Publié le 29 Avril 2009

Rédigé par Flora

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Publié le 28 Avril 2009

  
   Je viens de grimper les trente-six marches qui mènent à mon bureau (c'est dire que ce pèlerinage est rare) pour me replonger dans le capharnaüm qui renferme des vestiges de mon histoire. J'ai l'impression de marcher sur des sables mouvants, parmi des documents en désordre, en attente d'être triés et sévèrement élagués des branches mortes. Je me demande parfois pourquoi je tiens à garder des bouts de souvenirs que je ne revois que rarement, tant je risque de me faire capturer dans leurs filets sournoisement tendus...
   Des conseils sages et bienveillants vous exhortent à mettre de l'ordre dans vos affaires (et dans votre vie), de vous débarrasser de ces poids morts que vous traînez comme des chaînes à vos pieds, de regarder, allégés, devant vous car la vie vous appelle vers l'avenir  -  on ne peut qu'en convenir. Cependant, c'est plus difficile à entendre qu'à écouter. Je suis d'une génération des périodes de vaches maigres à qui on a seriné  à longueur de temps qu'il ne fallait rien jeter car ça pouvait servir!  et que la maison était pleine de bouts de ficelles et de bouts de toutes sortes de choses qui pouvaient servir! , cela devient forcément une seconde nature. Les poches de mon père  -  et de mon grand-père déjà !  -  contenaient toujours, outre son canif, de vrais bouts de ficelles qui servaient à attacher des choses qu'il transportait sur sa bicyclette. Combien de fois je l'ai vu brandir triomphalement la petite pelote en disant: "Vous voyez ? Si je n'étais pas prévoyant..." et cela le confortait dans sa position de celui qui a toujours une solution sous la main.
   Ma mère, dans des bouffées de besoin urgent de renouveau, faisait régulièrement des razzias sur le grenier, sur des tiroirs et des placards, mines de trésors révolus, et c'est ainsi que je voyais disparaître cahiers et livres d'écolier, vieux journaux et revues et même des meubles..., jusqu'à ce que je proteste énergiquement. Depuis, j'essaie de rapatrier (tiens ! quel drôle de choix ! où est donc cette patrie -là ?) petit à petit les vieilleries auxquelles je tiens.

   Et c'est là que j'en arrive à l'essentiel : la cause principale de mon passéisme ne réside pas dans l'utilité très hypothétique des objets mais dans le fait simple qu'ils sont habités par les traces du vécu, des gens qu'ils ont côtoyés, des mains qui les ont touchés. Ils sont des preuves irréfutables de la réalité, de la véracité d'un passé évanoui que je n'aurai pas seulement rêvé...
la suite suivra...

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Rédigé par Flora

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Publié le 26 Avril 2009

Bien longtemps je t'ai celée

Bien logtemps je t'ai celée,
comme l'arbre en son feuillage
le fruit lentement mûri ;
et, lucide fleur de glace
sur le miroir de la vitre,
dans mon esprit tu fleuris...
Et je sais ce que veut dire
ta main dans ta chevelure ;
je porte en moi de tes pas
cette infime fléchissure,
et la courbe de tes côtes
s'il advient que je l'admire
comme un qui s'y reposa,
pur miracle qui respire ;
dans mes rêves bien souvent
mes deux bras deviennent cent
et comme un dieu dans un rêve
dans mes cent bras je te prends.

                                                       20 février 1942
traduction : Jean-luc Moreau

REJTETTELEK

Rejtettelek sokáig,

Mint lassan ért gyümölcsét

levél közt rejti ága,
s mint téli ablak tükrén
a józan jég virága
virulsz ki most eszemben.
S tudom már mit jelent ha
kezed hajadra lebben,
bokád kis billenését
is örzöm már szivemben,
s bordáid szép ivét is
oly hüvösen csodálom,
mint aki megpihent már
ily lélekzö csodákon.
Es mégis álmaimban
gyakorta száz karom van
s mint álombéli isten
szoritlak száz karomban.

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Rédigé par Flora

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Publié le 25 Avril 2009

    A tâtons, ses mains explorent l'espace, de centimètre en centimètre. Elles progressent, à l'horizontale, avec prudence, craignant de raccourcir l'intervalle des pulsations, d'accentuer la douleur, minuterie logée à l'intérieur de son cerveau. La fraîcheur du tissu, son grain soyeux, l'élasticité sous les reins, le dos, les cuisses, l'épaisseur moelleuse qui encadre la nuque, tout confirme l'existence d'un lit. Le matelas pneumatique serait plus inconfortable, le duvet rêche et exigu. Le ciel, même couvert, laisserait filtrer une lueur diffuse, la toile de tente des odeurs d'aromates et d'agaçants vols de moustiques.
    Origan sauge, menthe, myrte, laurier, des noms papillonnent dans sa mémoire mais ils ne sont d'aucun secours, n'expliquent pas le lit, l'obscurité. De son passé, proche ou lointain, il ne parvient à soutirer qu'un inventaire botanique : figuier, hysope, thym, serpolet, fenouil, amandiers, oliviers, asphodèles, férule, autant de plantes qu'il aurait été incapable de reconnaître. Ses bras non plus ne savent pas résoudre l'énigme. Aussi loin qu'il les étende, ils rencontrent le drap. Très lentement, il fait glisser les jambes, accélérant l'horloge vicieuse qui lui martèle les tempes, puis il attend, fouillant le vide, obligeant ses yeux à des manoeuvres douloureuses. En vain. Même en oblique, il ne distingue rien.
    Au bout de longues minutes, les pulsations commencent à s'espacer, adoptant une cadence presque supportable, vingt secondes environ. Profitant du répit, il se tourne délicatement, se met en perpendiculaire avec le bord du lit. les genoux plient sans effort. Une surface douce accueille les talons, espèce d'ouate qui chatouille la plante des pieds. La conséquence est immédiate, idée soudaine, détresse que confirment de rapides attouchements : on l'a dépouillé de ses vêtements avant de le déposer là. Il se revoit, enfant, à la visite médicale de son école, nu, moqué pour une taille chétive, des poils retardataires. 
    Il se redresse, s'assoit, une main devant le sexe. Maintenant qu'il se sait en position de faiblesse, l'étape suivante se lever, tâtonner dans l'inconnu paraît insurmontable. Il hésite, concentré sur les battements des tempes qui seuls peuvent distraire sa peur. Une trentaine de secondes sont désormais nécessaires entre deux coups. Sans réfléchir, il soulève son corps,  saisit le drap qui vient à lui sans résister. Sa nudité emballée avec rage, il reste aux aguets, craignant d'avoir déclenché l'alerte et mis en branle des adversaires hypothétiques. Dans ses mouvements désordonnés, une certitude lui est venue : il a tué Mireille. [...]
début de la nouvelle "Le prisonnier" in Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001  

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Rédigé par Flora

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Publié le 24 Avril 2009

Rédigé par Flora

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Publié le 23 Avril 2009

   Il ne faut jamais se moquer des sentiments amoureux qu'éprouvent les enfants, même très jeunes. Je suis persuadée que ces tourments ressemblent fortement à ce qu'ils éprouveront plus tard, adultes. Et l'on peut causer des dégâts irréparables en manquant de respect pour ces émois, sources de souffrances et d'éblouissements intenses.
   En ce qui me concerne, j'ai toujours été sujette à des coups de foudre à retardement. Dans un premier temps, une rencontre même agréable ne déclenche rien, puis au moment où l'on s'y attend le moins, le calme plat vole en éclats, comme si le poison avait besoin d'un certain délai pour s'infiltrer et faire son effet.

   On peut le regretter ou non, et sans radoter sur les bons vieux temps où notre jeunesse rendait la vision de l'existence tellement plus exaltante, nos flirts étaient bien plus chastes, longtemps platoniques, ce qui n'enlevait rien à l'intensité des sentiments. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été une grande amoureuse mais je divulguais rarement mes attirances. Je peux en parler maintenant car ces temps semblent tellement révolus que je me sens à l'abri, du haut d'une certaine sérénité débutante. Je pouvais même éprouver des sentiments très forts simultanément, envers plusieurs personnes comme si j'avais le coeur à tiroirs multiples. Un coeur d'artichaut... Heureusement, un chagrin d'amour ne durait jamais longtemps, chassé par un nouveau coup de foudre. Les séparations étaient dues au destin : quitter un pays à la fin du séjour. D'autres amours enfouies, je pouvais en traîner la cicatrice profonde durant des années, sans qu'elles m'empêchent de vivre. Je ne me suis engagée corps et âme qu'en rencontrant Gilbert et les coups de foudre ont cessé miraculeusement.

   J'étais étudiante lorsqu'une amie m'a entraînée chez une voyante qui habitait, de façon pertinente, face à un cimetière. C'était une vieille dame qui lisait dans les cartes et les lignes de la main avec une grande réputation. Je me rappelle d'une seule phrase de ce charabia : "Je vois surtout des étrangers autour de vous. " L'année suivante, je suis partie à Moscou pour toute l'année universitaire, suivie d'un semestre à Leningrad. Ce sont de merveilleuses années d'apprentissage de la langue russe, de la mentalité, du mode de vie si différents de chez nous, malgré les régimes "frères". Les nombreux voyages nous ont amenés jusqu'en Asie centrale, à travers la Géorgie, l'Arménie, la Crimée, les pays baltes. La vie d'étudiant nous laissait beaucoup de loisirs pour l'apprentissage de la vie adulte aussi, tout simplement.
la suite suivra...

  

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Rédigé par Flora

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Publié le 21 Avril 2009

*Béni Ferenczy a été un sculpteur éminent de la première moitié du 20e siècle.

                                                                                                                             Ohain, le 4 juillet 1967

        Très chère Erzsike!

   J'espère que vous recevrez ma lettre car je n'ai toujours pas votre adresse que je suis obligé de reproduire de mémoire.
    La nouvelle de la mort de Béni   -   gravement malade depuis dix ans  -  m'a sidéré. Dans le monde artistique hongrois, sa vie exemplaire fut unique. Il était dépourvu de toute rhétorique, maladie qui envahit l'art de presque tous. Il ne laisse derrière lui que des formes pures, de la parole vraie  -  au lieu du lierre momifié de la rhétorique. De l'essence et non pas de l'apparence. La rhétorique est la principale maladie de l'art en Hongrie. La rhétorique à effet, en remplacement de l'acte nu du saut périlleux  -  le secret unique et muet de toute oeuvre véritable. Béni ne parlait que ce langage-là. 
    Très chère Erzsike, tout cela est vrai mais la mort reste la mort et rien n'y peut. Mais vous savez, avec les années, les morts que nous avons aimés et que nous aimons, sont plus nombreux que les vivants. Et de ce fait, le mur qui nous sépare d'eux s'amenuise aussi. Dans ma jeunesse, le monde  -  instinctivement  -  était le seul existant. Cependant, ce monde devient de plus en plus irréel à mes yeux. Et si c'est vrai : est-il vraiment parti, celui qui a quitté cette irréalité ? Je ne sais pas si je suis clair. La mort ne représentait pour moi une réalité absolue que tant que je percevais ce monde comme une réalité. Au fur et à mesure que le monde perd de son poids, les morts grandissent en nous. Dans un premier temps, la distance semble infranchissable, puis elle diminue de plus en plus, non pas du fait de nous leurrer à prendre les morts pour des vivants, bien au contraire : c'est selon les lois propres à cette distance infranchissable que la mort devient proximité intime jamais imaginée.
    Pardonnez-moi ces abstractions, à l'allure trop distante. Je ne les destine pas pour la consolation. Je veux vous rassurer sur la réalité.
    Très chère Erzsike, que pourrais-je écrire de plus ? Je sais que le fauteuil de ce cher Béni demeure vide. Ces dix dernières années, il a beaucoup souffert mais ça valait la peine. Il a retrouvé son innocence, il a pu mourir aussi pur qu'il était venu au monde. Et en cela, vous avez votre part incommensurable. Mourir ainsi, c'est "l'ambition" des plus grands. C'est le privilège des enfants, des saints et des génies. Pensez à cela et vous ne serez plus jamais seule.
                                                                                               
                                                                                                                                  Très affectueusement : 
                                                                                                                                                                                       János
 

traduction : T.R.   l'illustration est un dessin de B. Ferenczy, représentant J. Pilinszky

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Publié le 20 Avril 2009

    [...] Brodequins, bûcher, cangue, carcan, chevalet, corde, croix, écorchement, électrocution, estrapade, flagellation, fusillade, fouet, garrot, gaz, gibet, guillotine, knout, lapidation, match du Paris-Saint-Germain, pilori, potence, roue, tenaille, avec méthode, dans l'ordre alphabétique, il décida sa* mort dans des supplices atroces. Restait à bien choisir. L'écartèlement aurait été parfait mais il nécessitait quatre chevaux ; or les agriculteurs les remplaçaient par des tracteurs. La peste bubonique avait ses charmes. Comment se procurer le germe ? Il se rabattit sur le pal, utilisant, finesse ultime, le manche d'un balai, un instrument que la Montlieu, ci-devant marquise, authentique cul-terreuse, ne devait pas souvent toucher. Les spécialistes recommandaient un bout bien rond : les extrémités déchiraient les chairs et vidaient le patient avec une précipitation fâcheuse.
                    Habitant d'une ville, Octave Dollet se serait adonné aux joies des lettres anonymes, livrant par tonnes les secrets mesquins qu'il surprenait dans les correspondances volées. Ses circulaires photocopiées, enluminées de détails scabreux, de calomnies salaces auraient atteint commissariats et salles de presse. Des brouilles auraient suivi, procès, vengeances meurtrières et rancunes séculaires. Mais il habitait Vrévillemont, limace poussive glissant de part et d'autre de la route, entre la voie ferrée et le maigre ruisseau qui refusait de déborder, le trou sinistre et disgracieux de sa naissance, de l'enterrement de ses parents, carbonisés dans l'incendie de leur maison. [...]
* celle de Mme de Monlieu, riche et méprisante propriétaire de terres

extrait de la nouvelle "
Poste restante" in "Ennemis très chers"  éditions Le Manuscrit  2001
Illustration R.T.

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Publié le 19 Avril 2009

Rédigé par Flora

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Publié le 17 Avril 2009

   Que faudrait-il faire pour que ces miettes sans prétention de la mémoire deviennent de la littérature (pour répondre à certaines questions qui m'étaient posées) ? Sans même évoquer la question du talent, atteindre, je pense, les limites du dicible, sinon passer au-delà. Mehmet Güleryüz, peintre istanbouliote dont j'ai fréquenté l'atelier durant 3-4 ans, me disait : "Toi, tu n'es pas prête à sauter dans le ravin !" Il avait raison, il a toujours  raison... Se mettre en danger vertigineusement, dans l'ivresse des mots sortis des tripes, cachés ou non derrière le voile clément de la fiction ou explorer le langage pictural en puisant aux mêmes sources, en se heurtant au mur de l'impuissance  -  c'est, bien sûr, frôler la folie ! Sinon, on reste dans les sentiers prudents, pépé, mémé dispensant gentiment leurs souvenirs enjoués, leurs conseils bienveillants et radoteurs ! Evidemment, cela dérange moins ! On peut se laisser bercer dans la douceur des paysages et bouquets lénifiants des mauvais tableaux de dilettante : aucun danger ni pour l'auteur ni pour le spectateur, les puces ne sont pas secouées et l'on respire à l'économie, en attendant la cloche qui sonne la fin de la récréation...
   
   Que puis-je raconter de gentillet après une telle introduction ? L'histoire en pointillé de J. peut-être. Il faut que je retourne aux années du lycée. Elle est l'une des plus brillantes de notre classe qui est de très bon niveau dans l'ensemble. Discrète, taciturne même, elle est excellente dans toutes les matières. Physiquement, l'adolescence la bride étroitement dans des complexes douloureux : son joli corps est affligé d'une pilosité assez abondante, elle doit épiler ses sourcils, son visage et ses jambes. Tacitement, nous la soupçonnons très amoureuse d'un de nos professeurs, sentiment qui empourpre son visage à chaque interrogation. Elle est appelée à un brillant avenir, tout comme sa soeur aînée, plus légère, plus jolie.
   Je la revois vingt-sept ans plus tard, à un repas de classe. Elle est toujours aussi silencieuse, peut-être même davantage. Elle est accompagnée de jumelles ravissantes âgées d'une dizaine d'années et d'un vieux monsieur que je soupçonne être son père. Il s'avère être le mari. De temps en temps, J. sort de la salle, puis revient un peu plus blême. On m'apprend discrètement son alcoolisme profond... Peu de temps après, la nouvelle de sa mort me parvient. Elle a quarante cinq ans.

la suite suivra...  

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