Publié le 31 Janvier 2010

Krisztina RadyJe ne suis pas une habituée de Paris Match, pas même dans les salles d'attente de dentistes ou sous les ciseaux d'un coiffeur. Tout en assumant sereinement ma dose de futilités qui m'incitent, de temps en temps, à quitter les pages savantes ou poétiques, pour m'abîmer dans un Marie Claire ou une revue de déco pour une bouffée de légèreté, une page de prévisions planétaires auxquelles je ne crois pas du tout, mais qui me redonnent la pêche si elles sont favorables !... Mais Paris Match me rebute par sa soif du sensationnel qui transforme le malheur en scoop, flattant notre voyeurisme malsain... même s'il y a pire sur le marché.
   Ces quinze derniers jours, je l'ai acheté deux fois. Quelque chose que je m'explique mal, m'attire irrésistiblement vers ces pages, même si, j'en suis certaine, elles ne m'apprendront pas davantage mais me rapprocheront d'elle.
   Qui connaît le nom de Krisztina Rády ? Et si je dis qu'elle est (était) la femme de Bertrand Cantat et la mère de leurs enfants ? Le dimanche 10 janvier, elle s'est pendue dans leur maison de Bordeaux, juste au-dessus de la chambre où son mari était en train de faire la sieste. Elle avait 41 ans.
  
Le suicide est un geste tragique qui nous surprend toujours et nous culpabilise par son mystère. Il se commet dans une extrême solitude, que l'on soit entouré ou abandonné. Appel au secours ou acte de désespoir sans retour. J'ai toujours refusé de le qualifier de "lâcheté", à l'instar de certains moralisateurs. Même si la vie est difficilement supportable, il faut une dose de courage hors du commun pour accomplir ce saut dans le vide absolu.
   Krisztina Rády était Hongroise. Elle a choisi la double nationalité, tout comme moi, par fidélité. On ne peut pas renier sa famille, une bonne partie de sa vie. Elle a adopté la France comme la France l'a adoptée. Elle a oeuvré sans relâche pour le rapprochement, la découverte mutuelle des deux cultures, en organisant des festivals de musique, en traduisant et adaptant des oeuvres. Elle était admirable d'énergie déployée, de talent à rapprocher les gens, d'un sens inné de contact chaleureux et stimulant.
   Je ne veux pas m'étendre sur le coup de foudre qui a éloigné son mari ni sur le drame de Vilnius, sur son statut d'icône de la femme bafouée qui soutient son mari avec une dignité sans faille. C'est la façade pour le monde extérieur avide de sensations qui ne doit pas se repaître des détails intimes. J'ai lu la postface à la traduction hongroise faite par elle, de Persepolis de Marjane Satrapi. Son portrait écorché et enthousiaste transparaît à travers les lignes et l'acte du désespoir ultime devient moins opaque...

   Bizarrement, la première chose qui m'était venue à l'esprit au choc de la nouvelle : en Hongrie, championne du suicide, la méthode favorite reste la pendaison...
 

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Rédigé par Flora

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Publié le 30 Janvier 2010

   Une amie me dit un jour : "Moi, je serais incapable de m'en aller à l'aventure, sans pouvoir retrouver mon lit, mon oreiller habituels le soir!" Quant à nous, eh bien, nous n'attendons que le moment de briser la routine !
   Une grande partie de nos affaires dont les meubles, repart vers Laon, tandis qu'un container prend la route par camion en direction d'Istanbul. Nous trois, nous attendons le feu vert du Ministère des Affaires Etrangères à Laon. Notre fils doit rentrer en CE1 et Gilbert au Lycée Galatasaray. Ma tâche sera de trouver un logement et de m'occuper des formalités dans un pays inconnu, sans parler un traître mot de sa langue. Au lieu de nous déstabiliser, ces incertitudes nous remplissent d'une agréable excitation, nous sommes contents de fermer la parenthèse libournaise et de repartir à l'aventure !
   Notre voiture est bourrée de valises : le déménagement peut mettre des semaines à nous parvenir et il faut assurer la rentrée ainsi que l'arrivée de l'automne. Sans parler des médicaments pour l'année et les cadeaux de Noël de notre fils avancés par la famille et son cartable flambant neuf. Quelques affaires auxquelles nous tenons trop pour les risquer dans un déménagement.
   Nous traversons l'Allemagne, l'Autriche et, sans toucher la Hongrie, nous bifurquons vers la Yougoslavie, encore en entier mais au bord de la faillite  -  nous sommes en 1984... Après la Slovénie, petite annexe verdoyante de l'Autriche voisine, nous longeons la Croatie, la Serbie, sur des "autoroutes" en construction, à voie unique dont il ne fonctionne que les cabines de péage... Le soir, veille de mon anniversaire, exténués, nous atterrissons dans un grand hôtel sur les hauteurs de Belgrad. Nous laissons notre voiture sur le parking éclairé, bien en vue, veillé par un gardien qui exhibe son arme pour nous rassurer. Impossible de tout vider, nous prenons juste le nécessaire pour la nuit. Vers 2 heures du matin, c'est ledit gardien qui nous tire d'un sommeil de plomb : notre voiture a été cambriolée, carreau avant gauche brisé et nos affaires disparues ! Le lendemain, ma sommaire compréhension du serbo-croite aidant, nous passons la journée à errer dans Belgrad pour porter plainte au commissariat, pour déposer la plainte à la délégation de la MAIF, après avoir déniché une traductrice assermentée et enfin, pour trouver une bâche en plastique afin de camoufler le trou béant à la place du carreau. Le gardien nous accompagne avec zèle  -  il nous offre même la bâche  -;  nous sommes persuadés de sa complicité avec les voleurs : plusieurs indices vont dans ce sens. Nous sommes sonnés, exténués, sales et nous n'avons pas le temps de nous attarder plus d'une journée. Le soir même, ainsi rafistolés, nous prenons la route vers la Macédoine grecque.
la suite suivra... 

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Rédigé par Flora

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Publié le 28 Janvier 2010

Ces quelques extraits se trouvent cités dans l'article de Gyula illyés dont j'ai traduit précédemment le début. Je ne sais pas d'où ils sont tirés : l'auteur ne mentionne pas le titre. Les extraits illustrent "l'élément poétique" d'une prose. En lisant, j'ai été frappée par l'acuité du regard, de la justesse des mots pour exprimer ce que nous ressentons d'indicible dans pareille situation. Que tout le monde est appelé un jour à affronter. Il y a quelque temps encore, je ne sais pas si j'aurais été capable de le traduire... Peut-être.
A quoi sert la littérature ?...

   Pourquoi éprouvons-nous ce sentiment étrangement beau en nous penchant sur un endormi ?
   Parce que nous avons le pouvoir de le réveiller. Je me suis toujours penché sur un endormi avec le bonheur de ce pouvoir.
   Pourquoi les hommes considèrent-ils la mort comme la soeur du sommeil ?
   Parce qu'ils espèrent le réveil. C'est pour cette raison que nous saisissons tout de suite la main du mort, que nous l'appelons, que nous lui caressons le visage, pour qu'il se réveille. Comme tant de fois auparavant.
   Pourtant, derrière la peau, la cage thoracique, l'os frontal, il n'y a plus de coeur qui batte, de cerveau vivant autonome, d'yeux, de poumons qui se soulèvent  -  plus rien. Le visage du mort est comme une peinture : je vois les lèvres, le front, les paupières mais aucun n'a de prolongement vers l'intérieur. Plus de bouche qui prolonge les lèvres, de réflexe léger qui appartienne aux genoux, plus de pensée derrière le front. Le mort n'a plus de mots, de tissus, son corps n'est plus sillonné de nerfs, de vaisseaux, il n'a plus d'estomac, de foi, de palais, il devient un état unique : il dort, tandis que tout se mélange en lui. Les frontières intérieures, les membranes sont rompues.
...
   Je ne me souviens pas combien de temps je suis resté assis près d'elle*, morte, étendue sur le lit. Je savais bien que dès le moment où je préviendrais quelqu'un, le monde ferait irruption, les autorités, les gens. Ils me la prendraient. Nous ne serions plus jamais en tête-à-tête.
   Je n'arrivais pas à me lever. Je repoussais l'instant où je serais obligé d'avertir le monde.

  
Cela a duré dix minutes ou une demi-heure. Un temps rempli d'invraisemblance, de certitude et d'effroi juvénile. Je savais tout et je ne comprenais rien. 

* le hongrois ne distingue pas le masculin/féminin de il ou elle. Ainsi, on peut garder un certain aspect universel, une l'ambiguïté que je devais cependant rompre en français... 

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Rédigé par Flora

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Publié le 27 Janvier 2010

III

Les unes... c'est de la jambe... les autres... du bras... les autres... tout le monde souffre ici.
Edmond et Jules Goncourt, Soeur Philomène

   L'épigraphe ! Séverine la haïssait et ne pouvait l'oublier. La phrase la hantait à toute heure du jour, comme inscrite au coeur de chaque cellule. Tout l'accusait dans ce message stupide que la pierre perpétuait. Plus obsédant encore : il y avait neuf chances sur dix pour que l'épouse fidèle, incapable de se remarier, s'éternise, un jour, pourrissante, sous ce message indigne. Qu'est-ce qui lui avait pris de respecter jusqu'à l'humiliation les dernières volontés d'un malade ? Elle espérait périr dans l'estomac d'un requin, après une croisière achevée en naufrage, se dissoudre dans l'explosion en vol de l'avion des vacances ou, plus banal, se laisser inviter dans une autre tombe par un ami, un vieil oncle ou par Ariane à qui la solitude pesait tant. "Une vie sans éclat", "une envolée" unique ! Elle n'avait donc offert à Philibert aucun relief, aucun bonheur ?
   Chaque soir, seule dans un lit trop grand, la lampe allumée par peur des craquements de la vieille maison laonnoise ou de l'appartement parisien, elle concoctait une réplique, l'épitaphe cinglante qui clouerait le bec au mort ingrat. Dans un premier temps, elle avait envisagé le mimétisme :

Dans une vie sans éclat, elle ne connut qu'une envolée : le 2 février 2007,
Philibert Tique descendait dans la tombe.
  
Elle avait renoncé. Outre que l'affirmation était mensongère, elle risquait de la faire passer, aux yeux de sa fille, pour un monstre absolu. Elle explora d'autres pistes.
 
 

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Rédigé par Flora

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Publié le 26 Janvier 2010

J'ai connu Guy Goffette romancier avant le poète. Dans une émission de Bernard Pivot, il a présenté son roman terriblement beau Un été autour du cou. Après l'avoir lu, j'ai aussitôt proposé que nous invitions le poète pour construire autour de lui le N° 13 de notre revue Hauteurs sur la poésie contemporaine. Au Salon du Livre de Paris, le contact a été établi et nous avons délégué notre rédactrice poète pour l'interviewer. L'entretien a eu lieu et il a duré plus de 3 ans, pendant lesquels ils ne se sont plus quittés...

POESIE

I.                                                                                                 II.

Dès l'aube tout est dit : les pas                                   Il reste deux ou trois choses
que nous ferons, l'herbe en porte                               à dire sous le ciel, deux 
déjà la trace, et nos paroles,                                       ou trois seulement par quoi
la brume en use le tranchant                                       les poètes se reconnaissent
sur le sein des collines, l'échine bleue                      - c'est un creux, une ride, une
de la rivière, les tuiles cassées                                  veilleuse dans la nuit de l'oeil,
par le gel, et sur ces trois notes                                  deux ou trois qu'on peut à peine
inlassables du merle dans le cerisier                        entendre et qui nous tiennent
qui émerge : tout est dit,                                               comme l'été dans la langue d'avril
mais le plus dur nous reste :                                       à la merci des marges.
trouver la juste dédicace.
 

Portrait par R.T. 
Portrait du poète, écrivain Guy Goffette (1947)

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Rédigé par Flora

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Publié le 25 Janvier 2010

   Les six années effervescentes de Berlin sont suivies de deux à Libourne : une période en apnée totale. La Gironde, région enviée pourtant, conjugue la beauté sauvage des plages de l'Atlantique et la douceur des vignobles où la moindre bâtisse s'appelle "château". Ce n'est pas rien que d'habiter à 10 km de Saint-Emilion, de voir les nobles bouteilles de Pomerol pousser à la sortie de la ville et d'être à 50 km des sables fins et des vagues impressionnantes de l'Atlantique !
   Toute cette beauté inoubliable et exaltante se paye très cher : par une Solitude absolue et sournoisement dévorante. Le Bordelais est réputé par son hermétisme envers les "envahisseurs" : en touristes, passe encore ; certes, sans débordements enthousiastes, mais en résidant, à vouloir partager l'héritage ancestral des "autochtones" de soleil et de beauté : les murailles des bâtisses cossues se rehaussent aussitôt pour empêcher le regard de s'infiltrer dans les jardins secrets dont les parfums enivrants laissent seulement deviner les mimosas en fleur à la fin de l'hiver.
   Je suis plutôt de nature ouverte et sociable mais l'isolement total de ces deux années me font frôler la dépression, avec son cortège de terreurs nocturnes, de tremblements subits et d'autres symptômes psychosomatiques... J'essaie pourtant : je fréquente la fac de Bordeaux afin de parfaire ma licence de russe, entamée à Berlin d'où je prends l'avion pour passer les examens semestriels à l'Institut des Langues Orientales à Paris, les mains dans les poches, puisque je ne peux pas suivre les cours... pour obtenir l'équivalence de mes diplômes hongrois. Ma foi, avec des résultats dûs aux beaux restes de mes études terminées dix ans plus tôt ! Je fréquente aussi un atelier de dessin, j'expose et j'obtiens même un deuxième prix, doté de deux bonnes bouteilles de bordeaux ! 
   Malgré tout, la solitude des journées entières, les mauvaises conditions de logement minent le moral. La nomination de Gilbert à Istanbul arrive à point nommé, comme une ultime bouée de sauvetage. Formalités, déménagements  -  et nous prenons la route mi-octobre, aux alentours de mon anniversaire. La confirmation du poste tarde à arriver (avec la Turquie, les postes sont toujours soumis aux soubresauts "climatiques" des relations franco-turques) et le ministère n'a plus le temps d'obtenir les visas hongrois et bulgare : nous prenons donc l'itinéraire plus long, par la Grèce. L'aventure démarre fort dès la première nuit, celle qui précède mon anniversaire...


la suite suivra...
  

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Rédigé par Flora

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Publié le 23 Janvier 2010

   Je feuillette le Journal (Naplójegyzetek, Századvég Kiadó 1994) de Gyula Illyés : il relate les années 1979-80. Je ne peux m'empêcher de me poser la question : pourquoi sommes-nous captivés par les journaux intimes, correspondances des grands écrivains ? Dans celui d'Illyés, aucune révélation croustillante et je m'y abîme quand-même... Le style. La réflexion pertinente qui jaillit d'un épisode apparemment insignifiant. L'écrivain, le poète y laisse sa patte, sa vision profonde, globale des choses, même s'il ne parle que des événements  du quotidien, de l'hôpital, d'une sortie, d'un enterrement ou d'une rencontre...

A propos de la poésie de Endre Illés (début):
L'émotion poétique nous atteint, la plupart du temps, de biais, de façon inattendue. La Muse se déplace pieds-nus. Elle ne marche pas, elle se faufile, elle se glisse, furtive; avec sa lanterne, elle éclaire les ténèbres, celles du monde de nos pensées et sentiments, dans lequel nous avançons nous-mêmes à tâtons.
   Notre surprise est double. La lanterne de la déesse compétente en poésie  -  Calliope (et Polymnie)  -  révèle des trésors éblouissants. Mais elle ne s'éclipse pas avec eux. Il est peu de dire qu'elle nous les laisse en cadeau. Ce fabuleux trésor était à notre portée, depuis les commencements, mais il se trouvait dans l'obscurité profonde ; c'est-à-dire, nous manquions d'yeux pour le voir. C'est cette expérience qui nous transporte au paradis, du moins à celui, imaginé par les Grecs.
   Plus un poème veut être "poétique" selon les règles, plus j'observe ses pas avec méfiance. Surtout les pas formatés, les plus faciles à suivre, selon les dernières écoles de danse! Que l'on peut habiller un poème en prose  -  sinon l'y dissimuler  -  Beaudelaire en a déjà fait loi. Il a écrit tout un recueil de ces poèmes déguisés. Nous ne nous rendons même pas compte combien de fois "l'élément poétique" jaillit dans l'oeuvre de prosateurs traditionnels  -  romanciers, nouvellistes. Combien de fois, les déesses citées plus haut traversent en courant les bois des phrases sévèrement objectives. (...)
 

traduction : R.T. 

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Publié le 19 Janvier 2010

   Séverine est moins douée que moi pour les langues étrangères. Les guillemets la rassurent. A la sortie de l'hôpital, elle fait des pirouettes et des sauts périlleux, comme la gymnaste qu'elle fut, dans son enfance. Je pourrais lui montrer qu'elle avance sur un fil, funambule fragile. Je préfère profiter de sa bonne humeur retrouvée, entretenir l'espoir et fêter l'événement dans un salon de thé. Le cancer favorise les relations de couple. J'ai bien fait de ne pas choisir une crise cardiaque.
   Le soir, coup de téléphone d'Edouard. Une heure s'égrène, le double du tarif habituel. Une étudiante aux yeux bleus se passionne pour les paradoxes temporels. Elle propose de consacrer son mémoire de maîtrise à "la dialectique du rationnel et de l'irrationnel dans les récits de voyage dans le temps". Quelques exemples sont déployés. Une machine temporelle tombe en panne au moment du retour. Le chrétien acharné qui l'avait empruntée pour démonter la véracité des Evangiles se fait crucifier à la place de Jésus dont il a découvert qu'il était mongolien...
   Au détour du temps, Edouard m'explique qu'il a souscrit une assurance-vie. L'affaire du siècle que seul un esprit subtil pouvait détecter. Lui qui exige toujours de ses étudiants le mot précis, pourquoi parle-t-il d'assurance-vie ? C'est de mort qu'il s'agit.
   J'ai cherché "myélome" dans mon "Petit Robert". Il n'y est pas. Je ne suis pas malade !
 

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Publié le 18 Janvier 2010

Rédigé par Flora

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Publié le 17 Janvier 2010

   Le monde est sous le choc des images provenant de Port-au-Prince. Comme si ce bout d'île n'avait pas encore assez souffert, comme s'il était encore et encore puni d'avoir osé déclarer la première république libre d'anciens esclaves... Pendant longtemps, de petits tyrans cruels se succèdent pour exploiter sans fin la profonde misère du peuple, le maintenant dans la terreur de leurs milices parallèles. Et pourtant, cette languette de terre dentelée et accidentée, en bordure de la prospère République Dominicaine qui a su tirer son épingle (touristique) du jeu, est habitée par le peuple le plus créatif de l'espace caribéen et donne nombre de musiciens, de poètes, de peintres et d'écrivains, souvent à l'émigration...
   Dans le numéro 19 de la revue
Hauteurs, paru en mars 2006 et le dernier à avoir été "monté" par Gilbert, nous avons publié un poème de Saint-John Kauss, poète haïtien vivant à Montréal. Cette longue mélopée douloureuse parle de la nostalgie de la terre natale perdue, de la tragique impossibilité d'y vivre et d'en être inconsolable. En voici un court extrait:

  (...) et si belle que fût cette île qui porte couronne de morts de
     de veuves
     et d'orphelins
     je parle de cette terre partisane et quelques arpents de ciel où
     convergent
     à grands pas la liberté et tout ce qui est à recommencer
     je parle de cet océan de nègres qui calculent de craie à l'ardoise
     je parle d'une île impaire abandonnée comme une honte
     je parle de ma terre et plus qu'un simple murmure entouré
     d'oiseaux
     et de chants sauvages (...)


  Le lecteur français connaît bien ne serait-ce que René Depestre ou Dany Laferrière, couronnés tous deux de prestigieux prix littéraires. Il y a quelques jours, dans un entretien, Dany Laferrière évoquait l'extraordinaire créativité du peuple haïtien comme seul rempart permettant de supporter la misère et de rester debout. Cela me fait penser à une phrase que je cite librement : "La littérature ne sert à rien, sauf à aider à vivre"...   
      

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Rédigé par Flora

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