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Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * Miniatures

31 Juillet 2008, 09:03am

Publié par Flora

Kamikaze
      Quand je vois tant de jeunes, goût perverti par la publicité, entrer chez un confectionneur de nourritures rapides pour dévorer une triste viande hachée coincée entre deux tranches de pain douceâtre, j'ai envie de fondre du ciel en kamikaze et de m'abattre sur ces lieux de débauche, la nuit, aux heures de fermeture, afin de ne tuer aucun des inconscients mangeurs. Après tout, ne leur manque qu'un peu d'éducation. 
       Malheureusement, j'ai le vertige. La simple idée de monter dans un avion me donne des nausées. Alors je me résigne. Le bandeau sur la tête, je fonce, à pied, sur McDonald's. Je me fracasse le front sur les portes vitrées.

Jetable
       Paul refusait de s'encombrer.
      -  Dans notre société, répétait-il sans cesse, on a le culte de la matière. On ne cesse d'entasser. Le vrai révolutionnaire, c'est l'inventeur des produits jetables, briquet, rasoir ou appareil photo, tout ce qui disparaît après l'usage.
       Il se consacrait à l'élaboration d'objets périssables, la minibrosse à dent qui ne servait qu'une fois  et intégrait le dentifrice, la montre en pâte d'amande que l'on mangeait le soir, avant de se coucher, le pistolet qui se désagrégeait sous la chaleur de son unique coup de feu, le député dont le mandat, non renouvelable, durait six mois, la prothèse de hanche irrécupérable à la mort du patient.
        Quand sa femme lui signifia qu'elle l'avait assez vu, il l'admit parfaitement et se précipita dans le vide-ordures.

Eprouvette
      M'en fiche qu'ils se disputent. Ils peuvent même s'étrangler, divorcer. C'est pas mes vrais parents. Ils pouvaient pas avoir d'enfants. Ils ont tout essayé, même l'aide de l'oncle Arthur.
      S'ils crient encore, je m'en irai. Je marcherai dans la rue. Je chercherai partout. Je finirai bien par les trouver, ma mère porteuse, mon père donneur de sperme.

Extraits de  Miniatures  de Gilbert Millet, éditions EDITINTER,  1999

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Imre Kertész * Discours de Stockholm 4.

30 Juillet 2008, 10:36am

Publié par Flora



"Je relate ce moment intense comme je l'ai vécu; comme si sa source, jaillissant comme une vision, se trouvait à l'extérieur et non à l'intérieur de moi. Chaque artiste connaît des moments semblables. Jadis, on les appelait inspiration inattendue. Cependant, ce que j'ai vécu, je ne classerais pas parmi les sensations de nature artistique. Je l'appellerais plutôt éveil existentiel. Il ne m'a pas offert mon art dont je devais chercher les outils encore longtemps, mais ma vie que j'avais presque perdue. Il parlait de la solitude, de la vie plus dure, de ce que j'évoquais au début : sortir du défilé envoûtant, de l'histoire qui vous prive de votre personnalité et de votre destin.  Je me suis aperçu avec frayeur qu'à peine une décennie après mon retour des camps de concentration, un pied encore dans l'effroyable envoûtement de la terreur stalinienne, il ne m'en restait déjà plus qu'une impression trouble et quelques anecdotes. Comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre, selon l'expression convenue.
    Bien évidemment, ces moments visionnaires ont leurs longues prémices que Sigmund Freud remonterait probablement à l'inhibition d'un événement traumatique. Qui sait, il aurait peut-être raison. Comme je suis moi-même adepte du rationalisme, très éloigné de tout mysticisme ou d'exaltation : si je parle de vision, je dois y entendre une sorte de réalité tout de même qui aurait emprunté la forme du surnaturel;  l'émergence subite, quasi révolutionnaire d'une pensée depuis longtemps en gestation en moi, exprimée par l'antique cri "Eurêka!". " J'ai trouvé!" Mais quoi au juste?
    J'ai dit que le socialisme signifiait pour moi la même chose que la madeleine trempée dans son thé pour Proust, ressuscitant soudain les saveurs du passé. Avant tout pour des raisons de langue, j'ai décidé de rester en Hongrie après l'écrasement de la révolution de 1956. Cette fois-ci, c'est en adulte et non comme enfant que j'ai pu observer le fonctionnement d'une dictature. J'ai vu comment on contraint un peuple à renier ses idéaux, j'ai vu les débuts prudents du compromis, j'ai compris que l'espoir était l'instrument du Malin, que l'impératif catégorique de Kant, l'éthique n'est autre que la servante docile de l'instinct de survie.


la suite suivra...

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Après le bain

29 Juillet 2008, 01:45am

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 3. Antique pédagogie

28 Juillet 2008, 18:01pm

Publié par Flora

   
Ce rythme immuable façonnait mon enfance avec ses contrastes et ruptures violentes. La proximité de la nature imposait sa cadence, chaque saison bien distincte comportait ses préoccupations et ses événements majeurs, immanquablement. Ces cycles étaient rassurants dans leur perpétuité.
   J'étais enfant à une époque sans télé. Cette différence cruciale est devenue un lieu commun et pourtant... On vivait en "tribu" avec les bons et les mauvais côtés de la chose. Trois générations sous le même toit. D'âpres luttes entre bru et belle-mère pour le territoire, mari  -  et fils  -  entre deux feux. Ceci dit, la bataille aboutie, chacun gardait un rôle plus ou moins important, y compris les enfants. Au lieu de les ensevelir sous des cadeaux, de les clouer devant l'écran, pour qu'on n'en parle plus, pour qu'on ne les entende plus, ils devaient participer, proportionnellent à leur âge et force physique aux tâches communes. Toujours la même histoire de confiance  et d'initiation !  C'était une antique pédagogie dictée par les nécessités : les enfants devaient pouvoir remplacer les adultes, les prendre en charge à leur tour, le moment venu, dans une lignée inchangée et, pendant longtemps, sans l'espoir de sortir des rangs des démunis. L'espoir consistait à ne pas faire pire, à manger simplement à sa faim.
   Les petits enfants grandissaient avec les grands-parents. Ainsi, la vieillesse n'était pas une déchéance honteuse à cacher au fond des mouroirs sentant la pisse et le désinfectant, entre des mains plus ou moins compatissantes, mais un phénomène dans l'ordre des choses; l'enfant était élevé dans le sentiment fort d'un devoir futur envers ses parents et les vieux savaient qu'ils auraient leur place jusqu'au bout au sein de la famille. Image angélique et idéalisée par un passéisme nostalgique et réactionnaire?  Bien sûr, tout n'était pas aussi idyllique : cela supposait un solide sens du compromis de part et d'autre et qui manquait souvent. Les guerres, les disputes entre générations étaient fréquentes et dévastatrices. Beaucoup de jeunes couples furent ébranlés ou pulvérisés par intervention parentale, incapable de se résigner à partager amour, biens et pouvoir. Les vieux n'étaient pas toujours choyés avec respect, loin s'en faut. Mais la chaîne entre les générations existait et transmettait une image de continu, de perpétuel même. Et ainsi, mon enfance sans télé m'a enseigné les mondes successifs révolus de mes grands-parents et de mes parents, par leur bouche, par leur talent naturel de conteurs des veillées.

la suite suivra...

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Gilbert * Oeuvres

27 Juillet 2008, 01:05am

Publié par Flora


"...
La promenade date de 1821, quand j'habitais encore Milan ou la Turquie déjà. Une rapide soustraction m'accorde trente-huit ans. Mathilde va naître dans un siècle, Mathilde ou plutôt R., sans croix sous l'initiale, juste une étoile comme au plafond de la Vallée des Rois. La promenade... Arrivé sur la côte en bateau, j'ai marché longtemps, ainsi qu'il faut le faire pour s'imprégner d'un paysage. Le chemin pentu se couvre d'un peu de neige, site désert et silencieux. Très haut dans le ciel bleu, un aigle rôde. Pour l'instant, je préfère laisser à ma gauche les vestiges de la cité, ne pas me diriger vers le théâtre qui d'ordinaire m'attire le premier. Le sentier me conduit jusqu'à la nécropole de Thermessos, vers les centaines de sarcophages, de mausolées aux pierres brisées dans les séismes, éventrés, retournés, fouillés par les racines. Ils sont inoccupés. Ici, nulle momie pour me singer. Rien que du vide.
   Il n'est pas venu aujourd'hui et je m'inquiète, tant nos rencontres paraissaient immuables. Je suis resté des heures devant la fenêtre, les reins bloqués, le dos courbé, le nez collé aux gouttes d'eau sur la vitre. Le temps est au crachin, une pluie morne, étriquée, comme mon existence. Au carrefour, l'enseigne rouge clignote dans la grisaille. Ne manquent que les fumées de lignite pour me ramener à Istanbul, dans des quartiers rongés par les pluies aigres, très loin des minarets et des mosquées dessinées par Sinan, très loin d'Aya Sofya repeinte en rose. Dans les ruelles de Cihangir, les chevilles se tordent sur les pavés disjoints, éclaboussées par les dolmus, ces hannetons rayés de jaune. L'enseigne rouge clignote dans la grisaille. Trop de lumière encore...
   Depuis quelques semaines, je me perds dans le labyrinthe des dates, dans le faisceau des lieux, et il me laisse seul devant la cheminée éteinte, avec mon tisonnier rouillé. La rue des Vieux-Jésuites se noie dans le brouillard, un brouillard rouge et noir venu de Cihangir. La place Grenette est effacée, les arbres déracinés. L'esprit refuse de rajeunir, de remonter les deux cents ans. Têtu, il en revient toujours au 5 juillet 43."... 


extrait de "La Momie"  in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998

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Imre Kertész * discours de Stockholm 3.

25 Juillet 2008, 17:46pm

Publié par Flora

   "Mais je voudrais revenir à mon affaire strictement personnelle, à l'écriture. Il y a ici quelques questions qui, dans ma situation, ne se posent même pas. Jean-Paul Sartre, par exemple, consacre tout un petit bouquin à la question : "pour qui écrivons-nous?". C'est une question intéressante mais elle peut aussi être dangereuse, et, en ce qui me concerne, je suis reconnaissant au destin de ne jamais avoir dû  y réfléchir. Regardons un peu en quoi consiste sa dangerosité.  Par exemple, si nous optons pour une classe sociale que nous voudrions non seulement émerveiller mais aussi influencer, alors nous examinons avant tout notre propre style pour savoir s'il est apte à exercer une telle influence. L'écrivain est vite en proie aux doutes : le problème est qu'il sera continuellement occupé à s'observer. Et puis, comment pourrait-il savoir ce qui plaît à son public, ce que celui-ci désire en réalité ? Après tout, il ne peut pas interroger chaque personne. Et quand bien même, ce serait en vain. Il ne peut que partir de sa propre idée de ce fameux public, de ce que lui imagine être les exigences de ce public, de ce qui exercerait sur lui-même l'influence qu'il aimerait obtenir . En un mot, pour qui écrit l'écrivain? La réponse est évidente : pour lui-même.
  Quant à moi, je peux dire au moins que j'ai abouti à cette réponse sans aucun détour. Il est vrai que ma tâche était plus facile : je n'avais pas de public et je ne voulais influencer personne. Je n'ai pas commencé à écrire en visant un but, et ce que j'écrivais ne s'adressait à personne. S'il existait un but  formulable à mon écriture, ceci consistait en une fidélité à la forme et à la langue et en rien d'autre. Il est important de tirer cela au clair concernant l'époque tristement ridicule 
de la littérature engagée et dirigée par l'état.
   J'aurais plus de mal à répondre à la question légitime et non dépourvue d'une certaine scepticisme, à savoir :
pourquoi écrivons-nous? J'ai encore une fois eu de la chance car le choix ne s'est même pas présenté.  D'ailleurs, j'ai fidèlement relaté cet événement dans mon roman
Le Refus (A kudarc)
. Je me trouvais dans le couloir désert d'un bâtiment administratif et j'ai entendu des pas bruyants du côté du couloir transversal. Une étrange émotion s'est emparée de moi, car les pas s'approchaient, et, bien que provenant d'une seule personne, ils me donnaient l'impression soudain d'entendre les pas de centaines de milliers de pieds. Semblable à un défilé qui progresse; et tout d'un coup, j'ai saisi la force d'attraction de ce défilé, de ces pas. Ici, dans ce couloir, j'ai compris en une minute la jouissance de se rendre, l'ivresse de se perdre dans la foule, ce que Nietzsche appelle - il est vrai, dans un autre contexte, mais qui y va, finalement - sensation dionysienne. Une vraie force physique me poussait  vers les rangs et j'avais l'impression que je devais me blottir contre le mur pour ne pas céder à l'attraction envoûtante."
Taduction : Rózsa Tatár
la suite...
   

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lanceur de poids * sanguine

21 Juillet 2008, 16:28pm

Publié par Flora

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Bribes de mémoire * 2. Saisons...

21 Juillet 2008, 09:31am

Publié par Flora

L'enfance... on dit que c'est le réservoir magique dans lequel on puisera toute sa vie, les bonnes choses comme les mauvaises. Pour moi, ce sont des images fugitives, des sensations fortes qui m'imprègnent à jamais et qui conditionnent sans doute la façon de recevoir les sensations futures. C'est un lieu commun d'affirmer que l'enfance devrait être un émerveillement au monde, perpétuel : les écrivains géniaux en font le matériau inépuisable de leur inspiration.  Alors, je me sens humblement impuissante à tenter de ramasser les miettes de ma mémoire pour retrouver le cheminement qui mène à ce que je suis maintenant. Car je suis certaine que chaque instant de notre vie représente un trait minuscule qui complète, qui modifie l'oeuvre, qui s'y ajoute, pour composer le dessin final. Comme le disait mon professeur de dessin quand j'avais dix ans : il ne faut effacer aucun de ces "traits chercheurs", le trait juste se trouve parmi eux et il faut garder la trace du cheminement.
   L'enfance, c'est l'été torride, le tremblement de l'air sous le disque flamboyant du soleil. C'est la sensation de la poussière chaude de la rue sous les pieds nus. C'est le spectacle dantesque des orages d'été, des éclairs transperçant la noirceur épaisse des nuages et le tonnerre qui suit de près : preuve que la foudre n'est pas tombée loin. Des pluies diluviennes qui lavent tout et rafraîchissent comme un seau d'eau et qui ne durent pas. Coup de colère violente et n'en parlons plus.
   C'est aussi l'hiver blanc et glacial, sous un ciel de plomb : à chaque instant, la neige, interminable, peut se mettre à tomber, en flocons duveteux qui fondent sur les cils et sur la langue. On a l'impression  que le jour ne se lève qu'à moitié, juste pour expédier le nécessaire et impatient de se calfeutrer à nouveau.
   Entre les deux? L'irruption violente et subite du printemps, dès la fonte des neiges : explosion de parfums et de douceur dans l'air, d'un jour à l'autre, pas de demi mesure! Les pruniers, les cerisiers qui bordent les rues  se couvrent de fleurs, les sillons noirs des champs se dégourdissent des gels et exhalent l'arôme de la germination. Le soleil réchauffe la face engourdie du monde.
   Quant à l'automne, c'est la transition plus lente où la chaleur s'épuise et se calme en douceur, la poussière brûlante tiédit et le soleil devient de plus en plus opaque : il chauffe en caressant. En hongrois, le dernier éclat de l'été indien s'appelle "l'été des vieilles" : une dernière clémence avant de s'éteindre. 

la suite suivra...

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Gilbert * Oeuvres

20 Juillet 2008, 19:59pm

Publié par Flora


" ...Le fauteuil vide dans le studio témoigne du drame qui vient de se jouer. Le présentateur larmoie : du sang sur le trottoir, le chloroforme, la fillette prostrée, Adam Eve enlevé. Dernière trace de sa présence, les pantoufles narguent Elsa, en travers du couloir, à deux mètres de la porte d'entrée. Les ranger reviendrait à enterrer l'absent, les pousser sur le côté, pour que les visiteurs ne trébuchent pas, à le marginaliser, le reléguer. Elle opte pour l'hommage, un cercle de fleurs autour des chaussons usés jusqu'à la corde, comme s'il s'agissait d'une dépouille. Après tout, si l'écrivain ne s'aimait pas, il adorait ses pantoufles. Elles représentaient le sous-marin du professeur Tournesol, un requin de métal. La pression des doigts de pied, la vieillesse ont eu raison de chaque pointe : les extrémités la bâillent en gueules démesurées.
   Il était incollable sur les aventures de Tintin, savait que le "Djebel Amilah" et le "Karaboudjan" ne sont qu'un seul bateau, que Foudre Bénie a des visions bien que myope comme une taupe de Weï- Pyiong, que le marquis di Gorgonzola est une identité postiche de Rastapopoulos, que la fusée lunaire se pose au centre du Cirque Hipparque où les Dupond-Dupont ne seront jamais clowns, que dans le cauchemar d'Haddock un innocent pic-vert peut devenir la Castafiore. Zorrino, Wolff, Lampion, le Maharadja de Rahajpoutalah faisaient partie  de ses intimes. Aux yeux d'Elsa, cette passion constituait une preuve suplémentaire de sa fragilité d'enfant, une raison de plus de l'épauler, le protéger.
   Elsa le dorlotait, cajolait ses rêves d'immortalité, collectionnait les articles dans la presse, allant jusqu'à en inventer, avec la complicité de son frère, imprimeur. Le soir, pour endormir son écrivain, elle imaginait ses phrases traduites en films, en images tridimensionnelles, en opéras virtuels, inscrites dans le ciel par des lasers, portées jusqu'aux confins des galaxies par des acteurs-robots, scandées dans le vocabulaire rudimentaire d'une langue unique, l'américain des prochains siècles. Le doute, cependant, refusait de le quitter : et s'il n'était qu'un gratouilleur de pages, voué à la fosse commune de l'oubli?"...


extrait de Gilbert Millet : "Pour la bonne case" , in  Le Déchant, éd. Nestiveqnen, 2005

   

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Imre Kertész * Discours de Stockholm 2.

19 Juillet 2008, 17:13pm

Publié par Flora


   "Affaire personnelle : naturellement, cela n'exclut pas le sérieux, même si ce sérieux semblait un peu ridicule dans un monde où seul le mensonge était pris au sérieux. L'axiome était le suivant : le monde est une réalité objective qui existe indépendamment de nous. Un beau jour du printemps 1955, moi, j'en suis soudain arrivé à la conclusion qu'il n'existait qu'une seule réalité et qui n'était autre que moi-même, ma vie, expropriée, déterminée et tamponnée par des forces étranges et inconnues, ce cadeau fragile et précaire que je devais reprendre à l'histoire, à ce Moloch effroyable, car elle m'appartient à moi seul et c'est ainsi que je dois la maîtriser.
   Tout cela m'a radicalement opposé à la réalité environnante qui, si elle n'était pas objective, elle n'en était pas moins indubitable. Je parle de la Hongrie communiste, du socialisme "en construction et en embellissement". Si le monde est une réalité existant indépendamment de nous, alors la personne humaine n'est autre  -  y compris pour soi-même  -  qu'un objet; le déroulement de sa vie est une série de hasards historiques sans rapport entre eux et qui peuvent l'étonner à la rigueur mais qui n'ont rien à voir avec lui. Il n'a aucun intérêt à les rendre cohérents car il peut y avoir des épisodes qui sont beaucoup plus objectives que ce que son Moi subjectif pourrait supporter en responsabilité.
   Un an plus tard, en 1956, la révolution hongroise a éclaté. Pour un instant, le pays est devenu subjectif. Cependant, les chars soviétiques ont rapidement rétabli l'objectivité.
    Si vous avez l'impression que j'ironise, je vous prie de considérer ce qu'est devenue la langue, ce que sont devenus les mots au vingtième siècle. J'estime plausible que la première et la plus bouleversante découverte des écrivains de notre époque revient à constater que la langue, comme léguée par des cultures d'avant notre ère, est devenue inapte à dépeindre les processus réels, à incarner les notions jadis évidentes. Songez à Kafka, songez à Orwell qui font tout simplement fondre l'ancienne langue comme s'ils la faisaient chauffer à blanc pour montrer ensuite ses cendres dans lesquelles apparaissent des figures nouvelles jusqu'alors inconnues."
  
 

traduction : Rózsa Tatár 

la suite suivra...

 

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