Publié le 29 Septembre 2011

DSCN0166 Je suis femme de ménage. Technicienne de surface, si vous voulez. Agent d'hygiène, encore plus ronflant, plus hypocrite. La vérité est que je débarrasse les déchets derrière mes frères humains qui, de ce fait, n'ont aucun scrupule à en semer partout.

   J'opère la nuit, lorsque les locaux, énormes cages de verre insonorisées, à air recyclé sont désertés, silencieux sous les néons de morgue. Je pousse mon chariot dont le grincement érafle le calme nocturne: la roue arrière gauche déséquilibrée, sans doute. Je ne fais rien pour y remédier. J'ai tant d'autres chats à fouetter!...

   Une façon de parler. Il n'y a même pas un chat qui m'attend dans la tanière que je regagne sous le ciel rose pâle. Rien n'a bougé pendant mon absence. Un désordre mesuré et réconfortant, vivant. Aucune trace hostile. 

   Mes livres occupent tout l'espace disponible, même au-delà. Mon refuge, mon évasion. Ils me transportent vers d'autres vies que la mienne, devenue purement et simplement le réceptacle de ces rêves. Un réceptacle et rien d'autre. Coquille vide.

   Dans la salle de bain, une seule brosse à dents. Plus de rasoir qui traîne, ni de cheveux noirs dans le lavabo. Je suis rousse.

   La corbeille à linge n'abrite plus que mes vêtements que je lave et repasse comme bon me semble, personne ne me presse. Aucune critique acerbe et malveillante qui fuse, aucune petite flèche maligne lorsque mon doigt touche la mince pellicule de poussière sur la table basse...

   Mon lit reste ouvert, je m'y laisse glisser le matin et je tente de réchauffer les draps. Un lit monacal, tout juste assez large pour une personne: heureusement, je ne suis pas trop épaisse... Dans mon cocon, il n'y a pas de place pour un intrus.

   Femme de ménage, statut peu brillant pour celle que j'ai été, il n'y a pas si longtemps, dans une autre vie. Dans une prison dorée. Sous l'oeil inquisiteur de mon tortionnaire personnel. A plein temps.

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Rédigé par Flora bis

Publié dans #microfictions

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Publié le 19 Septembre 2011

   Officiellement, nous ne sommes pas encore à l'automne! Les Journées du Patrimoine se sont souvent déroulées sous le soleil radouci distribuant ses dernières clémences. Hier, dans ma petite ville sympathique où la chaleur, la plupart du temps, réside exclusivement dans les coeurs, nous étions une poignée d'irréductibles à assurer l'animation sur la Place d'Armes, devant la superbe façade de l'Hôtel de Ville, ornée des sculptures de Carpeaux, un des célèbres natifs de la ville. Sous les bourrasques, à 15°, nous agrippant à nos blocs de dessin (avec la doyenne du groupe à 88 ans!), en compagnie des artisans bijoutiers et des fileuses de laine, emmitouflés dans nos parkas d'hiver, nous tenions bravement le front entre 9 heures et 17 heures... Quelques promeneurs égarés dans les intempéries venaient nous rendre visite, entre deux averses nourries qui menaçaient d'inondation nos frêles chapiteaux... "Plier mais pas rompre"  -  telle aurait pu être notre devise face aux assauts du vent du nord. Nos sculpteurs étaient à l'honneur, le thème local étant "la sculpture dans la ville"  -  et la nôtre est très riche en "prix de Rome". Beaucoup d'oeuvres ornent l'espace public.

   Pour ma part, mes doigts engourdis n'ont pu produire que deux croquis rapides: je vous en expose un ici. 

 

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 17 Septembre 2011

Le-m-priseur.jpg (...) Il doit lutter contre le poids qui presse ses paupières, ne quitter la forme des yeux sous aucun prétexte et attendre l'instant qui la dévoilera pour ce qu'elle est, simple infirmière armée d'une seringue. Un liquide gras et brûlant s'instille dans son bras meurtri, remonte la veine vers l'épaule, la poitrine, pour se diffuser aux artères et déjà tout se brouille autour de lui, ondule et se défait. Le jaillissement de la lumière n'illumine pas le couloir blanchi où traîne un banal chariot de médicaments mais une grande silhouette, femme à demi-dévêtue, voiles éparpillés par la danse, parée de bijoux et couronnée de pierreries embrasées.

   Il serre le bras, ou tente de le faire, pour raviver la douleur et rappeler le bleu, moins cruel que ce monstre froid, Hérodiade au clair regard de diamant... Le geste est inutile et le décor se change insensiblement. Les murs se teintent d'ocre et de feu, se détaillent de traits noirs, d'arabesques et de volutes, abondent en degrés, pilastres, colonnes, qui se heurtent à angles droits.

   Sur la table de nuit, auprès du verre d'eau et plus indispensable que lui, le livre a gardé sa place, encartonné de gris. L'émeraude soulignée d'or appelle d'autres masses apaisantes, rouges, vertes, bleues, violettes, havane, grises. Il ne tient qu'à lui de voir le miracle se renouveler. Mais il préfère entraîner ses yeux vers le spectacle qui se joue sur sa droite.

   Un dernier voile est tombé, le plus transparent, interrompant la chorégraphie, figeant la marionnette sur une crainte. Il serait encore possible de détacher les fils qui la retiennent pour que le tableau un jour entraperçu s'affaisse sur le dallage gorgé d'eau de javel. Une seule sortie par semaine et revenir entre les pages, insouciant à deux doigts de la fin, filer l'illusion de l'immortalité.

   Ors et joyaux flamboient et la main aux lourds bracelets se lève vers l'horizon, non pour le désigner mais pour le chasser. L'effort est tardif, dérisoire. L'ardente figure aux longs cheveux bouclés vient de surgir à la fenêtre. Les murs ont repris leur froideur qu'ils ont teintée de pourpre, couleur qui rampe sur la femme, son bras, ses seins, son ventre, ses cuisses, sur toute sa peau nue qui s'embrase, crépite et qui nargue une tête coupée suspendue dans les airs. (...)

Le mépriseur, éd. Manya, 1993

Petit clin d'oeil à Michel Christofol et à son article à propos de Gustave Moreau (un peintre que Gilbert aimait beaucoup) http://0z.fr/e52OW

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Rédigé par Flora bis

Publié dans #Gilbert

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Publié le 15 Septembre 2011

Le-decompte-de-la-fatalite.jpg Un mot un peu énigmatique pour exprimer le fardeau dont nous sommes nombreux à souffrir... "Remettre au lendemain"...

Il y a des gens hyperactifs. Leur boulimie d'actions ne masquerait-elle pas une profonde angoisse du vide qui menace de les engloutir s'ils baissent le régime? A l'opposé, d'autres, les contemplatifs dont l'inertie légendaire ne servirait-elle pas d'excuse pour masquer une paresse congénitale?

Je ne suis pas une hyperactive, j'appartiens plutôt à l'autre groupe. Parfois, j'observe avec effroi mon sablier personnel et invisible à d'autres, avec quelle régularité impitoyable et inarrêtable il fait écouler le mince filet de ma vie... Il est vrai que de temps en temps, nous avons une nouvelle chance, en retournant le sablier. Cependant, une voix intime nous avertit que ces occasions  deviennent de plus en plus rares... Qu'il ne faut pas les gâcher... Comment faire alors, pour vaincre l'inertie qui nous empêche de bouger, tout en nous écrasant de culpabilité?

Les tâches s'accumulent, inexorablement... Téléphoner à untel (à plusieurs même!), répondre à d'autres par mail, tondre la pelouse, passer l'aspirateur, trier la paperasse qui forme un monticule conséquent sur le bureau, faire quelques indispensables courses, travailler sur votre exposé, préparer la prochaine soirée de lecture, conduire votre voisine chez le dentiste, débarrasser enfin les encombrants, continuer le texte à prétention littéraire commencé il y a trois mois... Sans parler des projets plus anciens... Devant l'ampleur de la tâche, vous expédiez le plus pressé et la montagne continue à grossir en vous menaçant de vous ensevelir...

Je sais bien qu'il y a de bons conseils pour nous dire comment nous organiser pour liquider les arriérés. Je soupçonne ce désordre invincible n'être que le reflet de notre vie... Un amas de questions, de problèmes non résolus, auxquels s'ajoutent des nouveaux. Remis à plus tard. Ces petits délais dérobés nous donnent l'impression d'une bouffée de liberté éphémère comme les cinq minutes volées au réveil-matin de notre enfance. Pour revenir d'autant plus violemment à la figure...  

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 12 Septembre 2011

Rédigé par Flora bis

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Publié le 8 Septembre 2011

iles-jumelles-couv.jpg Mon petit séjour m'a incitée à relire le très beau roman d'Alain Delbe Les îles jumelles, publié en 1993 aux éditions Phébus. Après avoir goûté à Venise, ne serait-ce que pendant trois jours, on ne lit pas de la même façon cette histoire mi-conte, mi-roman où le fantastique se promène avec un tel naturel que personne ne songe à s'en étonner... Le décor de Belle-Île évoque Venise, La Ville, La Splendide qui ne peut faire surgir qu'une telle histoire envoûtante, hors du temps. Soudain, le narrateur et tous les habitants voient apparaître de la brume, en face sur la lagune, une île jumelle, en tout point semblable à celle qu'ils habitent, peuplée de leurs doubles insensibles à la présence des visiteurs. Ils soupçonnent de ce sortilège un étrange magicien, M. Hunt, dont le spectacle a fasciné, puis scandalisé le public qui a fini par le chasser. L'Île-Neuve est attaquée et s'évanouit dans la brume, laissant La Splendide baigner désormais dans l'eau, en îlots séparés. Les habitants sont gagnés de rêves lourds et étranges...

   Comment ne pas être fasciné, dans cette ville, par l'idée du reflet qui nous mène tout droit à celle du double, à la  gémellité? Voilà comment notre narrateur prend conscience de la vraie dimension de son existence:

(...) Mais il ne ralentit nullement et, tandis qu'il franchissait la distance nous séparant encore, je sentis monter en moi une véritable terreur. Peur de ce qui allait m'arriver? Sans doute, mais en même temps cette peur se liait au sentiment d'une monstrueuse lucidité! Oui, car, chose inouie, ces secondes furent pour moi un temps d'extrême clairvoyance. Et ce que j'y éprouvai, ce fut d'abord l'inconsistance du corps, assemblage dérisoire de chairs et de sang enclos d'une peau si fragile... Puis, c'est l'idée même d'une individualité de l'esprit qui m'apparut orgueilleuse, vaine, illusoire. Avec quelle évidence je sus que tout ce qui était l'humain, et ce monde lui-même, émanait d'un autre univers, mille fois plus réel bien qu'invisible à nos yeux, et dont nos corps et nos esprits, comme toute forme, n'étaient que d'infimes concrétions, guère plus semblables et différentes que des vagues à la surface de la mer. Ces corps, ces esprits auxquels nous identifions pourtant tout notre être, que nous croyons vraiment être! (...)

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Rédigé par Flora bis

Publié dans #Les mots des autres

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Publié le 3 Septembre 2011

Juste après les trois jours passés à Venise, comme un fait exprès, je suis tombée sur un petit volume, dans une librairie hongroise où je suis entrée glaner quelques lectures pour l'année à venir. "Une nuit à Venise", nouvelles vénitiennes d'écrivains hongrois... Comme pour prolonger les sensations toutes fraîches...

 

"Samedi, je m'envolai pour Venise..." Ces mots auraient pu figurer dans les récits d'écrivains utopistes du début du siècle. Donc, samedi, je me suis envolé pour Venise. Je suis parti à 9 heures. A midi et demie, je déambulais sur le Lido, le vaporetto m'a transporté à l'hôtel, à 1 heure, j'étais à table et à 2 heures, je suis allé boire un café à la place San Marco. Le soleil brillait. La brioche qui accompagnait le café avait un goût de vanille. Du sirop dans une carafe de cristal remplaçait le sucre. Il y avait de la musique partout sous les arcades. Vue du haut, tout comme du bateau, Venise semblait un étincellement de marbres et d'oripeaux multicolores. Sa beauté est insoumise aux cartes postales, aux voyageurs de noce et aux souvenirs; des siècles n'ont pas pu la souiller de la bave de leur enthousiasme visqueux. Conduis-moi où tu veux, ai-je dit au gondolier. Nous avancions lentement, l'eau berçait le cercueil noir et ce balancement m'a rappelé l'avion qui avait survolé la montagne avec la sérénité des très grands navires, sans tanguer. Dans une gondole, le passager attrape plus facilement le mal de mer. J'ai aperçu l'équarisseur d'eau qui se démenait dans sa gondole à barreaux avec ses chiens rebelles, ramassés dans les rues étroites par ses collègues terrestres. Dans la porte de l'hôpital, une vieille femme pleurait. Le ciel était sans nuage: un ciel de début de mai à Venise. (...)

traduit par R.T.

 

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Rédigé par Flora bis

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