Publié le 27 Juillet 2011

agota_kristof_kicsi.jpg  Ágota Kristof vient de mourir ce matin. Qui ne connaît pas l'auteur du roman "Le grand cahier"? Il a paru en 1987, apportant à son auteur la renommée internationale. Les romans de Ágota Kristof sont traduits en une quarantaine de langues, elle a été lauréate d'innombrables prix littéraires prestigieux. 

   Notre revue "Hauteurs" lui a consacré un long et très intéressant article par l'écrivain hongrois András Petőcz, dans son N° 19 de mars 2006 sur la francophonie. Car Ágota Kristof est née en Hongrie et elle a quitté le pays en 1956, pendant les mois des bouleversements ayant suivi la révolte: une véritable hémorragie touchant surtout la jeunesse éprise de liberté.

   Elle a traversé la frontière à pied, avec un bébé sur le bras et a atterri à Neuchâtel, en Suisse, devenue son pays d'adoption. Elle travaillait depuis longtemps dans une usine d'horlogerie lorsqu'elle a commencé à écrire: d'abord de la poésie en hongrois, puis "Le grand cahier", son roman fondamental, en français. Certains critiques ont relevé l'originalité du style: les phrases courtes et dépouillées, écrites exclusivement au présent. Cela prête une tension dramatique particulière au récit, alors que, probablement, Ágota Kristof voulait simplement contourner les multiples pièges du temps "passé" dans la langue française (que moi, je ressens aussi d'une cruelle façon: en hongrois, il n'y a qu'un "passé"...) 

   Après la Trilogie  (Le grand cahier, La preuve  et Le troisième mensonge) et Hier , elle publie L'Analphabète en 2004, pour formuler pour elle-même sa relation à la langue française: "Je parle le français depuis plus de trente ans, je l'écris depuis vingt ans, mais je ne le connais toujours pas. Je ne le parle pas sans faute, et je ne peux l'écrire qu'avec l'aide de dictionnaires fréquemment consultés. C'est pour cette raison que j'appelle la langue française une langue ennemie, elle aussi. Il y a encore une autre raison, et c'est la plus grave: cette langue est en train de tuer ma langue maternelle." Je peux comprendre profondément ses difficultés pour essayer d'apprivoiser cette grande séductrice qui vous attire dans son filet, sans avoir besoin de vous... La traiter d'ennemie, je refuse. Elle n'a rien demandé...

 

De nombreux échos, interview sur le blog remarquable de Jean-Pierre sur la Hongrie: http://mardishongrois.blogspot.com/ 

 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #réflexions

Repost 0

Publié le 26 Juillet 2011

La-Tricoteuse_2.jpg   Armelle se retrouve orpheline, "en première ligne", sans la génération d'avant pour faire barrage à la mort. Seule, elle est irrémédiablement seule maintenant, sans pouvoir s'abriter derrière les soucis et les colères du quotidien, causés par une mère grincheuse et obstinée.

   Que faire des objets hétéroclites rassemblés durant les 86 ans de l'existence maternelle? Sa mère a toujours eu beaucoup de mal à jeter le moindre bric-à-brac, transformant la maisonnette en un caverne de brocanteur. Dans l'armoire à linge, Armelle découvre d'innombrables piles de draps et de serviettes, de torchons intacts, conservés pour les cas d'un besoin inattendu, pour en faire cadeau aussi, comme d'un bon de trésor censé traverser des époques mouvementées. 

   Armelle a souvent incité sa mère à faire le tri autour d'elle, toujours sans résultat. Plus le temps avançait, moins la vieille dame supportait l'idée de se séparer du moindre bibelot, aussi inutile qu'encombrant. Trois gaufriers somnolaient sur une étagère de la cave, en compagnie d'abat-jour d'un autre âge et des pots de peinture entamés depuis quarante ans... Des fils électriques mystérieux et des chaises boiteuses mais qui "pourraient encore servir, on ne sait jamais!" Cave et grenier remplis, les piles commençaient à envahir l'espace de vie.  La vieille femme a fini par circuler dans des couloirs étroits, entre cuisine et séjour, chambre et salle de bain. Parfois, Armelle s'est dévouée pour entamer un tri, armée de grands sacs de poubelle. Une fois le dos tourné, elle pouvait constater que les journaux et revues jaunis, les cassettes inutilisables, les assiettes ébréchées, les tasses mutilées retrouvaient leurs places empoussiérées. Sa mère a toujours eu la sensation que l'on voulait jeter une partie de son passé avec ces objets imprégnés de la mémoire vive de son existence. Elle y opposait un refus implacable.

   A présent, elle n'est plus là, partie en fumée et en cendres, emportant avec elle le minimum. Sa forteresse, érigée patiemment durant des décennies, derrière laquelle elle tentait d'abriter les désordres de sa vie, reste béante malgré l'impressionnante quantité d'objets. Armelle est libre désormais de les jeter. Elle entreprend de les ranger, les caresser au passage, comme les traces vivantes et indélébiles d'une présence.

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #microfictions

Repost 0

Publié le 25 Juillet 2011

 

 JE CROIS BIEN

Je crois bien que je t'aime;
les yeux clos, je pleure par ta vie.
Cependant vois-tu, les dieux,
la poussière et le temps
dressent de si lourdes collines
entre nous,
que parfois, de l'amour
l'angoisse misérable 
et le vertige me saisissent.

Alors, au fond de mon lit j'ai peur
comme la nature à minuit,
silencieuse et immobile.

Puis, 
je crois de nouveau que nous sommes l'un à l'autre,
que ma main rejoint la tienne.
traduction: R.T. (alias flora) avec la collaboration de Muriel Verstichel

AZT HISZEM

Azt hiszem, hogy szeretlek;
lehúnyt szemmel sírok azon, hogy élsz.
De láthatod, az istenek,
a por, meg az idő
mégis oly súlyos buckákat emel
közéd-közém,
hogy olykor elfog a
szeretet tériszonya és
kicsinyes aggodalma.

Ilyenkor ágyba bújva félek,
mint a természet éjfél idején,
hangtalanúl és jelzés nélkűl.

Azután
újra hiszem, hogy összetartozunk,
hogy kezemet kezedbe tettem.
                                            
                                                       (1971)

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

Repost 0

Publié le 19 Juillet 2011

Beaudelaire_NEW.jpg

 Une esquisse provenant d'un antique cahier à croquis.

J'en ai gardé plusieurs, ils m'accompagnaient partout, le sujet était partout.

Le dessin était mon passe-temps favori, avec la lecture, pendant mon adolescence.

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #images

Repost 0

Publié le 18 Juillet 2011

DSCN0157.JPG  Parfois, comme beaucoup d'entre nous, je me sens submergée, envahie par des objets dont certains m'accompagnent depuis des décennies. Pour me rappeler les différentes "stations" de mes pérégrinations, comme imprégnés par ce que j'ai vécu. A chaque étape, de nouveaux objets s'ajoutent aux anciens, pour vivre en harmonie dans leur joyeuse et pagailleuse diversité. Souvent, ils ont peu de valeur marchande.

   Ils permettent de rompre la linéarité de mes souvenirs, sautant de coq à l'âne. Ils évoquent, ressuscitent instantanément des images, des parfums, de la chaleur ou des frissons sur la peau, une ambiance en somme.

   Dans mon placard, je garde un vieux châle noir, en laine bouclée, avec des franges. Un Berliner. Il a appartenu à ma grand-mère paternelle qui ne l'avait presque pas porté, l'ayant conservé pour les grands jours qui étaient rares. A chaque fois, c'est elle que je revois derrière ce bout de tissu, son visage ridé dans le cadre de l'immanquable foulard, son regard qui a conservé tout son mystère, car elle ne m'avait jamais raconté sa vie...

   Ce petit kilim rappelle notre premier voyage, en février, d'Istanbul vers la mer Egée. Après les pentes vertigineuses, balayées par des bourrasques violentes de l'antique théâtre de Pergame, nous sommes conviés dans une maisonnette sans prétention. Nous nous déchaussons pour nous asseoir  dans la propreté immaculée, recouverte de kilims, de l'unique pièce à vivre et à dormir. Nous dégustons le thé traditionnel mais notre conversation est encore extrêmement dépouillée, au bout de quelques mois en Turquie. La maîtresse des lieux nous propose des foulards blancs, brodés de ses mains qui ne doivent jamais rester désoeuvrées. Nous prenons aussi ce petit cicim (pron. "djidjime") d'un mètre carré environ, sans doute pas très ancien mais nous commençons juste à nous initier. Avant de partir, notre hôte me fait cadeau d'une petite lampe à huile ébréchée en terre cuite, trouvée dans les ruines. Je n'y connais rien, je ne peux pas l'apprécier à sa juste valeur. D'ailleurs, elle n'en a qu'une, à mes yeux: celle de cet instant, d'une petite passerelle entre deux âmes...

   Une lettre de mon père... Il appuie fort sur le stylo car ses mains sont habituées au travail physique qui demande une grande fermeté du geste. Derrière sa belle écriture liée, énergique, dépourvue de fautes d'orthographe, régulièrement penchée vers la droite, je ressens le brillant élève qu'il aurait pu devenir si... Eternels regrets devant la fatalité qui nous place dans telle ou telle circonstance historique... Je suis particulièrement touchée par des manuscrits. Nous y sommes présents, comme si nos mains transmettaient une part intime de notre être, dévoilée indépendamment de notre volonté. Prendre un stylo, c'est prendre la peine de toucher le destinataire de la main, de lui abandonner une trace de notre passage... Ainsi, mes grands-parents, mes parents, des amis et des amours resteront près de moi jusqu'à la limite de nos éternités respectives...

   "Objets inanimés, avez vous donc une âme

    Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer..."

Merci à Mimi qui se reconnaîtra, pour ces vers de Lamartine.

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #réflexions

Repost 0

Publié le 11 Juillet 2011

Les morts se suivent..(...) dans sa vie, tout s'est toujours passé brutalement. Les impulsions majeures ont surgi sans qu'il puisse se les expliquer, sans même qu'il en ait envie. Au moment où il aurait pu se poser des questions, tout avait déjà basculé. Il a vingt et un an. Béatrice doit se marier le lendemain. On lui a déniché, à moins qu'elle n'y soit parvenue elle-même, l'unique descendant d'un moustachu poivre et sel, partenaire de golf du célèbre avocat qui lui sert toujours de père et dont les trajectoires amoureuses interceptent celles des servantes interchangeables avec un rythme moins soutenu qu'autrefois. Béatrice est ravie: Jean-Rodolphe est le plus charmant garçon du monde puisque toutes les demoiselles de ses amies ont vainement tenté de le lui arracher.

   Béatrice est ravie, sa mère l'est donc aussi, elle qui n'aspire qu'à vivre dans l'harmonie, quitte à fermer lesyeux au bon moment, ou à oublier de les rouvrir. L'adorable moustachu l'honore de ses meilleures plaisanteries et elle s'évertue à en rire. Comment ne serait-il pas spirituel cet homme qui a le bon goût de posséder la plus grosse société pharmaceutique du pays?

   Raymond Liénant est le seul à ne pas goûter la grandeur de l'instant mais cela ne chagrine personne. Il y a longtemps que l'on s'est habitué à ne plus lui prêter attention, précisément depuis le jour où, dédaignant la faculté de droit, il a commis le sacrilège de s'inscrire aux beaux-arts. Comme si la sculpture pouvait offrir une carrière respectable, comme si les jeunes filles bien élevées, et leurs familles, pouvaient s'intéresser à un brasseur d'argile, un égratigneur de marbre, aux cheveux trop longs, aux vêtements trop colorés.

   Le goût de la sculpture lui est d'ailleurs rapidement passé, le temps de comprendre que l'immobilité appartenait à l'oeuvre, pas à celui qui la façonnait. L'astronomie à laquelle il s'adonne maintenant s'avère, de ce point de vue, moins décevante. L'observateur peut s'y montrer aussi statique que son modèle céleste, aussi patient. Mais la patience n'est pas tout. Aussi, lorsque ses dons aspirent à se manifester dans des domaines plus changeants, il part à l'aventure, de rue en rue, en ces lieux grouillants où l'imprévu ne peut manquer de s'offrir.

in "Les morts se suivent et se ressemblent"  recueil de nouvelles  éd. Manya 1992

 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

Repost 0

Publié le 9 Juillet 2011

Num-riser0007.jpg 

 

 

 

Voici quelques citations autour de l'écriture. Le choix est difficile, nécessairement arbitraire. Les écrivains réfléchissent beaucoup en pratiquant cette noble occupation. Les doutes et les certitudes sont leurs compagnons de route fidèles. Écrire est un besoin qui devient rapidement nécessité vitale. C'est aussi un acte d'amour, une offrande: partagez, aimez-moi!  C'est là que le piège peut se refermer, celui d'une quête si impérieuse que l'on tend à écrire pour satisfaire le désir ou l'attente supposés du lecteur, trahissant ses propres et intimes besoins. Mais laissons la parole à quelques grands:

 

"Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours chance d'intéresser quelqu'un."

(Marcel Proust)

 

"Un journal est une longue lettre que l'auteur s'écrit à lui-même, et le plus étonnant est qu'il se donne à lui-même de ses nouvelles." 

(Julien Green)

 

"Manier savamment une langue, c'est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatrice."

(Charles Beaudelaire)

 

"La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l'écrivain."

(Julien Green)

 

Et, plus pragmatiques:


"Écrire, c'est une façon de parler sans être interrompu."

(Jules Renard)


"Tout le talent d'écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots."

(Gustave Flaubert) 

 


 

 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #citations

Repost 0

Publié le 8 Juillet 2011

Rédigé par Flora

Publié dans #images

Repost 0

Publié le 6 Juillet 2011

Num-riser0003-copie-2.jpg Le 7 juillet. Inutile de préciser la signification de cette date pour moi. Rendez-vous avec la mort. Avec la survie. Avec le souvenir.

   Les anniversaires... Ne sont-ils pas finalement destinés à nous éloigner du souvenir le reste du temps? Une fois par an, nous nous acquittons ainsi de la tâche, soulageant nos consciences d'y avoir pensé une fois de plus... 

   Certains préconisent que les vivants doivent poursuivre leurs trajectoires, laissant s'éloigner les morts dans un vide sidéral. Le néant. D'autres inventent des parades pour nier l'inconcevable. Un "travail de deuil" réussi  -  appellation détestable  -  consiste à reprendre progressivement le fil de la vie, à se lancer à la recherche d'une nouvelle compagne, d'un nouveau compagnon car la norme veut que les morts restent cantonnés avec les morts et les vivants suivent leur instinct grégaire à se réchauffer au contact de la vie palpitante... A chacun ses besoins. Le jugement n'est pas de mon ressort.

   Pour moi, le souvenir est constant, quotidien. Personne ne m'y oblige. Le contraire serait impossible, tout simplement. Loin d'un culte morbide, dépressif, je ressens la nécessité de côtoyer mes amis, de découvrir des domaines inexplorés des activités créatives, d'échanger des idées et des émotions. Echanges virtuels ou bien réels. Authentiques, dépourvus de faux-semblants et de faire-valoir.

   Je n'ai pas encore fait le tour de l'expérience unique et primordiale de la mort en marche, toute puissante, devant laquelle nous finissons tous par déposer les armes. Je tourne autour, je tente de la saisir dans le filet des mots mais les mailles s'avèrent peu solides pour retenir les sensations. Je fouille au plus profond des souvenirs jusqu'à la douleur que j'espère à vif pour me rapprocher encore de lui  vivant.

   La bataille qu'il a  -  que nous avons  -  livrée pour retarder une mort annoncée depuis des années a été rude et glorieuse comme peuvent être les dernières résistances héroïques. Même sans issue, elles ne sont pas désespérées. Elles portent le témoignage de la grandeur humaine et offrent aux survivants une source inépuisable d'énergie.   

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #réflexions

Repost 0

Publié le 4 Juillet 2011

Radn-ti-3.jpg 

ET CRUELLE AUSSI

Ma mère est morte, ainsi que mon père et mon frère jumeau,

et la petite soeur de ma femme, et sa grande soeur et son mari.

 

Beaucoup sont morts, sans crier gare,

et quand en rêve nous faisons bombance, au soir,

nous entendons sous leurs tombeaux grandir encore

ongles sonores et poils stridents.

 

Par ailleurs notre vie est pure et nous n'avons pas de peine à sourire:

ma femme va et vient dans la pièce avec le froufrou léger de sa jupe;

le regard lumineux, elle met l'ordre chez nous.

 

Elle sait bien que les chiens des riches mordent

et que celui qui meurt, ils le raclent à l'os.

 

Ainsi notre vie est-elle sans peur et simple

comme ce papier ou ce lait sur notre table,

et cruelle aussi

comme auprès d'eux le couteau au regard lent.

                                                                        1933

traduction: Jean-Luc Moreau in ""Marche forcée" Oeuvres 1930-1944,  éd. Phébus 2000

 

ÉS KEGYETLEN

Az anyám meghalt, az apám és ikeröcsém is,

asszonyom kicsi huga, nénje és annak férje.

 

Sokan haltak meg és hirtelenül

s álmainkban, ha sokat vacsorázunk,

halljuk, hogy sírjuk alatt harsogva

nő a köröm még és szisszenve a szőr.

 

Tisztán élünk különben és könnyü mosollyal;

asszonyom járkál a szobán szoknyája kis neszével

és fényes szemmel rendezi tárgyainkat.

 

Tudja már, hogy harapósak a gazdagok kutyái

s hogy aki meghal, azt végleg elkaparják.

 

Oly félelem nélküli így az életünk és egyszerű,

mint a papír, vagy a tej itt az asztalunkon.

és kegyetlen is, 

mint mellettük a lassútekintetű kés.

                                         1933

 


Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

Repost 0