Publié le 29 Septembre 2010

Hier, à la Sorbonne, j'ai participé à un jury de soutenance de thèse. J'ai failli m'endormir au milieu de mon discours. Le sujet s'y prêtait : "Les évolutions temporelles chez Claude Simon". Rien à voir avec Proust. Je n'avais aucune raison de me trouver là. Je n'y étais peut-être pas.

   Résultats de l'IRM : pas de tumeur ; une hernie discale. J'ai honte de cette banalité! On préférait à Bergotte, dont les plus phrases avaient exigé en réalité un bien plus profond repli sur soi-même, des écrivains qui semblaient plus profonds, simplement parce qu'ils écrivaient moins bien.

   Un excès de gaufres m'a rendu malade toute la nuit. En punition, je me suis levé à six heures. Presque nu, en pyjama dans le vent glacé, j'ai lu le code pénal sur la tombe de Véronique, au pied du cerisier. L'article qui concerne l'homicide volontaire. Je me serais bien enterré à côté de ma fille mais je suis tellement gros qu'il faudrait soulever des tonnes de terre, des racines, des pierres... Au-dessus de mes forces.

 

Les horloges gothiques datent du XIVe siècle. Elles ne possèdent qu'une aiguille, n'ont pas de cadran. Leur mécanisme est apparent. On ne commença à dissimuler les engrenages qu'après avoir compris le rôle néfaste de la poussière grippant le fonctionnement.

 

   Huit heures cinq. Je n'ai pas vomi depuis une demi-heure.

   Laon s'effrite. La cathédrale donne le ton. Après huit siècle de veille, un premier boeuf détache sa carapace minérale, des dizaines de mètres plus bas, sur le pavé moussu, éloigne son pas traînant vers une pâture grasse, une étable accueillante. Une gargouille s'érode, s'envole en grains coupants, déséquilibrant la tour Saint-Paul qui se met à pencher, insensiblement puis de plus en plus nettement, ballottant les colonnettes de la claire-voie...

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Rédigé par Flora

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Publié le 28 Septembre 2010

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Publié le 27 Septembre 2010

illo-pour-Aquarelles.jpgUn naufrage... Il n'y a pas d'autre mot. Pourtant, on ne peut vraiment pas m'accuser d'en être responsable. Ce n'est pas de ma faute! J'étais plein d'espoir et de bonne volonté, bien plus que l'on n'imagine.

   Qui aurait cru que cela se terminerait ainsi? Peut-être ma mère, avec son prétendu sixième sens, avec ses célèbres pressentiments. Depuis toujours, elle nous assommait avec ses prédictions qui, il faut bien l'admettre, se sont souvent réalisées. A ses vingt-cinq ans, elle regardait ma soeur d'un air pincé, sinistre, en soupirant : "Celle-là, je ne la vois pas mariée..." Ophélie y est quand-même passée, un peu tardivement, il est vrai, la quarantaine bien tassée et s'est même lancée dans la maternité du dernier recours. L'enfant est née prématurée, restée en couveuse pendant des semaines. Nouveau pincement prémonitoire de la grand-mère : "Cet enfant, je ne la vois pas rentrer à la maison..." et cette fois, Cassandre a eu raison. On a porté le petit cercueil au cimetière, lui trouvant une niche minuscule dans le caveau familial.

   Je me refusais à ses sornettes prophétiques, malgré les liens fusionnels qui nous unissaient. Qui dit fusion dit aussi éruption volcanique et nos échanges s'en rapprochaient souvent. Nous nous ressemblions trop... je ne pouvais supporter qu'elle me devine, mes envies, mes pensées que je voulais secrètes. Alors, je m'attaquais au miroir qui me reflétait!

   Le jour où je lui ai présenté la fille que je souhaitais épouser, elle a éclaté en sanglots. Elle n'avait aucune raison valable pour ce faire, ma future femme faisant tout son possible pour lui paraître agréable. "Légère, trop légère..." semblaient dire ses lèvres crispées. Je le savais. C'en était même la raison principale qui m'attirait vers Emilie. Son insouciance soulevait la chape de plomb de mon enfance...

   Ce n'était ni provocation, ni désir de rupture envers ma mère. Je voulais qu'elle vienne vers moi, qu'elle m'accepte enfin tel que je suis, sans vouloir me modeler à son image.

   On a beau être en guerre perpétuelle contre sa mère. Le poison s'infiltre insidieusement dans les veines, dans le coeur, dans les gestes. On finit par ressembler à son reflet...

   Chez nous, on épouse pour la vie. Tant pis si ça tourne à la catastrophe, on assume, on serre les dents. On ne trompe pas non plus. Emilie ne pouvait s'en accommoder. Elle a payé pour son effronterie, de sa vie de pièce rapportée... 

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Rédigé par Flora

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Publié le 24 Septembre 2010

293 

 

TA MAIN DROITE SOUS MA NUQUE

 

Ta main droite sous ma nuque, cette nuit j'étais couché.

J'avais du souffrir hier... : "Reste ainsi!" t'ai-je imploré...

J'écoutais dans tes artères le sang, le sang circuler.

 

A l'approche de minuit le sommeil soudainement

me submergea, m'engloutit comme au temps de ma lointaine,

de ma duveteuse enfance, et me berça doucement.

 

Mais trois heures, me dis-tu, n'avaient pas encor sonné

que sursautant de frayeur soudain je me suis dressé,

j'ai bredouillé, j'ai hurlé des mots incompréhensibles.

 

J'ouvrais tout grands les deux bras comme un oiseau qui s'effraie

d'une ombre dans le jardin, ses deux ailes déployées.

Où  -  vers où voulais-je aller? Quelle mort me faisait peur?

 

Tu me berçais, mon amour ; muet, je te laissais faire,

mais le chemin de l'horreur là-bas m'attendait toujours.

Je rêvais encore alors. Peut-être d'une autre mort.

                                                      6 avril 1941

traduction: Jean-Luc Moreau  éd. Phébus 2000, Marche forcée Oeuvres 1930-44

 

TARKÓMON JOBBKEZEDDEL

 

Tarkómon jobbkezeddel feküdtem én az éjjel,

a nappal fájhatott még, mert kértelek, ne vedd el ;

hallgattam, hogy keringél a vér ütőeredben.

 

Tizenkettő felé jár, s elöntött már az álom,

oly hirtelen szakadt rám, mint régesrégen, álmos,

pihés gyerekkoromban s úgy ringatott szelíden.

 

Meséled, még nem is volt egészen három óra,

mikor már felriadtam rémülten és felültem,

motyogtam, majd szavaltam, süvöltve, érthetetlen,

 

a két karom kitártam, mint félelemtől borzas

madár rebbenti szárnyát, ha árnyék leng a kertben.

Hová készültem? merre? milyen halál ijesztett?

 

te csittitottál drága s én ülve-alva tűrtem,

s hanyattfeküdtem némán, a rémek útja várt.

S továbbálmodtam akkor. Talán egy más halált.


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Rédigé par Flora

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Publié le 23 Septembre 2010

DSCN0191.JPGCela fait plusieurs jours que les spécialistes de la météo nous annoncent la fin de l'été. Aussi, je saisis la moindre occasion pour profiter du jardin. Mon jardin! C'est un grand mot pour le mouchoir de poche entouré de murs hétéroclites  au gré de la volonté des voisins à rénover les briques de cent ans. Je les ai fait juste redresser, en laissant les stigmates du temps passé, au lieu de tout badigeonner en une couleur uniforme. Il ne s'agit pas que de la paresse : j'hésite à effacer les traces comme pour fixer le temps. Toujours la même obsession ; je suis facile à déchiffrer, en fin de comptes!

   Je m'installe au soleil qui tiédit, devient caressant et j'attrape mon cahier de "brouillons" qui atteint les 99 pages en un peu plus d'un an. Pourquoi cet "état de grâce" me pousse irrésistiblement vers l'écriture, comme si les mots étaient seuls dignes de fixer ces moments bénis?DSCN0194.JPGDu soleil, des fleurs, du temps devant soi : luxe et volupté, le rêve total! Je me dis que j'habiterais bien des contrées où il fait toujours ce temps-là! Mais l'apprécierais-je autant s'il n'était pas si rare et fugitif? Ici, dans le Nord de la France, les jours de grisaille et de ciel lourd de menace et de vent sont plus familiers que le bleu éclatant! Aussi, nous accueillons les rayons de soleil comme de rares bénédictions qu'il convient de saisir pleinement.

    En hongrois, l'arrière-saison, l'été indien s'appelle "été des vieilles" (vénasszonyok nyara"). L'image est parlante : l'ardeur du soleil est tombée, ses rayons deviennent caressants sur la peau, une dernière clémence avant de disparaître. Cela me plonge dans un état d'effervescence qui me fait saisir mon stylo comme si je faisais des confitures qui emprisonnent le goût de l'été...

   J'ai du mal à quitter le jardin. Le soleil est bas, se cache par moment derrière le clocher de l'église Saint-Michel. C'est fou comme l'ombre avance vite! J'attends qu'elle me recouvre entièrement comme on pressent l'apocalypse...

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Rédigé par Flora

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Publié le 21 Septembre 2010

Ghardaïa 1Les périples pour nous loger durent quatre mois... Dans le secteur privé, impossible de trouver une location. Finalement, grâce à l'intervention du consul de France, on nous attribue un F3 flambant neuf, dans un quartier excentré, encore en construction : pas de route ni trottoir parmi les immeubles jaillissant de la colline boueuse, de l'argile rouge bien collante, bien glissante en ce mois de novembre pluvieux et froid. Nous sommes tout de même à 700 m d'altitude! Notre déménagement est livré et nous sommes remplis d'espoir qu'un jour, l'électricité sera branchée dans notre petit foyer, éclairé pour le moment à la bougie. Au bout de trois jours, l'inquiétude nous gagne : nous apprenons que l'appartement au quatrième étage ne sera jamais alimenté en gaz et en eau, la pression étant insuffisante pour monter jusqu'en haut! Nous devons chercher de l'eau, avec une énorme bassine portée à deux, en patinant dans la boue, au robinet orphelin en plein milieu du chantier... Mon angine carabinée a raison de notre résistance héroïque : nous nous réfugions de nouveau au centre d'accueil de la MGEN qui mérite bien son nom! Chauffés et éclairés, voire lavés : le nirvana!

   Gilbert menace de rester en France à l'issue des vacances de Noël et le directeur de son école prend enfin les choses en main, en dénichant un coopérant tunisien  qui veut justement s'installer dans le quartier en construction pour retrouver ses copains. Il est prêt à échanger son appartement à la Cité des Terrasses, agréable, ensoleillé, plus près du centre. Inutile de dire que nous sautons sur l'occasion et le cauchemar prend fin.

   Je trouve même du travail : un poste de professeur de russe au lycée Youghourta, établissement réputé pour garçons. Mes élèves ont entre 16 et 20 ans. Ils ne comprennent pas très bien l'utilité d'apprendre la langue russe. Ils ne l'ont pas choisie : la classe est divisée en deux par ordre alphabétique ; de A à L, on fait du russe, l'autre moitié prend l'anglais ou l'allemand. Boumediene se tourne vers la coopération avec les pays d'inspiration communiste et j'ai des collègues russes (qui enseignent cependant physique, chimie et maths), syriens, égyptiens et irakiens  -  et même un Belge, pour enseigner l'allemand. On trouve de nombreux médecins, ingénieurs roumains, bulgares, hongrois, est-allemands mais les Français restent majoritaires.

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Rédigé par Flora

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Publié le 20 Septembre 2010

   Longtemps, je me suis demandé pourquoi Véronique ne peuplait pas ses maisons de poupées. Craignait-elle de se voir répliquée en petite chose fragile? Refusait-elle de nous figer à une époque donnée ou de changer régulièrement les doublures afin qu'elles s'adaptent à nos vêtements nouveaux et surtout à nos rides? Attendait-elle de percer les secrets des indiens Jivaros pour me réduire au format requis? Dans un cauchemar qui me fait regretter de parvenir parfois à m'endormir, j'imagine mon épouse traçant les plans de l'oeuvre ultime, un petit hôpital, avec ses infirmières, ses médecins, ses aides-soignantes et ses patients. Grabataire de plastique, j'agonise dans une chambre minuscule.

   Un hématome orne mon bras gauche. Au moment de planter l'aiguille qui diffuse le liquide destiné à me rendre plus lisible qu'un nouveau roman, l'infirmier a refusé d'admettre que les veines du bras droit convenaient mieux. Faute d'être peint en bleu des pieds jusqu'à la tête, j'exhibe cinquante centimètres carrés, au moins, d'un violet menaçant, modeste contribution au développement de l'art abstrait.

   Pour mon anniversaire, Ariane m'a offert une belle gourde métallique remplie à la source miraculeuse de Lourdes et s'est livrée à une démonstration, m'aspergeant d'eau bénite pour chasser le diable, tuer la migraine ou le cancer. Malheureusement, elle a lâché le goupillon. La bosse s'ajoute aux névralgies.

    Edouard refait surface. pas un mot de sa disparition mais je me demande s'il n'a pas appris de quel mal je souffre. Parlant d'une ancienne collègue dont il a appris le décès, il bredouille longuement avant de lâcher qu'elle est morte d'une "longue maladie". Je me souviens d'une époque où il se moquait des formules hypocrites. Mais Peter Pan, comme il aime se surnommer, en raison de son refus de vieillir, redoute la maladie, ne supporte pas qu'on en parle devant lui. A peine l'expression lâchée, il change de sujet et se lance dans un long discours sur l'uchronie, cette réécriture de l'histoire dont la science-fiction a fait un de ses thèmes : un monde où Brutus n'a pas tué César, où les Allemands ont gagné la seconde guerre mondiale, où Walt Disney n'a pas perverti le goût des enfants, un monde où Véronique a survécu. Dans cette frénésie d'Edouard à remanier le passé, je soupçonne une répugnance à parler de l'avenir, du myélome, de la mort. Cancer sournois de la conversation... 

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Publié le 17 Septembre 2010

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Publié le 16 Septembre 2010

      kosztolanyi2.jpgPoète, journaliste, romancier, traducteur, Kosztolányi fut un esprit brillant de la vie littéraire du début du 20e siècle. Voici un extrait de "Mémoires de Hongrie" de Sándor Márai, évoquant la figure du journaliste Kosztolányi: (...) Kosztolányi créait quotidiennement un petit chef-d'oeuvre, parce qu'il lui fallait vivre. Or, son travail lui permettait tout juste de gagner son pain. (...) Pourtant, ce qu'il écrivait ainsi, comme de la main gauche, et toujours à la hâte, était d'une absolue perfection. (...) Seuls les auteurs superficiels pensent que le secret du succès consiste à "se rabaisser au niveau du lecteur". Kosztolányi, comme tous les vrais écrivains, entendait, au contraire, se hisser au niveau du lecteur." (traduction: Georges Kassai et Zéno Bianu

Voici un extrait de son roman Édes Anna. Le nom de famille "Édes" ("doux, douce") se confond avec la douceur de la jeune servante : le titre français ne peut pas rendre cette ambiguïté. Anna, jeune paysanne, bonne à tout faire à la ville, se fait séduire par le jeune homme de la maison : débuts d'une tragédie...

(...) Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité, il parvenait à distinguer les contours des objets, il voyait Anna. Ses deux seins blancs luisaient, éclairant la nuit autour d'eux. 

   Il la questionna : avait-elle déjà eu un amant? Qui? Que savait-elle? Que ne savait-elle pas. Anna lui donna des réponses courtes, ambiguës, puis cessa de répondre. Venait-elle de se vexer parce que tout à l'heure il lui avait demandé de se taire?

   Jancsi en déduisit qu'elle s'était donnée à tout le monde et qu'elle était la dernière des dernières. Tant mieux, se dit-il. Et il se mit à l'assiéger à tort et à travers : par la flatterie, par la violence.

   Anna repoussa ces assauts maladroits avec simplicité. Puis, quand il essaya de la prendre à la taille, elle le repoussa si violemment que le lit grinça.

   -  Non, dit-elle durement.

   -  Mais pourquoi?

   -  Parce que. On n'a pas le droit.

   -  Ecoutez...

   -  Maintenant, laissez-moi tranquille. Allez voir les demoiselles. Là-bas vous pourrez rester.

   Oh, oh! Elle avait cessé de lui dire Monsieur. Apparemment, dans son lit, elle gardait les rênes en main. Jancsi fourra alors son visage dans l'oreiller multicolore, mordit la taie, ses joues furent bientôt toutes barbouillées de salive et de larmes. On pouvait entendre ses halètements amers.

   Il était couché sur le ventre.

   Soudain pourtant, un bras vint ceinturer son cou, et l'attira, le serra si fort qu'il en eut presque mal. Il n'avait pas assez d'air. Il se laissa lentement plonger dans le plaisir, s'immerger dans ce liquide tiède, alourdissant, pour s'y noyer, tout au fond, comme dans une baignoire de lait sucré.

   Elle avait une étonnante vigueur, cette petite paysanne, et elle était encore plus maigre qu'il ne le croyait. Quand il l'enlaça, il ne sentit sur son corps nulle trace de chair, rien que des veines et des muscles, et les os du bassin, ce creuset, ce mystérieux cratère de la création." (...)

éditions Viviane Hamy, 1992    traduction: Eva Vingiano de Piña Martins 

Voir (Dezsö Kosztolányi (1885-1936) *Alouette (Pacsirta) ) un précédent article, extrait de l'oeuvre de Kosztolányi.

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Rédigé par Flora

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Publié le 12 Septembre 2010

La Grosse estompe griseJ'aime le toucher de cette pelote, enfoncer mes doigts à l'intérieur avec rudesse et volupté à la fois... Couleur rouille comme ma vie, au fond. Grosse laine, aiguille N°6. Ça va vite, surtout que je n'ai pas de modèle à suivre, ne regarde même pas ce que je fais, je n'en ai pas besoin. Le principal, c'est l'ouvrage qui avance. Il va en avoir besoin, avec l'arrivée des mauvais jours .

  Le morceau tricoté retombe sur mes genoux, les enveloppe de sa chaleur réconfortante. Un rectangle qui ne cesse de s'allonger.

   Je ne quitte guère ce fauteuil, aussi délabré que ma vie. Par bonheur, les fils de la grosse laine me supportent comme une toile d'araignée savante. J'y demeure suspendue, je ne l'abandonne que rarement pour remonter aussitôt  au centre de ma toile.

   Je ne guette aucune proie. Je serais bien embarrassée si un insecte volage et indécis finissait par s'y empêtrer. Comment ferais-je pour m'en délivrer? Que de tracas en perspective!

   Non, j'ai à faire, de toute façon. La nuit, le tricot se décompose comme par enchantement. Ainsi, dès l'aube, je peux me remettre à l'ouvrage. L'essentiel, c'est occuper les mains, fuir le désoeuvrement. Mes mains au repos, quel non-sens, quelle absurdité! Inutiles, autant les couper. Faut-il donc apporter sans cesse la preuve de leur utilité afin qu'elles ne dessèchent et ne tombent, honteuses de leur stérilité.

   Il est parti, mon amoureux, lassé de se cogner contre le bloc de granite, impossible à tailler, rétive à la soumission. Pygmalion excédé par l'échec permanent de l'oeuvre de sa vie, épuisé par la résistance de son automate qui ne se laissait pas posséder. Posséder : une absurdité de plus. Je m'appartiens, c'est tout. Toi aussi, mon amour. C'est pour cela que je t'ai laissé partir, en ouvrant la porte aux ambulanciers. Ils t'ont enveloppé dans le sac en plastique gris, à la fermeture éclair comme dans les séries télé.

   Vois-tu, je t'attends avec mon tricot chaud et doux, avec cette couverture  qui protégera ton corps vieilli, abîmé. Sous cette apparence trompeuse, il n'y a que moi qui peux déceler le feu ardent.

   

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