votre race, l'esprit de subornation est si fort que cela dépasse l'entendement. Je vous mets en garde contre toute tentative... vous pourriez vous retrouver au boulevard Marguerite***" etc. Les sous-officiers nous entourent en silence. Gratifié d'une nouvelle "particularité raciale", je me retire au pas de parade.

** Fif  -  Fanni Gyarmati, la femme du poète

*** boulevard Marguerite  -  maison d'arrêt,sinistre lieu de tortures

traduction : R. T.

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Rédigé par Flora

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Publié le 5 Octobre 2010

   Depuis un bon bout de temps, j'ai conscience de la difficulté récurrente de me présenter: décliner mon nom et prénom me demande un réel effort sur moi-même. Comme à l'accoutumée, j'essaie d'y voir plus clair et de comprendre d'où vient le malaise et depuis quand il me paralyse. Je remonte au moins à l'adolescence, sans pouvoir mettre un événement concret sur la liste des causes.

   Je casse les pieds à mes amis avec ces prises de tête : une m'a même parlé de masturbation intellectuelle que je devrais laisser choir. Mais j'adore ça! ai-je répondu, en apparence guillerette. D'autres tentent une explication en cherchant l'origine dans mes identités multiples dans lesquelles j'aurais du mal à faire le tri. Je ne le pense pas : ça ne me déplaît pas de jouer à cache-cache avec moi-même et parfois, de m'échapper à moi-même dans ce grand remue-ménage rationnel. Et puis, ça a commencé bien avant de démultiplier mon identité d'origine! J'ai pu remonter à l'âge de 13-14 ans, au moins...

   La mère donne la vie, le père donne le nom  -  et l'existence sociale, en somme. Mon père n'y est pour rien, j'ai eu une enfance heureuse, sans conflit notable avec les parents. Je n'ai pas connu de grandes révoltes d'une identité en formation. Alors, une psychanalyse pourrait exhumer la cause plongée dans les limbes bienfaiteurs du subconscient. A quoi bon? Cela ne m'a pas empêché de vivre durant de longues années.

  Certains disent que l'on peut être mal nommé, il suffirait donc de changer de prénom pour être à l'aise. Certes, ma mère a insidieusement instillé son aversion pour son prénom  -  le même que le mien, imposé par la coutume. Il y  en a beaucoup qui me plaisent plus que le mien. Cependant, lorsque je les "essaie" sur moi comme un habit neuf, je n'y suis pas plus à l'aise. J'en conclus que c'est me nommer qui pose problème. Alors, l'impasse...

   Je tente une dernière spéculation: celui qu'on ne peut nommer, n'existe pas. Et s'il n'existe pas, ne peut pas mourir non plus... 

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Rédigé par Flora

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Publié le 3 Octobre 2010

Une envie irrépressible nous attire vers le désert, fantasme puissant pour les Européens que nous sommes. Ainsi, à la première occasion de quelques jours de vacances, nous descendons vers les oasis dont Touggourt inaugure l'aventure. Dès les premières dunes, le monde change autour de nous. L'agitation, les klaxons et les cris incessants de la ville sont remplacés par le silence paresseux, secret et feutré du Sahara. tevegélek...Autant Constantine ressemble à une fourmilière, ici, l'humain devient rare. Dromadaires presque plus nombreux au kilomètre carré! J'en profite, d'ailleurs, pour en "chevaucher" un : la "montée" est aussi vertigineuse que la "descente" mais nous redevenons des enfants, enivrés d'un terrain de jeu jusque là inconnu! Les dunes magnifiques d'une ocre claire longeant la route de Touggourt à El Oued nous incitent à nous rouler dans le sable tiède extraordinairement fin et à pousser des cris dans ce silence assourdissant! Un "bac à sable" gigantesque qui se déplace et qui change sans cesse de forme, au gré du vent et de la lumière! Je commence à comprendre l'attirance irrépressible de certains penseurs vers le désert : je n'ai jamais "entendu" un tel silence... Il exclut soudain la vaine agitation du monde et vous renvoie face à vous-mêmes, aux questions essentielles et dénudées de l'existence. Mes élèves me disent souvent : "Mais Madame, pourquoi allez-vous au Sahara? Il n'y a rien à voir!" Pour eux, la grande ville est un aimant. A chacun son mirage...

   Les palmeraies parfois minuscules se signalent de loin par la petite touffe de verdure, seules les cimes dépassant du sable, creusé à plusieurs mètres de profondeur à la recherche de l'eau. La nuit, il faut remonter inlassablement, à dos d'homme, les infimes  particules apportées par les vents pour empêcher l'ensablement des précieux dattiers. Si quelqu'un a lu le roman d'Abe Kobo "La femme des sables", a une idée de cette tâche de Sisyphe...

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Rédigé par Flora

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