Publié le 27 Novembre 2009

   Ariane vient de m'appeler, toute en suavité, en euphémismes. Elle pérégrine à travers l'Espagne, gagne son paradis de Compostelle en Avila, avec étapes sur les plages, pour parfaire le bronzage. Pas question qu'elle débarque au ciel, blanche comme la vodka dont elle abusait avant sa conversion.
   Mes ennuis de santé lui gâchent les vacances ; elle ne le dit pas. Elle insinue, propose ses services. Une étape à Lourdes est prévue, sur le chemin du retour. Elle fera à genoux le chemin de la grotte. Une rotule écorché pour mon myélome, l'autre pour son arthrose. J'ai honte de lui voler une guérison complète de sa hanche rétive. Athée, buté, je n'en mérite pas tant. Avec moi les miracles sont perdus à l'avance. S'ils viennent, je ne les reconnaîtrai pas, trop engoncé dans l'incrédulité pour espérer qu'une Vierge à ceinture bleue repousse mon dernier soupir d'un an ou de quelques jours. Ma pauvre Ariane ! Tu es trop bonne...
   Séverine est plus sincère. Deux jours sans qu'elle prononce le mot tabou ou quelque chose qui s'en approche. Je ne risque pas de manger du crabe, même en miettes dans un avocat. Aucune larme  -  mon épouse est stoïque  -  mais une angoisse rentrée qui cède la place au réalisme. Agir au lieu de ruminer, de disserter, s'immerger dans les détails futiles, le gigot à décongeler pour la visite d'Edouard, l'ampoule de chevet à remplacer. Les corvées médicales doivent paraître des épisodes aussi insignifiants que la prochaine vidange de la voiture ou la pelouse à tondre. Je ne suis pas dupe. Elle non plus.
   Il n'y a pas que le crabe qui devient tabou. Séverine vient de jeter le journal local. Il avait le malheur d'évoquer, en première page, la chute d'un pan du rempart, non loin du lycée, sur le chemin qui mène à l'ancienne piscine. Une vingtaine de mètres environ...  Je ne suis pas le seul à me porter mal. Notre ville se lézarde.


Charles V le Sage, roi du XIVème siècle, possédait des cierges gradués en heures. Le passé prenait l'apparence du vide ; le futur rétrécissait sous la flamme ; quant au présent, il avait l'apparence de la cire liquide. Laisser cette dernière couler sur les doigts procurait au souverain un sentiment étrange, celui de retenir les minutes en fuite... et de s'y brûler.

   Tout à l'heure, j'ai repoussé le chocolat. La peur de grossir... A dix jours d'une éventuelle chimiothérapie, je crains l'obésité !  (...) 

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Rédigé par Flora

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Publié le 26 Novembre 2009

   Saut d'humeur, au gré du rayon de soleil transperçant la lourde couche nuageuse qui nous étouffe depuis plus d'une semaine. Passage de coq à l'âne qui m'est cher : ne pas se laisser emprisonner dans les contraintes de la linéarité, fuir le systématique, ennemi de la spontanéité.
   Sur ce blog, j'étais à Berlin il y a peu  -  j'y retournerai encore  -  mais cela fait longtemps que je tournicote autour du souvenir d'Ivan. J'ai du mal à l'imaginer grand-père; le temps s'arrête... Je relis ses lettres, de même que les pages de mon "journal" de Leningrad qui consignent notre courte histoire. Entre deux dates : 17 mars - 17 mai, treize rencontres en tout... suivies de deux ans de correspondance.
   De mon côté, un point de départ classique : quasi indifférence ou presque. Une demi-phrase dans le résumé des événements de la journée et de la préparation de la soirée de l'"interclub" prévue pour quinze jours plus tard : "Je rencontre un Bulgare chez Gricha, ça bouge à l'interclub." Même la soirée fatidique démarre de façon insignifiante ; il m'invite plusieurs fois à danser puis me raccompagne à mon "korpous", un des immeubles à vingt étages, à travers le terrain vague enneigé, balayé par le vent humide et tranchant d'un Leningrad hivernal. Je rentre chez moi avec le souvenir d'une soirée mal partie mais finalement pas trop désagréable, sans plus. Le lendemain : patatras ! Le coup de foudre à retardement que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ( lien vers 
Bribes de mémoire 35.) Quelle est la mystérieuse alchimie qui fait sournoisement son chemin à votre insu, pour vous ensorceler pendant votre sommeil ? Tout d'un coup, je perçois sa beauté, sa taille élancée, ses boucles noires (j'ai toujours eu un faible pour les grands bruns) et ses grands yeux gris à l'abri des longs cils. Comment se fait-il que la veille, je n'aie rien vu de tout cela ? Le lendemain, c'est dans un certain état d'ivresse que j'attends son passage, alors que nous n'avons même pas rendez-vous....
   La rupture est très douloureuse, deux mois plus tard. Il semble très épris mais je n'arrive pas à faire confiance à ses sentiments, et, à l'époque, bien que flirtant à tout va, nous jouons serré avec les vrais sentiments... La fuite devant une décision que je voulais fatidique. A l'aune des moeurs d'aujourd'hui, c'est beaucoup de tourments pour pas grand-chose...
   Avons-nous un ange gardien? Est-ce le destin qui veille sur nous?  Toujours est-il qu'après deux ans de correspondance belle et sincère, j'ai l'occasion de retourner dans les environs de Leningrad, à Louga, pour accompagner un stage linguistique de lycéens. J'ai une "fenêtre" (comme la fusée Ariane) de quelques heures pour le revoir avant son départ pour la Bulgarie. 2 heures de train, métro, j'arrive à son "korpous" (bâtiment) : il vient de partir à la gare. J'y fonce en métro et j'arrive au moment où le train quitte la gare. Je remonte en courant les wagons qui s'éloignent en accélérant... en vain. L'histoire s'arrête là.
     

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Rédigé par Flora

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Publié le 24 Novembre 2009

Toujours en écho au livre d'Alain Badiou et de Nicolas Truong, je ne peux résister à la publication de cette photo parue dans le Télérama de la semaine passée. Première réaction : choqués ? Les vieux corps nus ne se montrent guère. Dans un geste intime de tendresse, encore moins. Comme si l'amour ne pouvait être que jeune, beau, flamboyant...
   Dans mon modeste parcours de dessinatrice, j'ai toujours eu une préférence pour les visages et les corps qui ont vécu, dont le chemin s'inscrit sur la peau usée, ridée, dans le regard approfondi par l'expérience belle ou éprouvante. A la dictature des canons de la beauté, je préfère l'épreuve de vérité qui incite à rechercher et à assumer l'harmonie avec soi-même, point de départ de l'harmonie avec le monde.
   Pour illustrer tous ces propos et surtout la très belle photo, voici un extrait du livre d'André Gorz :
Lettre à D. Histoire d'un amour (cité par Nicolas Truong).
   "Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien."  

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Rédigé par Flora

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Publié le 22 Novembre 2009

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Publié le 21 Novembre 2009

   Je viens de terminer la lecture du petit livre de dialogue entre Alain Badiou et Nicolas Truong : Éloge de l'amour, paru récemment aux éditions Flammarion, dans la collection "Café Voltaire".
   C'est une phrase résumant l'essentiel du livre qui m'a arrêtée net, qui m'a fait courir au Furet pour le trouver et pour finir, qui me l'a fait dévorer sur le champ.
"L'amour, c'est ce qui transforme le hasard en destin."
   Cette phrase agit comme un catalyseur, et, à partir d'elle, toute une réflexion se déclenche dans votre tête. Comment avez-vous vécu cette expérience primordiale de votre vie ?
Forcément. (comme dirait Marguerite D.)
   Badiou plaide contre la promesse toute commerciale de "l'amour  -  assurance tous risques" que veulent vous vendre les "mythiques" sites de rencontre qui prétendent vous fournir tous les critères de choix afin de vous assurer le bon... Aboutir à un amour "risque zéro" est la proposition d'un monde libéral à outrance, avec ses contingences sécuritaires où l'amour devient une marchandise sous garantie comme une autre...
   Le hasard non programmé de la rencontre vous ouvre, tout d'un coup, la possibilité d'une expérience du monde à partir de Deux, et non pas à partir de l'identité singulière de Un. L'amour avec la promesse de l'éternité  -  car, du moins au départ, nous visons tous l'éternité...
   Les oeuvres littéraires traitent majoritairement la rencontre, la promesse, et très peu la construction dans la durée. Et pourtant, c'est cette dernière qui constitue la véritable (é)preuve de l'amour.
   Je me suis toujours demandé pourquoi la déclaration d'amour (envers moi ou moi envers l'autre) avait toujours été une épreuve aussi dure. Eh bien, Alain Badiou m'éclaire : "La déclaration d'amour est le passage du hasard au destin, et c'est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d'une sorte de trac effrayant. (...) Elle signifie justement le passage d'une rencontre hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été nécessaire."
   
   

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Rédigé par Flora

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Publié le 19 Novembre 2009

   Alors que son escorte reste debout, le médecin s'assoit à mes côtés, sur le rebord du lit, blond jusqu'à la provocation. Il se montre prévenant, explique l'intervention. "Myélome" est remplacé par "gammapathie monoclonale". Mauvais signe à coup sûr. Devant mon insistance, il évoque la durée  d'une éventuelle survie, parle d'années, à condition qu'un taux bas se confirme. J'ai l'impression qu'il faut traduire "années" par "mois". Dans un jour de déprime, j'aurais traduit "semaines". La relativité du temps. Mon sujet favori... Je raye "hématologue". Voici "cancérologue".
   A midi, Séverine vient me chercher. Elle est vêtue de noir, hommage à mes travaux, voyage dans le deuil à venir. Bien qu'appréciant le clin d'oeil, je l'assomme sur le champ. Contrairement au médecin, j'utilise des mots crus, des vérités en face. Son corps pantelle sur le parking de l'hôpital, près de celui de Véronique. Sans un regard pour les sanglots, les soubresauts, je gagne la voiture et m'installe à ma place, celle du mort.
   L'examen en lui-même n'est pas insupportable. Une piqûre à l'arrière du bassin, pour l'anesthésie locale. Puis une première ponction. Légère douleur quand la moelle s'aspire. Souffrance un peu plus forte quand le docteur pratique la biopsie d'une carotte d'os. On éponge le sang et on me pose un joli pansement "compressif" sur la moitié des reins, avant de me mettre au lit, bien à plat sur le dos pour faire pression sur la blessure. Rien de mortel. Pas encore...
   Séverine ressuscite et s'installe au volant. Un stop grillé, un piéton évité de justesse sur un passage zébré, son agonie laisse des traces. Je ne proteste pas, coupable et impuissant, déjà résigné à ne rien contrôler. On me carotte mes os, on me carotte mes recherches, mes écrits, on me carotte la retraite pour laquelle je cotise, on me carotte mon troisième âge. Je ne connaîtrai pas la joie de perdre dents, cheveux, prostate, de faire pipi au lit et d'oublier les titres de mes ouvrages savants, béat dans mon alzheimer. Comment s'appelle ce livre que je relis sans cesse ? ... isolés du moins  -  car c'étaient de vieilles tentures où chaque rose était séparée pour qu'on eût pu si elle avait été vivante la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l'apprivoiser, ... sans rien de ces grandes décorations des chambres d'aujourd'hui où sur un fond d'argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais pour halluciner les heures que vous passez au lit ;...   
 

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Rédigé par Flora

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Publié le 18 Novembre 2009

(...) Assurément, les alcools français sont excellents. Ils dilatent les vaisseaux capillaires et permettent à l'oxygène véhiculé par le sang, ce suc nourricier de la conscience, de parvenir rapidement au cerveau. Où était donc ma place? En Europe occidentale, cette terre brûlée que les mensonges avaient rendue sourde? Ou me fallait-il rentrer à Budapest? Mais que trouverais-je alors chez moi? La "Patrie"? Je n'avais nulle envie de faire de grandes déclarations ni de me bercer d'illusions. Cependant, il existe dans la vie des moments où nous croyons entendre une réponse, surprendre un message. C'est ce qui m'arriva ce soir-là. Et tout comme deux décennies auparavant, dans une situation analogue, la réponse fut prononcée tout bas. Oui, il fallait que je rentre en Hongrie où personne ne m'attendait, où je n'avais ni "rôle" à jouer ni "mission" à accomplir  -  mais où se pratiquait la langue hongroise, l'unique sens de ma vie.
   Je venais de le comprendre une fois de plus, de le comprendre pleinement. Car, au fond, jeune ou grisonnant, je ne m'étais vraiment intéressé qu'à la langue hongroise, et à son expression la plus élevée, la littérature. Une langue que, parmi les milliards d'habitants de cette planète, seuls dix millions d'individus comprenaient et une littérature qui, prisonnière de cette langue, n'avait jamais réussi  -  malgré les efforts héroïques de plusieurs générations  -  à révéler au monde sa véritable essence. Mais cette langue et cette littérature représentaient pour moi la vie, dans toute sa plénitude. Car c'est uniquement en cette langue que je puis exprimer ce que j'ai à dire. (Et c'est seulement en elle que je puis taire ce que je veux passer sous silence.) Je ne suis ce que je suis que dans la mesure où je peux formuler, en hongrois, ce que je pense. Par exemple, en cette soirée du 10 février 1947, la certitude que ma seule "patrie" est la langue hongroise. C'est pourquoi je devais, de toute urgence, rentrer en Hongrie pour y vivre et attendre le moment où il me serait à nouveau possible d'écrire librement. (...)
(...) Devant le pont d'Enns, sur la ligne de démarcation de la zone d'occupation soviétique, un militaire russe entra dans le compartiment et me demanda mon passeport. Vêtu d'un uniforme impeccable, c'est avec une rigueur toute militaire, mais non sans courtoisie, que ce soldat rouge dévisagea les voyageurs. Il examina longuement mon passeport, compara mon visage avec la photo qui s'y trouvait et, en silence, mais sans se départir de sa politesse, il me rendit le document, me salua en portant la main à sa toque, referma la porte derrière lui et s'en fut. Je le suivis du regard et me dis que ce soldat était certes un ennemi, qu'il avait commis nombre d'atrocités en Hongrie et qu'il allait sans doute en perpétrer bien d'autres, qu'il pourrait assurément me dépouiller de tous mes biens, voire me tuer, mais  -  et c'était là une certitude  -  il ne méprisait pas le Hongrois que j'étais. (A l'Ouest, j'avais souvent eu à affronter, moi, voyageur venu de l'Est, des regards de commisération polie.) (...)

traduction de Georges Kassai et Zéno Bianu

Un extrait de plus de ce livre qui me parle tant... Intéressant, son attitude envers la langue, que je ne partage pas mais que je comprends. Je ne peux m'empêcher de penser au tragique de son destin : il émigre en 1948, en passant par l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, il s'établit aux Etats-Unis et se suicide en 1989. 

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Rédigé par Flora

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Publié le 16 Novembre 2009

Rédigé par Flora

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Publié le 14 Novembre 2009

   Dès l'arrivée, nous sommes pris en charge par le Gouvernement Militaire Français de Berlin. Ce GMB devient familier, il nous loge, il nous permet de faire nos courses HT dans les économats, y compris anglais et américains, il possède son bureau de poste, son hôpital, sa chapelle, son restaurant (le fameux Pavillon du lac), son trésorier payeur et ses écoles... On peut passer dans ses cadres toute la durée du séjour, sans jamais mettre le pied "chez les Allemands" comme disent et font certains militaires, dans un petit "chez soi" plus douillet que la vraie France...
   Le centre névralgique en est le Quartier Napoléon : on y entre en franchissant une barrière et en présentant sa carte GMB aux sentinelles. Juste à côté, se trouvent le cinéma Aiglon (vous saisissez la parenté) et l'hôtel du même nom. En guise de hors d'oeuvre au conte de fée, nous y passons, gracieusement, la dizaine de jours nécessaires à la préparation de notre appartement. Ce dernier nous attend au milieu d'un parc magnifique, dans un des petits immeubles à deux étages de la cité Guynemer. Les écureuils viennent chaparder sur notre balcon. Le nom de la cité n'est pas dû au hasard : elle borde l'aéroport de Tegel qui reçoit le trafic passager destiné à Berlin Ouest (Tempelhof étant réservé aux militaires, surtout américains). En effet, la Lufthansa n'a pas le droit d'y atterrir, seuls les appareils des pays alliés peuvent en profiter. Ils arrivent en meutes groupées, rasant les immeubles et les jardins ouvriers microscopiques (je sais qu'ils rasent : j'ai fait une fois le voyage de Paris à Berlin dans la cabine de pilotage, une coupe de champagne à la main, invitée par le commandant de bord), avec un bruit que vous imaginez peut-être. Il y a si peu de place pour l'approche des pistes que nous rentrons instinctivement la tête dans les épaules lorsqu'ils passent au-dessus de la voiture, le train d'atterrissage prêt à toucher le sol. Cela reste plus amusant qu'impressionnant, durant les six années...
   Notre appartement est équipé jusqu'à la dernière petite cuiller à café, sans oublier la pince à sucre. Chambre, salon, salle à manger, cuisine et salle de bains. Après la naissance de notre fils, l'année suivante, nous avons droit à une chambre de plus, avec garage chauffé et chambre de bonne (sans la bonne, toutefois, que l'on pouvait "sonner" depuis la cuisine à sa chambre, deux étages au-dessus  -  nous y logeons nos invités), pour le même loyer (15% du salaire). Les célibataires sont défavorisés : ils n'ont droit qu'à un studio (pour la même somme) et ce n'est pas la seule chose bizarre. En effet, la sacro-sainte hiérarchie militaire laisse sa marque sur tous les aspects de notre vie : les professeurs certifiés sont assimilés à des grades d'officier et ils ont le droit au lustre à cinq branches, au service de table de douze couverts et à des chaises à l'assise plus large ! A partir du colonel, on vous attribue un pavillon avec chauffeur, deux bonnes et un jardinier ! Nous ne franchirons pas le grade de capitaine...
 

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Rédigé par Flora

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Publié le 12 Novembre 2009

   Malade depuis trois jours, je me métamorphose. Hier, je n'éprouvais que dégoût pour les biographes de leurs propres entrailles, qui pondent un volume dès qu'un bouton leur pousse sur le nez, mettent en scène leur ménopause, leurs gonocoques, leur impuissance et leurs divorces, les adultères de leurs parents, le retour d'âge de leurs bassets. Et me voici lancé dans un journal ! Pour l'occasion, j'ai même acheté un cahier. Clairefontaine, 288 pages, grands carreaux, couverture bleue. L'indécence absolue ! Un universitaire sérieux se doit d'agoniser en silence... ou de ne pas agoniser.
   La langue est camouflage. "Limite" ne veut pas dire "cancer". Si je ne l'avais pas tuée, Véronique s'accrocherait à ces pauvres syllabes. Nous serions trapézistes, lancés dans des acrobaties verbales et des sauts périlleux. Mes cent-vingt-cinq kilos sur un trapèze.
  
Hôpital du jour. J'entre à huit heures. On m'installe dans la chambre ; je lis. Toute la journée, dans cette demeure un peu trop campagne qui n'avait l'air que d'un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l'averse, une de ces demeures où chaque salon a l'air d'un cabinet de verdure et où, sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l'une, les oiseaux des arbres dans l'autre, vous ont rejoint et vous tiennent compagnie... Le médecin s'approche, flanqué d'un interne et d'une infirmière.
  
Ėtait-il nécessaire de tuer Véronique ?

*

   Un cancéreux réduisait le Tour de France à une course sans éclat, trop facile pour son incroyable puissance. Le contre la montre autour de Metz lui avait accordé le maillot jaune. La première étape de montagne confirmait l'absence de tout rival. Le Galibier fut franchi sans efforts, avant une montée vers Sestrières maquillée en triomphe.
   Au même moment, un cancéreux qui s'ignorait encore, pour quelques jours, déplorait de ne pas être coureur cycliste. Si Philibert Tique avait escaladé le Galibier, il l'avait fait en vingt-deux stations, contraint à quatre arrêts avant même le Plan Lachat que les spécialistes désignent comme le véritable début du col. Chaque fois qu'il posait pied à terre, les poumons incendiés, muscles tétanisés, ses illusions papillonnaient, avant de fondre dans le ravin ou de s'enfouir dans les congères du bord de la route, insectes moribonds que son cerveau en manque d'oxygène métamorphosait en cercles noirs, zéros accusateurs. Il lui fallait s'extraire de la liste des champions, même les plus misérables, ceux qui se contentent de la lanterne rouge. Sur les hauteurs du col, dans les vomissements du grimpeur dérisoire, s'ouvrait une carrière de pâle intellectuel. Combien d'universitaires comme Philibert Tique ne sont que des athlètes déçus, des danseuses trop pesantes, des acteurs sans talents... (...)  

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Rédigé par Flora

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