Publié le 30 Novembre 2010

   sommeil.jpgUne connaissance virtuelle que j'appelle familièrement "ma p'tite Leyla"  -  non pas qu'elle soit réellement "petite" à la trentaine mais cet adjectif pallie au manque cruel de diminutifs affectifs dont le français est si avare  -  me pose l'autre jour la question si l'on ne pourrait pas imaginer une vie qui ne serait pas une montagne russe... Moi, du haut de ma sagesse toute relative due à mes titres de grand-mère patentée, lui ai répondu que ce n'était pas souhaitable.

   Du coup, sa question m'a invitée à une réflexion dont je n'ai pas fini le tour. Ma vie, comme celles de nous tous, est faite d'une succession de hauts et de bas. Des contraintes, des contentieux à régler, des obstacles à surmonter, des devoirs à accomplir, imposés par d'autres  -  voire par nous-mêmes  -  dans l'espoir d'apercevoir le bout du tunnel, avec la nette impression que celui-ci s'éloigne au fur et à mesure... Cette plage de repos ou de liberté en point de mire nous fait tellement envie qu'elle nous sert de moteur puissant pour avancer, pour l'atteindre.

   Pour la suite, je ne peux me référer qu'à mes propres sensations. Je suis de ceux qui échafaudent mille projets à la minute (j'exagère!), les gardant sous le coude, se délectant d'imaginer leur réalisation... Du coup, je me dépense tellement à cet exercice qu'il ne me reste plus assez d'énergie pour la finalisation. D'où le report au lendemain de beaucoup de débuts et de continuations. Cruel mais franc constat! Certains diront qu'il vaut mieux avoir des projets sous le coude que de nous demander, dans le désespoir de l'ennui, ce que nous pourrions faire pour meubler la vacuité de notre existence. Je m'accroche parfois à cette consolation.

   De temps à autres, je joue à imaginer le nirvana, ce bonheur suprême que le bouddhisme nous fait miroiter, évacuant tous nos désirs, sources de nos "montagnes russes". Les rares fois où il m'est arrivé de savourer la quiétude, c'était justement grâce à son contraste  avec le passage difficile qui la précédait. Rapidement, l'angoisse point à l'horizon : n'est-ce pas le calme plat qui précède la tempête? Juste pour nous faire baisser la garde et nous surprendre sans défense... Vous devinerez que j'ai du mal avec le "lâcher-prise"...

   Un dernier aspect, à ce stade de ma réflexion sans prétention : un état infini sans désir  -  quelle horreur! Une quiétude sans être bousculée par l'irruption de mes petites-filles dans ma solitude certes habitée, sans une obligation à accomplir même à reculons, j'aurais l'impression d'être remisée par la vie sur une voie de garage, en attendant la sortie définitive, les pieds devant... 

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Rédigé par Flora

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Publié le 24 Novembre 2010

piknik-Szahara.jpgPendant les 2 ans de notre séjour, j'ai enseigné la langue russe dans un établissement pour garçons, le lycée Youghourta de Constantine. Drôle d'aventure pour la jeune prof que j'étais, avec 3 ans d'expérience professionnelle derrière moi, dans un lycée paisible de la province hongroise.

   Nous sommes en 1974. L'indépendance n'a que douze ans, beaucoup de blessures commencent tout juste à cicatriser. Pour moi, la guerre d'Algérie est très abstraite, je n'en ai eu que quelques échos très lointains, très scolaires et peu objectifs. Je comprends rapidement que l'objectivité a du mal à s'imposer, de part et d'autre des protagonistes. Le régime Boumediene se tourne vers le bloc communiste pour lui envoyer des coopérants dans les domaines de l'enseignement, de la médecine, de l'industrie, sans se refuser pour autant la coopération occidentale, dont la France reste majoritaire. Après le retrait des Français, le jeune pays indépendant manque cruellement de cadres et fait un gros effort de formation.

   On enseigne le russe au lycée Youghourta mais curieusement, les cinq jeunes femmes fraîchement sorties de leur fac de Sibérie, spécialisée dans l'enseignement en français des matières scientifiques, à destination des pays francophones, anciennes colonies, sont profs de maths, de chimie, de physique, me laissant en charge la langue russe. J'ai des moitiés de classes (l'autre partie faisant anglais ou allemand) qui regroupent plusieurs niveaux d'âge d'élèves, avec des connaissances très médiocres. Pas étonnant : ils se demandent  -  et me posent aussi la question  -  "Madame, à quoi ça va nous servir?" Difficile à dire. A part une bourse pour des études en URSS, je ne le vois pas. Ils me demandent aussi, plus bizarrement, si le russe que je leur apprends est le même d'un bout à l'autre du pays, si l'on se fait comprendre avec les mots que je leur enseigne? J'ai saisi plus tard le sens de la question : l'arabe littéraire que l'on apprend à l'école se heurte aux nombreux dialectes du vaste pays et ils me disent que le journal est souvent lu par un "initié" qui le "traduit" pour les autres... Je les rassure : "mon" russe est le même pour tout le monde!

   Mes élèves ont entre 15 et 20 ans. Moi, quelques années de plus. Ils ont du mal à se plier à l'autorité féminine. La plupart de mes jeunes collègues russes craquent en cours d'année, rapatriées sanitaires... Idéologiquement, elles ont été préparées à beaucoup de choses, mais pas à l'hostilité, aux moqueries des élèves qui raillent leur accent parfois incompréhensible. Les cris, l'autorité braquée sont hautement déconseillés, contre-productifs. Ma curiosité insatiable envers l'humain, son originalité me vient en aide. J'ai envie de les découvrir, de les déchiffrer. En dehors de tenter de leur communiquer un peu de plaisir à apprendre cette langue si difficile, si éloignée de leur culture, je discute beaucoup avec eux. La liberté, l'égalité de la femme algérienne n'existe que sur papier, et encore... Cela génère des discussions  fort intéressantes avec mes grands élèves qui se préparent à la vie adulte, qui me font part de leurs rêves... 

* photo prise dans le Sahara (mon beau-père, Gilbert et moi)

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Rédigé par Flora

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Publié le 22 Novembre 2010

ja.jpgTexte magnifique, magistral, total, écrit en 1933. Mon préféré avec "Le long du Danube" (A Dunánál"), né en 1936. J'ai longtemps hésité   -  et j'hésite encore  -  à le publier sur mon blog. Très long, on ne peut tout mettre à la fois avec sa version originale. Le couper  -  c'est le défigurer. Il se compose pourtant de plusieurs parties distinctes, à la manière d'une symphonie qui part en douceur, monte en crescendo hallucinant pour s'apaiser de nouveau à la fin. Je crois que je vais suivre les parties distinguées par A. József lui-même. Traduction : Jean Rousselot

 

 

 

 

 

 

 

 

ODE

1.

Me voici sur ce rocher scintillant...

La brise légère

Du jeune été s'élève de la terre

Comme la chaleur d'un souper charmant.

J'habitue mon coeur au silence, et vraiment

Ce n'est pas très difficile...

Ce qui s'est évanoui se rassemble autour de moi,

Ma tête s'incline et mes doigts

S'abandonnent, dociles.

 

Je contemple la crinière des monts.

Chaque fleur frissonne

Fait vibrer l'éclat de ton front.

Sur la route, personne, personne...

Je vois ta robe

Flotter au vent ;

Sous les frêles branches,

Je vois ta chevelure qui se penche

Et de tes seins le doux tressaillement ;

Puis, de la rivière Szinva, qui va courant,

Je vois de nouveau surgir

Sur les petits galets de tes dents

Un féerique sourire.

 

ÓDA

1.

Itt ülök a csillámló sziklafalon.

Az ifju nyár 

könnyű szellője, mint egy kedves 

vacsora melege száll.

 

Szoktatom szívemet a csendhez.

Nem oly nehéz -  

idesereglik, ami tovatűnt,

a fej lehajlik és lecsüng

a kéz.

 

Nézem a hegyek sörényét  -

homlokod fényét

villantja minden levél.

Az úton senki, senki,

látom, hogy meglebbenti

szoknyád a szél.

És a törékeny lombok alatt

látom előrebiccenni hajad,

megrezzenni lágy emlőidet és

-  amint elfut a Szinva-patak  -

ím újra látom, hogy fakad

a kerek fehér köveken,

fogaidon a tündér nevetés.

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Rédigé par Flora

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Publié le 20 Novembre 2010

Le-Dechant.jpgCurieusement, pour La Mer, jamais sa fantaisie ne l'aiguille vers des paysages marins ou des évocations liquides. Peut-être parce que l'oeuvre est née au coeur de la Bourgogne. La chambre sort de la mémoire en infimes accessoires : inégalités du parquet, fissure tel un profil au nez droit et au menton aigu, angle plus sombre au-dessus de la porte, fraîcheur de fin d'automne, odeur d'imprimerie. Les harpes, la trompette, le cor anglais installent les éléments, puis le hautbois et le violon que l'orchestre accompagne en une brusque grimpée.

   Sur la fenêtre peinte, à laquelle Isabelle fait face, les pans de popeline noire font place à un rideau blanc rehaussé de broderies beiges au point de croix et le bureau dispose ses objets, sous-main marron, boîte de crayons, règle métallique, coupe-papier au manche en forme de palme, pile de feuilles vierges et dossiers empilés, les étiquettes sur les tranches. Christian était ennemi du désordre.   

A l'appel de la flûte, le soleil bas frappe les étagères en un rayon inexorable. Les violoncelles glissent sur les alignements. Les cuivres déploient leur majesté aromatique. Les murs se tendent d'un papier vert pomme, espace promis à un entrecroisement de lignes grises. Dans un de ces panneaux se découpe la porte, peinte de la couleur des segments qui referment l'horizon. Du plafond descend l'abat-jour de paille. Sur un plancher se tissent dix-huit cercles de laine, dans tous les tons de brun, qu'interceptent des losanges bleus. Derrière son dos, se matérialise un lit, draps soigneusement pliés, couverture et oreiller volumineux à en devenir indécent. Les Fleurs du Mal veillent sur la table de nuit. (...)

extrait du roman Le Déchant, éditions Nestiveqnen 2005

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Rédigé par Flora

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Publié le 18 Novembre 2010

Rédigé par Flora

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Publié le 16 Novembre 2010

 Manet--Eduardo.jpg 

 

Encore une belle rencontre, pour le dossier de notre revue "Hauteurs". Nous avons soigneusement préparé l'entretien, ayant lu et relu les oeuvres romanesques et théâtrales  de Manet. Volubile, chaleureux, l'écrivain nous a donné renez-vous dans un grand hôtel parisien. De la même façon qu'avec Amélie Nothomb, le contact a été pris par une simple lettre, écrite de ma main dans laquelle j'ai exposé notre projet.

Le lendemain, coup de téléphone et un accent cubain inimitable : "Je réponds toujours aux lettres sympathiques"... Depuis, nous échangeons des cartes de voeux...

 

Amelie Nothomb * portrait (2001) pour ceux qui veulent voir le récit de notre rencontre avec Amélie Nothomb...

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Rédigé par Flora

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Publié le 13 Novembre 2010

Anna-P-jpgElsa rêvait d'histoires d'amour selon les clichés les plus éculés, puisés dans ses lectures à l'eau de rose ou dans des films au romantisme échevelé. Elle fantasmait sur des étreintes plutôt chastes, suspendues au regard de braise d'un grand brun, façon Gregory Peck, à la bouche sensuelle et aux caresses expertes mais qui s'arrêtaient juste avant la ligne d'arrivée, la préservant de la chute dans un abîme sans fond et prolongeant aussi l'attente délicieuse...

   Le premier baiser a suivi un long chemin chaotique de réticence viscérale et terrorisée. Depuis la bise baveuse de son son petit camarade amoureux de 7 ans, glissant sur sa joue gauche par un brusque mouvement de tête, elle a traversé de nombreuses stations de tentatives toujours repoussées. Elle détournait ostensiblement la tête au dernier moment, devant les insistances des lèvres gourmandes et maladroites d'adolescents. Comme si cet acte somme toute banal la précipitait dans un gouffre dont on ne ressortirait plus jamais... Un acte définitif qui l'engagerait sur la pente de tous les dangers. Grotesque, elle se voyait en spectatrice, sur le banc du square, avec ce petit étudiant en maths que tout le monde lui enviait, qui enlaçait maladroitement ses épaules de 18 ans et qu'elle repoussait soudain car ses pieds ne touchaient pas terre... Une position ridicule, rendant la situation périlleuse, et le sentiment du ridicule la plongeait immanquablement dans un désir de sauve-qui-peut.

   Sa résistance a été brisée tardivement, lors d'une de ces soirées d'étudiants, très fréquentes, qui agrègent en troupeaux compacts toutes les jeunes énergies en ébullition, avides de découvertes. C'est le sourire de Richard qui l'a attirée. Des rangées étincelantes de dents parfaites dans un visage ébène : étudiant en médecine, il venait d'Afrique. Elsa a toujours ressenti un appel étrange vers des contrées lointaines, exotiques, vers le mystère de leurs représentants, comme si elle avait désiré fuir tout prévisible, toute réaction attendue. Des barrières linguistiques, loin de constituer un obstacle, supprimaient l'échappée vers un verbiage écran de fumée, mettant les sens en alerte pour des impressions plus perspicaces, tel l'aveugle dont l'attention n'est pas dispersée par des images futiles et qui s'appuie sur une écoute profonde et intime. Assoiffée de surprises, exploratrice sur des terres inconnues, elle se coulait dans les bras de ce géant déterminé, au tempo alangui du premier slow, avec souplesse et harmonie, faisant concorder instinctivement tous ses mouvements. Le toucher de sa peau tiède et sèche, ses longs doigts aux articulations déliées l'ont aimantée à son corps. Elle a fermé les yeux, et dans un feu nouveau et impérieux, elle s'est abandonnée à ses lèvres dépourvues de toute juvénile hésitation. Cette initiation somme toute banale, l'a précipitée au seuil de l'âge adulte. Il s'agissait maintenant de franchir ce seuil...  

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Rédigé par Flora

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Publié le 11 Novembre 2010

Num-riser0001-copie-2.jpg

A chacun son armistice... Jusqu'à mes 26 ans, le 11 novembre n'était pas une date fériée. Tout au plus, fêtions-nous officiellement le 7 novembre, anniversaire de la Grande Révolution d'Octobre en Russie. La Hongrie faisant partie des vaincus, en tant que composante de l'Empire Austro-Hongroise, un silence pesant couvrait l'événement. Sous cette chape de plomb, les rancunes tenaces et douloureuses étaient maintenues éveillées comme la braise sous les cendres, par les histoires racontées dans le cercle très privé des soirées en famille. Officiellement, les Roumains, les Slovaques, les Serbes et autres Ukrainiens faisaient partie de la famille communiste, chapeautée par le Grand Aîné l'URSS, tous des frères, mais la légende familiale nous apprenait la Hongrie mutilée par le traité de Versailles, des populations de 2,5 millions de Hongrois subitement minoritaires dans leur pays devenu étranger, d'un trait de plume vengeresse. L'histoire officielle enseignée à l'école ne s'étendait pas beaucoup sur ce fait, recouvrant d'un voile pudique les possibles hostilités.

Dans ma famille, aucun esprit irrédentiste n'était de mise. Chaque génération a eu sa dose de guerre mondiale, la première pour mes grands-pères, la seconde pour mon père. Lorsque j'ai connu Gilbert, nous nous sommes dit que nos parents et grands-parents auraient pu se tirer dessus, et avec un petit jeu d'uchronie, nous ne nous serions jamais rencontrés...

Lesdites légendes familiales ont également ancré en moi la leçon que le petit peuple chair à canon choisit rarement son ennemi : des forces supérieures décident de son sort et lui dictent qui il faut égorger ou par qui se faire égorger par malheur... Mes anciens ont unanimement insisté : leur seul souci a été de rentrer chez eux le plus tôt, le plus indemne possible, avec le sentiment que ceux d'en face souffraient des mêmes maux... Je les ai racontés sur ce blog dans les premiers chapitres de mes "Bribes de mémoire..."

Alors, en ce jour de commémoration, je m'incline devant toutes les victimes des tueries orchestrées au nom des intérêts qui, la plupart du temps, échappent largement à ceux qui en sont les premières victimes impuissantes...

 

 *sur la photo, mes grands-parents paternels avec ma tante, en 1916, mon grand-père en permission

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Rédigé par Flora

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Publié le 9 Novembre 2010

Ghardaïa palmeraie

 

   Le Sahara, mythe inépuisable, nous attire comme un aimant. Notre 204 parcourt des milliers de kilomètres, sur des routes plutôt carrossables : nous n'avons pas le temps de pousser jusqu'à Tamanrasset, affrontant les pistes. En dépit de ces précautions, nous essuyons quelques vents de sable qui feront rendre l'âme à la batterie, après notre retour à Constantine.

   Pour nous, peu de repères dans l'étendue désertique. Quelques troupeaux de dromadaires, de minuscules palmeraies, des oasis signalées de loin par la tache de verdure qui les dissimule, petites maisons en pisé, dans toutes les nuances de l'ocre des dunes alentour. A nos yeux de touristes, peu de végétation dans le sable, encore moins sur les cailloux. De quoi peuvent bien se nourrir les ânes, les dromadaires ou les chèvres? Où sont ramassés les maigres fagots charriés par les bêtes ou les humains?...

   Un jour, nous croisons un homme enturbanné, emmitouflé dans son burnous blanc et nous le prenons en stop.  Taciturne, il nous fait signe de démarrer. Pendant une bonne demi-heure, il ne prononce pas un mot, sans doute ne parlant pas le français. La route demeure inchangée, serpentant entre les dunes, sans le moindre arbrisseau ou poteau signalétique... Soudain, notre passager nous fait signe de nous arrêter. Après un muet signe de la main, il disparaît derrière les crêtes... Comment a-t-il reconnu le bon port? Mystère...

   A Timimoun, la ville rouge, nous avons vraiment l'impression de frôler le Sud... Soleil écrasant, maisonnettes basses aux ouvertures minimales. Les gens ont la peau presque noire, tannée par la chaleur. Accroupis au pied des murs, devant les maisons, ils n'ont même pas l'envie de chasser les mouches posées sur le coin de la bouche, des yeux... Asthénie totale... Nous entrons dans la boutique d'un photographe. Quelques boîtes de pellicules orphelines sur une étagère. L'homme est heureux de tomber enfin sur des touristes. Il insiste pour nous offrir le thé. Dans l'arrière-boutique où se trouve aussi sa couche, nous nous installons sur un tapis autour d'un petit brûleur à gaz pour assister à une authentique cérémonie du thé du désert, avec le bloc de sucre brisé, le thé versé de haut, le tout sans un mot, avec le sourire et le silence échangés. Je lui laisse ma superbe casquette jaune en souvenir...      

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Rédigé par Flora

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Publié le 6 Novembre 2010

[...] Elle aurait trente-six ans, l'an prochain. Dans dix ans, elle aurait combien? Et combien dans dix ans encore? Papa aujourd'hui avait cinquante-neuf ans, maman cinquante-sept. Dix ans, même moins, peut-être. Et ses parents seraient morts. Qu'adviendrait-il alors, Sainte Vierge Bienheureuse, qu'adviendrait-il?

   Tout comme Jésus au-dessus du lit de ses parents, au-dessus du sien était suspendu un tableau représentant la Bienheureuse Vierge Marie, son grand enfant mort sur les genoux,, qui le berçait tout en montrant du doigt son propre coeur, transpercé par les sept poignards de la douleur maternelle. Et tout comme Jésus crucifié écoutait monter celle de ses parents, ce tableau, depuis le plus jeune âge d'Alouette, écoutait monter ses prières, ses prières candides, ses prières ardentes. Alouette a soudain tendu ses deux bras vers elle, en un mouvement violent qu'elle a réprimé aussi vite. Patience, patience. Il y en a qui souffrent encore bien plus.

   Elle était sur son lit, les yeux toujours fermés, sur ce lit de jeune fille où rien ne s'était encore passé, ce lit stérile et froid, où tout simplement elle dormait, où de temps à autre elle était malade, et sur lequel elle ne faisait que peser de tout son poids, comme un cadavre sur son catafalque. Il était beaucoup plus large et plus mou que le divan de Tarkö, elle y reposait plus à l'aise, elle s'est mise alors, l'esprit clair à nouveau, à réfléchir à ce qu'elle avait à faire.

    Demain donc, se lever avant sept heures, préparer, mais sans poivre, une viande au riz, puis des nouilles à la confiture, le tout pour faire prendre un peu de poids à ce pauvre bon père chéri. L'après-midi, continuer le napperon jaune qui n'était toujours pas fini, la famille là-bas n'ayant pas voulu qu'elle travaille, elle de son côté leur ayant cédé. Et la semaine prochaine, la grande lessive.

    Elle a ouvert les yeux, qu'elle avait tenus fermés très fort. Une ombre épaisse et mate, une noire profondeur l'entourait charitablement, et d'un coup, au contact de l'air ou peut-être à cause même de cette obscurité où elle ne voyait absolument rien, ses yeux se sont remplis de larmes, de larmes ruisselant avec abondance, et l'oreiller en un instant s'est retrouvé tout trempé, comme si le verre d'eau, sur la table de nuit, s'était renversé dessus. Elle n'a pas pu retenir ses sanglots. elle s'est mise à plat ventre, elle a collé sa bouche sur l'oreiller pour que ses parents n'entendent rien. Dans ce genre d'exercice, elle avait acquis déjà une certaine expérience.

    Le père n'avait toujours pas éteint.

    -  Alouette, a-t-il balbutié en levant le doigt vers la porte, et tout heureux il a regardé sa femme.

    -  Elle nous est revenue à tire-d'aile, a dit la mère.

    -  A tire-d'aile, a repris le père, notre petit oiseau nous est revenu.  

 

traduit par Adam Péter et Maurice Regnaut   Editions Viviane Hamy 1991

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Rédigé par Flora

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