Publié le 30 Mars 2011

   "Je me rends compte avec l'âge et l'expérience que je serai toujours cette incurable idéaliste, naïve et enthousiaste, même si un peu plus prudente qu'avant. Je continuerai de sublimer les êtres et les sensations, tout simplement parce que je ne peux pas vivre autrement, sinon je m'éteins. Si les activités (la revue) ou les personnes (X.) me lassent ou me déçoivent par leur mesquinerie, le moteur cale et c'est fini, irréversiblement, même si je me force encore un peu, par pitié ou par devoir. (...) Toute ma vie ne serait-elle pas une série d'emballements forts et irréels? Le réel n'aurait pas été si beau, peut-être, au fond... Une série de rencontres non abouties, aussi... Abouties, elles n'auraient pas vraiment tenu leurs promesses..."

   Encore un petit extrait de mon "cahier rouge". Les années s'enfuyant, on repense fatalement à toutes les rencontres qui ont jalonné notre vie. Elles m'ont toujours passionnée, j'étais avide de découvertes, tels les explorateurs se lançant vers des terres vierges: pour moi, des personnes à décrypter, territoires inconnus. Une rencontre, c'est une porte entrouverte, une invitation. Ce que je cherche invariablement, c'est l'échange de fond, la résonance qui permet de jeter une passerelle entre des esprits en quête de réponses à des questions essentielles. Résonance stimulante qui permet de voir plus loin dans ses propres interrogations. 

   La blogosphère dans tout ça? Purement virtuelle, c'est certain. Elle suscite des échanges éminemment précieux entre des personnes insaisissables: est-ce leurs ombres éthérées qui conversent de façon si intime, si confidentielle? Parfois, très rarement, quelques dérapages incompréhensibles, agressivité inexplicable d'ego blessés ou frustrés qui se vengent gratuitement, anonymement, alors qu'il suffirait de passer son chemin. Ici, personne n'est redevable à personne. La flagornerie n'est nullement obligatoire. On a droit au silence.

   Pour moi, c'est un nouveau type de rencontre, éventail plus large, quasi illimité, sans pour autant se substituer à la réalité. Plus risquée? Moins risquée? Les deux. Nous sommes des êtres émotionnels. Nous nous attachons à des parfaits inconnus et qui le resteront, pour la plupart d'entre eux. Nous nous livrons  -  jusqu'aux limites établies par nous-mêmes. Les blogs sont des fenêtres ouvertes qui nous invitent à jeter un regard à l'intérieur de la maison et parfois même à entamer la conversation au passage. Je pense encore à Kirnette. Brave petit soldat, elle a mené, jour après jour, sa bataille contre un cancer du sein. Je suivais son blog, admirative devant la leçon de vie qu'elle nous donnait, sans jamais abdiquer, tournant en dérision son infinie souffrance. Le dernier message de son blog, émanant de son amie nous a annoncé le jour de son inhumation.

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #réflexions

Repost 0

Publié le 27 Mars 2011

Les morts se suivent..Particulièrement décourageante, la page cent trois: quatorze mots à la portée du moins intuitif des étrangers, identifiables au premier coup d'oeil. Manastır, manolya, manto, mareşal, margarin, marmelat... A quoi bon se démener pour apprendre une langue rare, peiner jusqu'à l'aube sur des manuels rébarbatifs si la clef du savoir s'offre  impudiquement au premier touriste venu, épicier bedonnant de Kronenbourg ou veuve en mal d'amour? Dans quels regards lire le respect si, à la mention de vos titres: "Pierre Ventori, diplômé de l'Institut des langues orientales, stagiaire à l'Institut d'études anatoliennes d'Istanbul, auteur d'un mémoire sur l'usage des ceintures de chasteté dans l'empire Ottoman, de la prise de Constantinople à la révolution française", vous vous entendez répondre:

-  Vous parlez turc? Quelle langue amusante! Manto, mareşal, margarin, marmelat, on croirait du français...

   Désespérant, même si la maudite page se hérisse aussi d'inconnus inaccessibles, marangoz, marifet, martaval, ou de faux amis délicieusement pervers, mani qui signifie obstacle ou manda, le buffle, piège tendus au néophyte  qui se prétend déjà savant. A l'idée d'un naïf réclamant, dans un bureau de poste d'Ankara, le formulaire nécessaire à l'expédition d'un buffle, le turcologue averti qu'est Pierre Ventori se trouve un peu revigoré. Il n'en laisse pas moins échapper un soupir, regret de n'avoir pas su se spécialiser dans une langue plus ésotérique, défendue par un alphabet hermétique, comme l'hébreu ou le japonais.

   "Le ministère de la Culture vous prie d'assister à une conférence de Pierre Ventori, japonisant diplômé de l'université de Tokyo, auteur d'une thèse sur l'usage de la baguette dans la sexualité nipponne."

   Relevant un instant la tête, il aperçoit la frêle silhouette devant une boutique de produits hors taxes. Après deux heures de bousculades aux guichets, enregistrement des bagages, contrôle des passeports, douane, l'attrait des parfums est assez fort pour lui faire oublier la fatigue. A moins qu'elle ne craigne l'mmobilité de l'attente, le temps vide où elle pourrait penser à ce qu'elle s'apprête à quitter. Bouffées d'Opium ou de Chanel n°5 propices à l'amnésie? Un groupe de corbeaux, longs voiles informes, visages gommés par le tissu noir, l'enlève progressivement à sa vue, le replonge dans le dictionnaire. Marka, marksizm, maroken, marşandiz viennent à leur tour le narguer. Il tourne la page rageusement. (...)

"Tu es Pierre", nouvelle in Les morts se suivent et se ressemblent, éditions Manya, 1992 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

Repost 0

Publié le 24 Mars 2011

 

Tancsics-utca_NEW.jpg

Encore une relique que recelait la grande valise dénichée chez ma mère...

Elle contenait un certain nombre de feuilles que ma prof de dessin lui aurait rendu

avant de disparaître...

Cette prof a toujours beaucoup cru en moi, bien plus que moi-même.

Le dessin date de 1961 et il représente notre rue, un jour d'été.

Je l'ai fait à la va-vite, pour m'amuser (on le voit à la ligne des toits, capricieuse).

Les couleurs sont restées miraculeusement fraîches, en dépit des 50 ans écoulés.

Je me souviens, ma prof m'a passé ses vieux tubes de gouache desséchés, 

et moi, pendant des heures, je m'émerveillais à diluer les couleurs féeriques... 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #images

Repost 0

Publié le 21 Mars 2011

Rideau-1-jpg Ma petite Julie, quelle drôle de vie, ma beauté! Tu ne m'as jamais connue autrement que ta grand-mère dont la première vocation est de t'emmailloter dans une tendresse inconditionnelle... Pour toi, je n'ai peut-être jamais été jeune, encore moins enfant...

   Tu es l'enfant de mon enfant... La naissance de ton père a été l'émerveillement: je n'en revenais pas que ça ait pu m'arriver!  La tienne, il y a maintenant 15 ans, a suscité une autre sensation. Je me souviens très bien du moment où ton père t'a posée sur mes bras avec précaution. Je me suis penchée sur ce minuscule être fragile qui ne pesait rien... Alors, ton regard vif, pénétrant a accroché le mien, à la manière d'un harpon qui ne lâche plus... Un fil invisible nous a reliées instantanément. Tu m'as adoptée et je t'ai adoptée à jamais.

   C'est à mon enfance que tu me relies à présent, à cette période douloureuse dont j'ai mis une vie entière à me remettre. Est-ce la courbe de ma vie qui s'approche de son plan initial? Probablement... J'entame donc mon adolescence, avec ses besoins viscéraux de confidences. J'ai envie que tu saches, avant ma disparition, qui avait donc été cette aïeule qui t'aimait tant, sans s'être posé la question du pourquoi... Celle qui t'a confié une partie de ses gènes.

   Tu as sans doute gardé quelques souvenirs fugaces de ton arrière-grand-père. Il est mort à 89 ans. Tu l'as vu en vieillard encore solide comme un chêne, aussi ténébreux et taciturne comme ledit arbre. Moi, je l'avais connu jeune et beau, autoritaire et résolu, ne tolérant personne en travers de sa route. Je me demande parfois, comment il se comportait dans l'intimité avec ma mère qui était la douceur personnifiée. Parvenait-il à se délester de ce masque de rigidité qu'il arborait en permanence devant tout le monde? Une volonté sans concession de garder la face en toute circonstance... Il a fini par tomber de cette façon, d'un seul bloc, comme il avait vécu, d'une crise cardiaque clémente. Je n'ose pas l'imaginer en lente agonie, à la merci de la pitié de ceux qu'il traitait d'un mépris souverain, toute la vie durant...

   Je peux te dire maintenant que j'ai été bel et bien son souffre-douleur. Mon frère a eu droit à quelque bienveillante indifférence. Moi, sa fille qui lui ressemblais tant, je me cachais de son regard lapidaire, autant que je pouvais. Pendant longtemps, je ne comprenais pas la raison du dégoût que je décelais dans ses yeux  -  et dans ses propos lâchés çà et là, qu'il distillait sans se soucier des souffrances gravées en moi pour l'éternité... Une fois, j'ai même surpris la phrase la plus cruelle qu'un père puisse prononcer au sujet de sa fille: "Je ne comprends pas comment j'ai pu engendrer ça!"...

   Tu vois, ta vieille grand-mère en a encore les yeux qui brûlent!... Tu me demandes pourquoi tant d'acharnement. Regarde-moi dans les yeux. Tu me trouves encore jolie pour mon âge qui doit sembler canonique du haut de tes 15 ans! Tu me scrutes et tu ne décèles rien. Tu as raison, il n'y a que moi qui vois ce défaut que plusieurs opérations, à l'âge adulte, ont réussi à rendre imperceptible. Pour moi, il y est toujours, en souvenir indélébile des humiliations de mon enfance.

   C'était il y a très longtemps. C'était hier. J'avais à peine 5 ans. Mon père chargeait la voiture en vue d'un départ en vacances. Même la galerie croulait sous les bagages, soigneusement empaquetés. Il ne restait plus qu'à attacher le tout. Je me tenais près de la portière d'en face, le regard éperdu d'admiration pour le géant tout-puissant qu'était mon père. Un des crochets lui a échappé de la main et la sangle élastique l'a projeté dans mon oeil gauche. J'ai ressenti une douleur aiguë et la tiédeur du sang sur la joue. Le reste se perd dans les années de souffrances continues. Ma différence hideuse se lisait dans tous les regards et surtout, dans celui de mon père. Incapable d'assumer sa culpabilité, et dans l'espoir d'en effacer la cause, il a préféré me rejeter...  

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #microfictions

Repost 0

Publié le 18 Mars 2011

IMG-copie-2.jpg  

Ma grand-mère maternelle, Mária... Elle est née en 1898, décédée en 1979...

J'ai fait ce portrait d'elle pendant des vacances d'été que je passais souvent chez mes grands-parents maternels, à l'autre bout du pays (cette autre extrémité faisait un peu moins de 400 km...).

Cela devait être au milieu des années 60, lorsque j'étais encore lycéenne.

Ma mère a gardé d'elle une photo ancienne : très belle jeune fille élancée, port de tête fier et un regard à damner tous les soupirants... De fait, mon grand-père y avait succombé, à vie... 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #images

Repost 0

Publié le 17 Mars 2011

ilo-pour-l-Impertinente.jpg J'ai entamé ce cahier de brouillons il y a tout juste 2 ans, pendant mon dernier Salon du Livre à Paris, pour meubler la lassitude profonde qui m'a saisie sur le stand. J'en suis à la page 118, d'une écriture serrée. C'est devenu une addiction, un besoin presque viscéral. Pour usage strictement personnel, car je suis loin d'être persuadée de son intérêt pour quiconque d'autre que moi... Je ne cesse, d'ailleurs, de me poser la question à ce sujet: pourquoi ai-je ce besoin irrésistible? Je recopie ici un petit extrait qui tente de répondre à cette question (prenant le risque de n'intéresser personne, tant pis...). 

dimanche 3 octobre 2010Mon anniversaire approche: ** ans. Incroyable. Ai-je vraiment traversé ces années-là? Il faudra, peut-être, que j'écrive un petit bilan à cette occasion... Mais, qui dit bilan, dit pesée, fin éventuelle d'un cycle. Et je n'aime pas les FINs! Le soleil est voilé, il s'enveloppe dans une pâleur maladive. La nature s'apprête à s'emmitoufler pour l'hiver. Mon amour, sous le marbre, as-tu froid dans ta solitude en compagnie des autres morts?... Je sais que cette idée est débile, mais l'amoureuse de la vie que je suis, ne peut pas s'en empêcher. La vie est une exaltation. Parfois tristesse morne, souffrance aiguë, mais toujours grandiose.

Au fond, j'aime l'écriture à la main, cette relation charnelle à l'idée qui se dessine sur le papier. Il faut le feutre doux, le papier sans lignes ni carreaux qui entraveraient la pensée, pour ressentir cette course inlassable des mots attrapés au vol. Des images, des parfums, toute sorte de sensations à transcrire, à fixer sur le papier. La relation des mots à la réalité? Plutôt, le pouvoir des mots justes à retranscrire le ressenti ou les souvenirs... Le soleil s'apprête à se cacher derrière le clocher. J'espère qu'il y aura encore des jours comme ça!...

Ca y est, les 100 pages sont franchies! Est-ce à prendre en compte? Je pense que oui.  Je témoigne  -  pour moi-même  -  du temps qui passe... Je tente de le saisir, de le fixer. Obstinément. J'écris tout ça sans dictionnaire, sans vérifier l'orthographe, sans chercher à affiner le style. Comme ça vient, comme ça coule. Cette spontanéité "non-travaillée" compte aussi pour moi. Comme saisir la pensée à la naissance. Je suis encore au jardin! J'apprécie infiniment ce sursis. J'ai repoussé les courses pour pouvoir profiter du soleil que l'on devine à peine derrière son voile. Je voudrais en faire des stocks pour  supporter les mois à venir... 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #réflexions

Repost 0

Publié le 15 Mars 2011

images-copie-1.jpeg Peu de gens savent en France que le 15 mars est probablement la date la plus importante pour le coeur des Hongrois. La Fête Nationale. Comme tout petit pays auquel on a toujours tout confisqué, il y tient, à cette date. Il y en a eu plusieurs, des jours fériés imposés par le régime communiste, mais le 15 mars demeurait, inamovible, avec des cocardes rouge-blanc-vert sur le coeur et ce jour-là, nous nous sentions un peu en résistance... Une fête choisie et non imposée. Un jour pour commémorer le sursaut héroïque d'un peuple contre un empire, David contre Goliath.

   En 1848, un vent révolutionnaire balaye la Sicile, le Piémont, certaines provinces allemandes, Paris se soulève en février. Au début de mars, à Vienne même, le peuple obtient la liberté de la presse. Il n'y a pas de raison qu'elle ne soit pas accordée à la Hongrie, province de l'Empire Habsbourgeois. A Pest et à Pozsony (actuellement Bratislava), les événements s'accélèrent. De jeunes étudiants, autour de Petőfi, rédigent en 12 points les principales revendications du pays opprimé: suppression de la censure, libération des prisonniers politiques, assemblée nationale, armée et banque nationales etc. Inacceptable pour l'empire. S'ensuit une guerre pour l'indépendance du pays, écrasée au bout d'un an de lutte armée héroïque. Le tzar Nicolas I. accourt à la rescousse des Habsbourg, pour éteindre l'incendie contagieux. L'armée hongroise capitule en août 1849. Une terreur sanglante décapite la nation (le premier-ministre et 12 généraux sont exécutés le 6 octobre). Kossuth meurt en exil, Petőfi est tué dans une bataille à l'âge 26 ans et les héros entrent dans la légende... 

 

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #réflexions

Repost 0

Publié le 14 Mars 2011

COMME UN TAUREAU

J'ai vécu ma vie à ce jour comme un jeune taureau

qui dans la chaleur de midi s'ennuie au milieu des génisses pleines

et pique des tours de galop pour proclamer sa force

et de sa bave, corsant son jeu, fait flotter un drapeau d'écume.

Et il secoue la tête, il se retourne, et l'air touffu sur ses cornes se fend,

et par ses sabots malmenées, herbe et terre éclaboussent la pâture effarée.

 

Et je vis maintenant encore comme un taureau, mais comme un 

qui dans la prairie stridente de grillons s'arrête court,

humant l'air... Dans les forêts de la montagne le chevreuil

-  il le sent  -  s'immobilise, écoute, part en flèche avec le vent

qui d'une bande de loups apporte l'odeur en sifflant...

Il hume l'air, mais ne fuit pas comme s'enfuient les chevreuils :

il pense que si l'heure vient, il luttera, succombera,

que la horde dispersera ses ossements dans la campagne...

et lentement, tristement il beugle dans l'air épais.

 

Ainsi lutté-je, ainsi tomberai-je; et mes os,

la campagne les gardera, pour que comprenne l'avenir.

1933

traduction: Jean-Luc Moreau

 

MINT A BIKA

Úgy éltem életem mostanig, mint fiatal bika,

aki esett tehenek közt unja magát a déli

melegben és erejét hirdetni körberohangat

s játéka mellé nyálából ereszt habos lobogót.

És rázza fejét s fordul, szarván a sűrü,

repedő levegővel és dobbantása nyomán

gyötrött fű s föld fröccsen a réműlt legelőn szét.

 

Úgy élek mostan is, mint a bika, de mint

bika, aki megtorpan a tücskös rét közepén

és fölszagol a levegőba. Érzi, hogy hegyi erdőkön

az őzbak megáll; fülel és elpattan a széllel,

mely farkascsorda szagát hozza sziszegve, -

fölszagol s nem menekül, mint menekülnek

az őzek; elgondolja, ha megjön az óra, kűzd

és elesik a csontjait széthordja a tájon a horda -

és lassan, szomorun bőg a kövér levegőben.

 

Így küzdök én is és így esem el majd,

s okulásul késő koroknak, csontjaim őrzi a táj.



Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

Repost 0

Publié le 10 Mars 2011

... Pour le dernier livre, le choix fut difficile. Pendant des mois, j'ai hésité. Le voyage au bout de la nuit présentait deux intérêts: le clin d'oeil que constituait le titre et la description sans concession de notre siècle. Mais comment renoncer à Belle du Seigneur, Le bruit et la fureur, Ulysse et tant d'autres chefs-d'oeuvre? 

   Le meurtre de mon fils aîné, auquel j'ai fait l'honneur de servir de modèle pour un corps tatoué des cheveux aux orteils, m'a permis de trancher: ni oeuvre de fiction, ni véritable témoignage sur l'époque, le Journal de Kafka rendra fou de désespoir les mutants ou les extraterrestres qui découvriront mon arche. Ils y verront, en creux, le génie de l'auteur, auront le sentiment de ne discerner que la partie émergée de l'iceberg mais ne pourront se référer à aucune des oeuvres auxquelles Kafka fait allusion:

   Rossmann et K., l'innocent et le coupable, tous deux finalement punis de mort sans distinction, l'innocent d'une main plus légère, plutôt mis à l'écart qu'abattu. (*)

    Ils liront des récits de supplices et trouveront, à côté du dernier livre, les corps, mis à l'abri de la décomposition dans une gangue de plexiglas, de mes trois femmes. Penseront-ils que notre siècle avait pour habitude de donner ainsi la mort? Je l'espère.

    Etrange coutume judiciaire. Le condamné à mort est égorgé dans sa chambre par le bourreau en l'absence de tout autre personne. Il est assis à sa table et termine une lettre, dans laquelle il dit: Ô vous, mes bien-aimés, mes anges, où planez-vous, ne sachant rien, hors de la portée de ma main terrestre. (**)

   Assis à sa table, il termine une lettre. Ils ne manqueront pas de remarquer la similitude avec le tableau de Franz Kafka montrant Bacon en train d'écrire, le corps déjà déliquescent. Je voudrais être là pour voir leur embarras.

   Mais je ne serai pas là. Je vais bientôt plonger dans la cuve de plexiglas liquide, en costume de bourreau, comme il se doit. Auparavant, j'aurai brûlé ces pages qui en disent beaucoup trop. Effacer la trace de mon génie me coûte beaucoup. Mais je me dis que l'essentiel survit: mon arche et ses pensionnaires, les grands artistes dont je suis créateur. 

*  Kafka, Journal, 30 sept. 1915

 ** Kafka, Journal, 19 juillet 1916 

 

fin de la nouvelle "Un roman de Bacon, illustré par Kafka" dans l'anthologie Le dernier livre,  

édition Nestiveqnen, 2002 

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

Repost 0

Publié le 8 Mars 2011

Roy--Arundhati.jpg J'ai longuement hésité avant de formuler ces quelques phrases pour marquer la date. Je me méfie un peu de ces commémorations qui octroient une journée à une cause pour mieux l'oublier le reste du temps... Puis, je me suis dit que c'était une occasion à quelques fugaces réflexions... 

   Parfois, certaines personnes poussent le zèle à avancer l'idée qu'un monde dirigé par les femmes serait plus juste, plus paisible. Certes, il serait bon que les rênes du pouvoir soient mieux réparties entre les mains masculines et féminines. Mais placer autant d'espoir dans un pouvoir au féminin serait, à mon avis, illusoire. Je soupçonne la cause de ce crédit de confiance dans le simple fait qu'elles soient moins corrompues par l'exercice du pouvoir, tout simplement. Qu'elles doivent encore apporter leurs preuves dans ce domaine! Mais je doute que génétiquement, nous soyons mieux programmées à cet égard. 

   L'émancipation des femmes passe indiscutablement par leur autonomie économique. Une femme qui s'assume financièrement, par son travail surtout (je ne m'occupe pas de riches rentières), n'a pas besoin de "tuteur" pour tenir debout. Elle peut donc se respecter et exiger le respect envers elle. Du coup, la place traditionnelle de l'homme vacille: plus besoin de protecteur qui vous entretient et qui, en échange, peut avoir ses exigences. Pour qui vous remplissez le rôle de la mère irréprochable de ses enfants, de la fée du logis et du pot de fleurs décoratif à l'occasion... De plus en plus de femmes préfèrent s'assumer seules, fortes de leur indépendance acquise. Je ne suis pas de ces féministes enragées qui veulent exterminer la gent masculine pour vivre entre amazones. Je rêve d'un nouveau statut pour l'homme qui en ferait un partenaire intelligent, sans lui ôter pour autant la virilité...

dessin: portrait d'Arundhaty Roy, extraordinaire romancière indienne par R.T. (alias flora)

Voir les commentaires

Rédigé par Flora

Publié dans #réflexions

Repost 0