Publié le 30 Décembre 2010

En quoi suis-je donc construit,

Que ton regard me perce et me transforme ainsi?

Quelle âme est la mienne?

Quelle lumière, quel miraculeux phénomène

Me permettent de traverser le brouillard du néant

Pour explorer les pentes de ton corps fécond?

 

Comme le Verbe dans l'esprit qui s'ouvre, je descends

Dans les mystères de ton être charnel.

J'y vois, ainsi que des buissons, les méandres de ton sang

Trembler sans cesse,

Chargés d'un courant éternel

Qui fait éclore sur ton visage et qui mûrit

Dans ta matrice un fruit béni.

 

De ton estomac, l'aire sensible

Est bordée de mille racines imperceptibles

Dont les fils légers se nouent et se dénouent

Pour que que l'essaim de tes humeurs en toi se répande partout,

Et que le bel arbuste de tes poumons feuillus

Puisse chanter un hymne à sa propre gloire.

 

Heureuse, l'immortelle matière poursuit son chemin

Dans le tunnel de tes intestins.

Vivant et riche en est le sédiment

Dans le puits artésien de tes reins jaillissants.

 

En toi s'élèvent d'ondulantes collines,

Tremblent des voies lactées;

En toi des lacs bouillonnent et tournent des usines,

En toi s'affairent, comme la cruauté et la bonté,

Des milliers d'animaux vivants, 

Des insectes,

Des lianes.

En toi luit le soleil,

En toi triste aurore boréale veille.

En ta substance erre sans se lasser

Une inconsciente éternité.

 

Voici la partie principale de ce poème-symphonie, le crescendo qui est aussi un éloge à la matérialité de cette femme aimée, loin des mièvreries habituelles qui refusent d'aller au-delà des apparences : le poète chante la gloire du corps matériel qui l'attache à la fois au microcosme et au macrocosme de l'univers. Il est impossible de ne pas remarquer l'influence de "la Montagne magique" de Thomas Mann, immense écrivain allemand qui fascinait A. József ("Salut à Thomas Mann"). Il reste la dernière partie, le magnifique apaisement.

Attila József (1905-1937) : Ode (Óda) 1.

Attila József (1905-1937) : Ode (Óda) 2-3.


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Rédigé par Flora

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Publié le 29 Décembre 2010

Les-morts-se-suivent-.jpg(...) -  Ici, Commissaire, au deuxième étage. C'est épouvantable.

   Il en avait tant vu en vingt-cinq ans de carrière qu'il eut un sourire ironique pour le jeune stagiaire tremblant. Lui aussi finirait par s'habituer, par plaisanter devant un bébé dépecé ou une grand-mère éventrée.

    Finalement, il avait de la veine : la porte était entrebâillée. Son raisonnement s'avérait exact. Ce ne serait pas un si mauvais Noël... Elle avait l'air mignonne avec ses longs cheveux bouclés. Et puis, dénicher la seule femelle du quartier à ne pas réveillonner en famille, pour un coup d'essai, c'était un coup de maître. Sans compter qu'il allait faire des économies.

   Elle attendait dans le lit, déjà déshabillée, c'était sûr. Il enleva son pardessus et l'accrocha au portemanteau vide, hésitant à se débarrasser du reste tout de suite. Un sursaut de pudeur le dissuada, un frisson de désir aussi. Elle lui ôterait ses habits un à un, langoureusement, pas comme cette Gisèle toujours trop pressée. En souriant, il poussa la porte du salon.

   -  Bonjour, Commissaire. Je n'ose pas vous souhaiter un joyeux Noël.

   -  Salut René. Tu as raison. J'ai connu des millésimes plus enthousiasmants.

   Nu et mutilé, le corps gisait sur le tapis, dans une flaque de sang, à l'exception des bras, soigneusement rangés sur le buffet et de la tête, posée sur le rebord de fenêtre, le visage tourné vers la vitre. De la rue, on devait croire que la jeune femme regardait tranquillement tomber la neige. 

   -  Des indices?

   -  Il semble que rien n'ait été volé. Pas de traces d'effraction non plus. La victime a dû ouvrir à son assassin.

   -  Elle avait donc encore ses bras.

  L'inspecteur sourit à la plaisanterie de son supérieur. Puis il enchaîna :

   -  Le plus intéressant, c'est qu'un suspect a été aperçu par le voisin du dessous en train de s'enfuir comme un fou. Dans sa précipitation, il a oublié son manteau dans l'entrée et ses empreintes sur la poignée.

   -  Tant mieux. La bûche ne sera pas encore engloutie quand je rentrerai à la maison. J'ai une de ces faims! S'il y a quelque chose qui met en appétit, c'est bien la mort!

"Réveillon" , nouvelle in "Les morts se suivent et se ressemblent"  éditions Manya, 1992

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Rédigé par Flora

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Publié le 26 Décembre 2010

Triptyque-3.jpg

 

A tous ceux qui me font l'amitié précieuse de suivre mon blog,

avec ou sans commentaires, mais surtout avec,

de me procurer ainsi d'inestimables moments de résonance, de partage,

la plupart du temps virtuels mais tout aussi magiques,

je présente mes voeux les plus sincères

pour la nouvelle année!

Qu'elle soit digne de notre confiance, de nos espoirs,

parfois naïfs, certes, mais ô combien ardents!

Belle année nouvelle à tous!  

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Rédigé par Flora

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Publié le 19 Décembre 2010

Romilly-3-par-Irmeli-Jung-.JPGC'est une pensée très subjective... Tout ce que vous souhaitez savoir sur le parcours extraordinaire et sur les nombreux ouvrages de cette lumineuse vieille dame, vous le trouverez sur internet et surtout, dans ses livres. Voici un interview, parmi les plus beaux, les plus riches que j'ai jamais entendus, sur la chaîne PublicSénat, où j'ai atterri tout à fait par hasard, où je suis restée "scotchée" jusqu'au bout, avec le regret que c'était déjà fini, de deux vieilles dames exceptionnelles, toutes deux au delà des quatre-vingt-dix ans, nous donnant une leçon d'intelligence et de fraîcheur intellectuelle (link)., de joie de vivre au-delà du poids des années...

Voici quelques années, j'ai fait un portrait de Jacqueline de RomillyDSCN0137 car son sourire lumineux m'a attirée. Fervente militante de l'enseignement des langues grecque et latine, grande experte de l'hellénisme et de ses leçons toujours renouvelées à travers l'histoire, elle a été une grande enseignante. Je me suis retrouvée dans son bonheur d'enseigner, lorsque le vrai contact s'établit entre professeur et élèves, lorsque l'on voit jaillir l'étincelle du partage, de l'éveil à la pensée dans les yeux des enfants, des adolescents ou même des adultes... C'est l'énorme privilège de ce métier qu'à mon grand regret, je n'ai exercé que quelques années...

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Rédigé par Flora

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Publié le 18 Décembre 2010

Rédigé par Flora

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Publié le 14 Décembre 2010

La-Grosse.jpgAussi loin que Bénédicte se souvienne, elle a toujours adoré les poupées. Elle les a toutes conservées, depuis les premiers baigneurs chauves aux yeux figés de merlan frit, jusqu'aux plus sophistiquées et les plus hideuses des Barbie. Elles ont été longtemps exposées dans sa chambre dont elles occupaient le moindre recoin. Dès qu'elle avait un peu de temps, Bénédicte s'adonnait à sa distraction préférée : jouer à la poupée. C'était une source de joie inépuisable, une véritable addiction.

   Bénédicte a grandi vite, ses futures formes généreuses s'annonçaient tôt; à treize ans, on lui aurait donné cinq de plus. Elle attirait les garçons hirsutes, chiens perdus en manque de caresse, chats de gouttière sauvages et affamés de chaleur. Ca tombait bien : rien n'attisait davantage ses appétits que d'ajouter une pièce de plus à sa collection sur laquelle déverser son trop-plein de tendresse. Le plus souvent, ce rouleau-compresseur de sympathie faisait fuir les prétendants, pris de panique devant autant de débordements.

   A la veille de ses trente ans, elle a rencontré la perle rare. La triste figure d'Alban, au profil taillé à la hache l'a attirée immédiatement comme un aimant. Il était assis sur un banc, sa solitude palpable faisant le vide autour de lui dans le square bruyant et surpeuplé. Bénédicte s'est assise à ses côtés et, sans hésiter, elle a enclenché la machine aux ondes magnétiques mystérieuses qui communiquent sans paroles les pensées et les intentions. En quelques secondes, Alban a échoué dans le filet, sa timidité a fondu. Pour la première fois, il avait envie de se perdre sur la poitrine opulente, enveloppé par les formes abondantes, aux promesses limpides de le protéger de toutes les menaces du monde.

   Ils ont quitté le square main dans la main; la silhouette efflanquée contrastant avec la rotondité parfaite, la complétant. Bénédicte a ramené sa proie dans son nid et, dans le même élan, elle a enfoui toutes les poupées dans le coffre de la cave. Elle a trouvé bien mieux : un jouet vivant qui lui rendait ses caresses...

    

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Rédigé par Flora

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Publié le 11 Décembre 2010

Voici la suite du magnifique poème de A. József dont le début se trouve ici: 

Attila József (1905-1937) : Ode (Óda)          

Restent les parties 4 et 5.

2.

Oh, combien je t'aime, toi

Qui as réussi à faire parler à la fois

La solitude intrigante, capable

Au tréfonds même du coeur de fomenter des cabales,

Et l'univers tout entier!

Toi qui, telle une cascade fuyant son propre fracas,

Me quittes pour continuer ton cours sans hâter le pas,

Tandis que moi, demeuré sur les cimes de ma vie,

Face aux lointains je crie

En continuant de me débattre : 

"Je t'aime, ô ma douce marâtre!"

 

3.

Je t'aime comme l'enfant aime sa mère,

Comme les cavernes aiment leurs profondeurs,

Je t'aime comme les salles aiment la lumière,

L'esprit la flamme, et le corps le repos réparateur.

Je t'aime, comme aiment vivre les mortels

Avant que le néant ne vienne les saisir,

Comme la terre accueille l'objet tombé sur elle.

 

J'accueille tes paroles, tes gestes, tes sourires.

Comme l'acide creuse le métal,

Mes instincts m'ont creusé pour que tu t'y installes.

 

Apparition belle et charmante,

Tu combles l'essentielle faim qui me tourmente.

Les instants passent dans une trépidation continuelle,

Mais toi, tu restes muette au fond de mes oreilles.

Les étoiles s'allument et tombent des cieux,

Mais toi tu brilles à demeure dans mes yeux.

Ta saveur comme le silence dans un gouffre

Flotte toujours dans ma bouche.

Parfois ta main, tenant un verre d'eau,

M'apparaît avec son réseau de veines, 

Comme surgie d'une brume incertaine.

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Rédigé par Flora

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Publié le 8 Décembre 2010

tente_berb_re.jpg

   Sur la photo, on voit notre tente berbère sous laquelle nous avons passé une nuit, faute d'avoir trouvé de place dans un des petits hôtels près d'El Oued. Nous voyagions avec nos amis et voisins belges, un jeune couple de Malmédy. "L'hôtel" comportait deux "chambres", séparées d'une tenture, les matelas posés à même le sol mais garnis de draps et de couvertures. Le vent de sable de la nuit ne s'est pas laissé intimider par l'obstacle approximatif et au petit matin, nous avons senti les minuscules grains infiltrés partout : dans la bouche, le nez, les yeux et même les oreilles! La toilette se faisait à un robinet solitaire, un peu à l'écart...

   A un autre moment de nos périples, c'est l'armée algérienne qui a dépanné les touristes coopérants qui devaient tous choisir le même moment pour se déplacer : les maigres vacances. Nous étions une douzaine sous la vaste tente couleur camouflage, serrés comme des sardines! Mais à 25 ans, nous n'étions point embourgeoisés...

   Un autre souvenir marquant : au petit hôtel de Biskra, il ne restait qu'une chambre de libre que nous avons réservée avec empressement. Au moment de sortir pour dîner, nous avons demandé la clé pour fermer notre porte. Le patron, imperturbable, nous a répondu qu'il n'y en avait qu'une pour toutes les chambres et quelqu'un l'avait déjà prise...

    Le vent de sable... Néophytes, nous en avions entendu parler par des coopérants endurcis qui rentraient de leur baroud d'avec le Sahara, couverts de sable, cuivrés de soleil, le devant de leurs voitures badigeonné d'une généreuse couche de graisse dont nous nous demandions encore l'utilité... Nous ne pouvions pas nous figurer la force acérée de ces minuscules grains, si fins et si doux au toucher, lorsque le vent, soulevé d'on ne sait où, les rabattait avec une agressivité inouïe, mettant à nu la carrosserie avec l'efficacité du papier de verre. Nous l'avons rencontré au sud d'El Goléa. En un instant, nous nous sommes retrouvés dans un brouillard impénétrable, composé de grains de sable tourbillonnants. Tout a disparu autour de nous : plus de piste, plus de soleil, nous avons perdu le nord dans tous les sens du terme... Les roues de la voiture ont été ensevelies et nous avons dû abandonner toute tentative de les dégager à cause des yeux pleins de sable. Nous nous sommes réfugiés à l'intérieur où notre petit guide attendait, impassible. Il n'y avait plus que ça à faire : attendre. Soudain, une camionnette fantôme a surgi du brouillard. En quelques minutes, les trois hommes ont remorqué notre 204 sur la piste qu'ils étaient seuls à reconnaître, dans la purée de pois chiche...

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Rédigé par Flora

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Publié le 6 Décembre 2010

Petites-tombes-en-viager.jpg(...) Un kilomètre aller, à pas frileux, respirations bien cadencées, pour ne pas se mettre en nage et risquer une pneumonie; un kilomètre retour, en contournant les flaques d'eau où il aurait été si agréable de taper du pied; deux kilomètres funèbres et silencieux, lente caravane dont les oiseaux se moquaient et qui suscitait les éclats de rire du vent coincé parmi les châtaigniers. Parfois, après le demi-tour, Père prenait la parole, décrivant le sort des enfants pauvres condamnés à travailler dès leur plus jeune âge, à fumer, à boire, à se droguer ou victimes de la famine dans des pays lointains. Ces veinards ignoraient tout des joies de la famille.

   Une fois, Laurence avait essayé de mourir de faim, s'était tenue immobile devant l'assiette de potage, les mains à plat sur la nappe, le dos rigoureusement droit. Les réprimandes étaient venues bien vite, les allusions aux Ethiopiens, aux Nigériens et autres Somaliens, aux enfants martyrs que l'on envoyaient dans la rue, sans même une tartine. Simulant une envolée de ferveur mystique, elle avait alors prétendu jeûner pour les déshérités d'Afrique, afin de supporter une faible part de leur fardeau. Emu de tant d'amour, de tant d'humanité, Père s'était levé, ce qui est interdit au beau milieu d'un repas. déposant un baiser reconnaissant sur le front de sa fille, il eut ces mots terribles : "Tu es en train de mériter quelques jours de notre paradis." 

   Elle en resta figée, frissonnante de terreur. Loin de la dispenser de forêt, ce jeûne allait lui valoir le paradis aux ailes lourdes, aux longues allées désertées par les satyres, aux vitrines sans pâtisseries, aux vieilles paroissiennes tremblotantes? Il fallait manger au plus vite, se précipiter sur la soupe, en reprendre trois fois. C'était malheureusement un potage au tapioca, peu propice à la gourmandise. Et puis quelle image aurait-elle donnée en reniant les paroles qui lui avaient valu un baiser de Père? Elle résista près de trois jours, encouragée par l'admiration de Marc et d'Hélène qui voyaient en leur soeur la sainte qu'elle s'acharnait à ne pas devenir. (...)

extrait de la nouvelle "Sentiments interrompus" in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998

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Rédigé par Flora

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Publié le 4 Décembre 2010

Rédigé par Flora

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