Publié le 21 Octobre 2008



Elle est l'auteur d'un unique roman, extraordinaire :
Le Dieu des petits riens

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Rédigé par Flora

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Publié le 20 Octobre 2008

   [...] Hubert avait sept ans de moins que le champion français. (*) Sur le chemin du lycée, il ne crevait jamais. A l'allure molle où il roulait, les pneus de la vieille bécane héritée de son père tenaient encore le coup. Ses performances scolaires étaient aussi modestes que son coup de pédale, trois de moyenne en mathématiques, quatre et demie en français, sept en histoire, deux en sport, de quoi réjouir sa cadette Caroline qui, malgré son prénom, héritage monégasque, collectionnait les notes brillantes. De quoi vous dégoûter des surdoués de tout poil.

   Au départ du Tour de France, Hubert s'était choisi un favori à sa mesure : Gastone Nencini. Ne venait-il pas de terminer deuxième du Giro, battu par Jacques Anquetil, autre insolent notoire? Caroline s'était moquée de ce choix. Pour afficher sa certitude d'orgueilleuse rituelle, elle avait parié un paquet de bonbons sur la victoire de l'homme qui lui ressemblait tant : Roger Rivière.
   Un hélicoptère est appelé pour évacuer le champion blessé qui gît vingt mètres en contrebas de la route. Le ravin est si escarpé que l'engin ne peut accéder au lieu du drame. Il va se poser dans le champ d'un vieux paysan furieux de voir ses cultures écrasées. C'est en civière que le champion du monde de poursuite est conduit vers le véhicule volant qui le transportera à l'hôpital.

   Hubert a maintenant cinquante ans. Sa soeur n'en a que dix-sept, stoppée net dans sa vie, le jour de sa mention très bien au baccalauréat, par un camion ivre monté sur le trottoir, à quelques mètres de la maison. Invalide à 80%, Roger Rivière a renoncé à sa carrière. Ses tentatives pour se recycler dans le commerce, un café-restaurant à Saint-Etienne, le "Vigorelli", un garage, un camp de vacances n'ont connu que l'échec. Ses douleurs l'ont contraint à prendre des calmants, jusqu'à s'intoxiquer. Il avait quarante ans lorsqu'un cancer l'a achevé.
   Nencini a gagné le Tour de France 1960, signant la défaite de Caroline. Pourtant, Hubert n'a jamais reçu son paquet de bonbons. Sa soeur a prétexté que l'accident du Perjuret avait faussé la course, que le vainqueur moral était un homme blessé au fond de son ravin. Les méchantes langues avancent une autre version. Rivière n'aurait pu suivre l'Italien dans tous les cols. En s'accrochant dans les montées, il s'épuisait et devait prendre des risques pour accrocher la roue de Nencini, grand dévaleur de pentes. On parle aussi de dopage. Hubert voudrait approuver. Il ne peut pas. Bien que se trouvant, au moment de la chute, à des centaines de kilomètres des Pyrénées, c'est lui qui a fait tomber Roger Rivière, tout comme il a poussé Caroline sous les roues du camion. Sa jalousie de raté...

*Roger Rivière 

fin de la nouvelle "Un col ", publiée dans le recueil "Ennemis très chers ",  éditions Manuscrit, 2001

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Rédigé par Flora

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Publié le 19 Octobre 2008

 
   Cette autre grand-mère, maternelle, je la fréquente tous les étés, pendant vingt ans, lointaine, au goût de vacances ensoleillées, d'une grande tendresse envers ses petits-enfants. Éternellement habillée en noir ou en bleu foncé, l'immanquable fichu sur la tête (noué cependant vers l'arrière, sur la nuque, à la différence de mon autre grand-mère), un tablier bleu devant elle - et surtout, volontiers pieds nus tout l'été - elle passe son temps libre assise devant sa fenêtre, une jambe repliée sous elle. La fenêtre donne sur la route perpendiculaire qui se perd vers l'horizon boisé et sablonneux d'où les nuages de poussière soulevée par les charrettes à cheval font apparaître parfois ses deux fils, ses tripes, ses enfants chéris. Elle a aussi deux filles : ma tante et ma mère. Elle colle le petit suffixe tendrement possessif à leurs prénoms aussi bien qu'à ceux des fils mais elle ne se couche jamais sans avoir fait le tour pour vérifier s'ils sont bien rentrés. Parfois, je la vois par la fenêtre : sa silhouette droite, les mains nouées sous son tablier, elle monte la garde au coin de la maison, fixant la route jusqu'à plus de minuit, pour guetter le phare de la moto qui doit ramener son plus jeune fils à la maison.
   Mes intuitions d'enfant se vérifient aux récits de ma mère et de ma tante. Il y a des mères "à fils" et des mères "à filles". Ma grand-mère est des premières. Je ne saurai jamais ce qui lui a inspiré le mépris profond et inconscient, devenu impitoyable envers la gent féminine. Elle laisse partir - si elle ne la pousse pas - sa fille de dix-huit ans à l'autre bout du pays, au bras d'un homme qui lui inspire confiance et sympathie (entièrement méritées, au demeurant). Je suis intimement persuadée qu'elle paye ce geste par des décennies de cruels remords qu'elle tentera de compenser par un excès de tendresse et de générosité.
   Ma mère souffre de l'éloignement déchirant, ne se plaint jamais de son enfance et appelle sa mère "ma douce mère", une expression jadis courante. L'été donne l'occasion à de joyeuses retrouvailles qui se terminent par de poignantes séparations pour un an. 
   J'ignore par quel instinct ma mère devient une mère gaie et aimante. Une chose semble sûre : ce n'est pas la sienne qui lui sert de modèle durant les dix-huit premières années de sa vie...


la suite suivra...

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Rédigé par Flora

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Publié le 17 Octobre 2008

[...] Elle ne se recoucha pas ; de toute façon, elle n'aurait pas pu dormir. Elle aurait jugé inconvenant de dormir dans un lit tandis que son chien se battait contre la mort sous l'armoire, dans la noirceur empoussiérée, tissée de toiles d'araignée. Si au moins l'animal pouvait terminer cette dernière affaire de sa vie dehors, à l'air libre, sur le sol doux et friable où il pourrait creuser, avec ses derniers mouvements, le trou commun de tous les êtres pour s'ensevelir ! Madame Ancsa avait le regard lucide des femmes sur les choses de la vie et de la mort  -  surtout en ce moment où elle tenait peu à la vie elle-même  -  cependant, sa sensibilité ne's'est pas estompée : elle savait ce que vie indigne et mort indigne signifiaient. Son désarroi venait surtout de son incapacité d'accomplir sa mission de femme : elle ne pouvait aider ni ici ni ailleurs.
    Elle resta assise jusqu'à l'aube dans le fauteuil à la housse marron, près de la fenêtre qui filtrait la lumière argentée des lampadaires de la place Jászai Mari. Vers le matin, elle s'assoupit, dans l'espoir peut-être que Niki, entendant la respiration régulière du sommeil, ressorte à la lumière. Des voix fortes et des pas dans l'entrée la réveillèrent, sa porte s'ouvrit sans frapper. Son mari fit son entrée, avec un petit bouquet jaune dans la main.
    A présent, ils se tiennent sans un mot devant l'armoire. L'ingénieur qui avait enduré beaucoup de choses au cours des cinq dernières années et qui avait supporté toutes les humiliations physiques et psychologiques avec un calme incomparable, de toute évidence bouleversé par le retour à la maison, perdit son contrôle et la nouvelle de la mort de son chien le fit fondre en larmes. Il semble maintenant sûr que Niki avait expiré et qu'il est étendu sans vie sous l'armoire : s'il entendait encore la voix de son maître, il rassemblerait ses dernières forces pour ressortir. Appuyé contre l'armoire, Ancsa essuye ses larmes et regarde vers le recoin de la chambre, la couche vide du chien, abandonnée avec une croûte de pain desséchée. Sa femme l'enlace convulsivement; elle ne pense qu'à une chose : on lui a rendu son mari. Elle demande, pour la centième fois, comment il a été libéré, quand on lui a signifié sa libération, s'il est en bonne santé, s'il veut manger, se coucher, dormir. L'ingénieur lui étreint la main en silence.
    -  As-tu appris enfin pourquoi on t'a mis en prison?
    -  Je ne l'ai pas su, dit l'ingénieur.
    -  Ni pourquoi on t'a libéré ?
    -  Non, dit l'ingénieur.  -  On ne me l'a pas dit.
   La femme tourne le dos à l'armoire. Cependant, elle sait qu'une tâche difficile l'attend encore. Il faudra enterrer Niki. En souvenir de sa courte vie, faute d'avoir une photographie, elle gardera le caillou, trouvée l'autre jour sous le tapis.

éditions Ciceró  Budapest  1994
Tibor Déry  a été présenté brièvement après l'extrait de sa nouvelle : "Amour"  Ce texte est inspiré également de l'ambiance des années de plomb. 
      

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Rédigé par Flora

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Publié le 12 Octobre 2008


Claude Seignolle, quatre-vingt-onze printemps, mais une jeunesse intacte à faire pâlir certains qui pourraient être ses arrières-petits-enfants, un extraordinaire talent de conteur,
le grand maître du fantastique français,
auteur de Marie la Louvede La Malvenue,  
de  Le Diable en sabotde La morsure de Satan,
de Le Conteur de Loup
et de beaucoup d'autres ouvrages.


Quant à moi, je retiens surtout l'homme au grand coeur, généreux, sensible et chaleureux
que je n'ai jamais rencontré personnellement,
mais avec qui j'ai échangé beaucoup de lettres
et de conversations téléphoniques,
une relation amicale toute virtuelle
qui a débuté avec un portrait que j'ai fait de lui
pour la revue Hauteurs.

C'est toujours lui qui appelle, l'idée ne me viendrait pas de le déranger.

Lorsqu'il a appris la gravité de la maladie de Gilbert et son issue proche,
et les mois qui ont suivi sa mort,
son attention discrète et chaleureuse se manifestait souvent avec une lettre d'encouragement et de compassion,
avec un coup de fil qui m'enveloppait dans sa chaleur amicale.
Nous ne nous sommes jamais vus.
J'ai fait de lui deux portraits dont celui-ci.

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Rédigé par Flora

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Publié le 9 Octobre 2008


  [...] Le col de verre que l'on casse. L'aiguille qui plonge dans le liquide. La seringue que l'on remplit, que l'on pointe vers le haut pour en expulser, d'une pression, l'air qui aurait pu s'y introduire. Le coton imprégné d'alcool. Plus les mouvements sont précis, plus il faut se montrer méticuleux, et moins on risque de penser, de s'égarer, de capituler.

   Après une semaine de pluie ininterrompue, le soleil s'est décidé à paraître et je me suis lancé dans une longue promenade à bicyclette, négligeant d'avertir ma mère. J'aime ces escapades, loin des regards inquisiteurs. Sorti de la vallée, je ne rencontre personne qui, me connaissant, s'empresserait d'aller dénoncer à mon (faux) père le plus innocent de mes gestes ou me sermonnerait au nom de ma soeur, ce petit ange rappelé à Dieu. Rien ne m'exaspère plus que cette expression qui me fait envisager leur paradis peuplé de monstres baveurs, spectacle propre à faire désirer l'enfer.
    A mon retour, la colère éclate. Je dois même essuyer une giffle, ce qui m'arrive rarement. La rancoeur de cet affront m'incite à en concevoir, sur le champ, le châtiment. A cette époque, déjà, l'imagination est mon arme préférée. Ma mère porte la main à son coeur, ouvre la bouche, démesurément, à la recherche de l'air qui lui fait défaut, chancelle et, voulant se rattraper à un guéridon, l'entraîne dans sa chute.

    Je repose la seringue dans la trousse, avec le coton, l'ampoule brisée, l'alcool. Ne rien laisser traîner, aucun indice. Le médecin doit soigner, pas tuer. Je m'assois au chevet de ma mère et je prends sa main décharnée, la caresse tendrement, tout en plaçant mes doigts sur la veine afin de sentir décroître la pression du sang.  

fin de la nouvelle "Glissements", parue dans le recueil  Les morts se suivent et se ressemblent,  éditions  Manya,  1992

dessin :  "
Seul parure..." par R.T.

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Rédigé par Flora

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Publié le 7 Octobre 2008

 
  Ma mère est originaire de l'autre bout du pays et même si cela ne fait pas une grande distance à l'aune de la France, l'autre bout est quand-même l'autre bout, avec ses différences de mentalité, de climat, de paysage et d'intonation dans le parler. Elle prétend même que l'air que l'on respire a une autre saveur là-bas... C'est ainsi que le petit village d'une centaine d'habitants, perdu dans les collines couvertes d'acacias et de chênes, prend pour nous, enfants, le goût d'un authentique paradis où nous passons nos vacances d'été pendant vingt ans !
  Elle n'a pas dix-neuf ans lorsqu'elle débarque, au bras de son mari tout neuf, dans la maison de ses beaux-parents où il faudra bien qu'elle s'impose. Elle qui n'a jamais quitté son petit village plus loin que la ville voisine, fait d'un coup un bond de quatre cents kilomètres pour ne revoir la famille, les amis, le clocher de son village qu'une fois par an. Ici, elle ne comprend pas bien le patois local et les gens moquent son accent à elle, aussi exotique par ici.
  Ma grand-mère entend bien garder son territoire mais ma mère, même intimidée au début, n'est pas de la trempe de ceux que l'on plie longtemps... Mes souvenirs les restituent toutes les deux, déjà pacifiées, avec la tension rentrée sous le tapis et y maintenue avec vigilance par la plus forte. Tout au plus, elle me dit : "tu ressembles à ta grand-mère" dans les moments où elle n'a pas envie de me complimenter. Je pense que leur méfiance réciproque perdure jusqu'aux derniers temps de ma grand-mère, malade d'un cancer que ma mère soigne à la maison jusqu'à son dernier soupir...
  Devenue veuve à soixante-sept ans, à terre une seconde fois huit ans après, à la mort de mon frère, je lui propose de noter l'histoire de sa vie pour l'aider à surmonter sa détresse. Ses premières "bribes" à elle avoisinent, dans un gros cahier, les recettes de cuisine, les registres des dépenses mensuelles. Lorsqu'elle me les fait lire pour la première fois, je surprends le soin instinctif de la bonne élève d'autrefois, ce qui procure un style vif et souple à son écriture.
   Je lui fait part de ma surprise : "Comment se fait-il que ta mère est si absente de ces pages?" Elle dit avec stupeur : "Tiens, c'est vrai. Je ne m'en suis pas rendu compte. Maintenant que tu le dis, je n'ai aucun souvenir de tendresse venant de ma mère"...


la suite suivra...    

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Rédigé par Flora

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Publié le 5 Octobre 2008


[...]

La femme: 
Les Vivaldi! Vous dites qu'ils étaient quatre.
L'homme:  Je parle des "Quatre saisons". Au téléphone, il y en a quatre mais dans la réalité...
La femme:  ... y en a plus. D'ailleurs, c'était bizarre comme chiffre. Ils auraient pu nous en mettre cinq. On les aurait comptées sur les doigts d'une main. Quatre, il faut éliminer le pouce. C'est pas facile.
L'homme:  Sauf pour les lépreux.
La femme: Les lépreux?
L'homme:  Il leur manque des doigts. Vous me direz, c'est normal. Ils habitent en Afrique. Là-bas, la planète se réchauffe plus qu'ailleurs. Il fait chaud toute l'année. Il leur suffit d'un doigt pour compter la saison.
La femme: C'est vrai... Ce que vous êtes intelligent... Qu'est-ce que vous faisiez comme métier?
L'homme:  Ecrivain. Je n'ai pas renoncé, d'ailleurs. J'écris toujours.
La femme: Vous n'êtes pas en retraite?
L'homme:  Eh non! On ne croirait pas en me voyant, n'est-ce pas? Je fais plus vieux que mon âge.
La femme, gênée: Ca doit être difficile comme métier... Moi, j'aurais jamais eu la patience de recopier tout un livre... Surtout avec mes yeux qui fatiguent. Ils m'ont changé mes lunettes la semaine dernière.
L'homme: Moi, j'ai de la chance, pour les yeux. (Ironique) J'arrive encore à recopier. Mais revenons à nos saisons. Maintenant, même chez nous, il suffit d'un doigt pour les compter ou un genou ou un coude.
La femme: Ne me parlez pas de coude! Je souffre le martyre, tout au long de l'année.
L'homme:  C'est ce que je voulais vous expliquer! Avant, vous aviez mal quand il pleuvait, en automne.
La femme: Et un peu au printemps.
L'homme:  Les autres saisons, vous étiez tranquille. Maintenant, l'automne dure de janvier jusqu'en décembre. Donc, vous avez mal tout le temps. On est d'accord?
La femme: Oui.
L'homme:  Alors, suivez-moi bien.
La femme: Où?
L'homme:  Nulle part. C'est une image.
La femme: Ah!
L'homme:  Comme l'automne dure trois cent soixante-cinq jours, au lieu de vieillir de quatre saisons dans une année, vous vieillissez d'une seule. C'est ce qui explique que les gens vivent de plus en plus vieux. Dans votre cas, vous souffrez davantage mais vous vivez plus longtemps.
La femme: Vous êtes sûr que j'y gagne?
[...]


extrait d'une courte pièce, publiée dans le recueil  Ennemis très chers, éd. Manuscrit 2001
(je revois le regard teinté de tendresse avec lequel Gilbert tourne en dérision cette conversation entre deux pensionnaires de maison de retraite, lui qui n'a pas connu le naufrage de la vieillesse...)

  

 


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Rédigé par Flora

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Publié le 4 Octobre 2008

  [...] Pendant un certain temps, rien n'a changé. A. l'appelait régulièrement, après chaque contrôle : le processus semblait stagner, la tumeur n'augmentait pas, ne diminuait pas non plus, il est vrai. E. vivait au jour le jour comme ceux dont la maison se situe dans un endroit inondable ou sur le trajet possible d'une avalanche : s'il ne se passe rien pendant des années, des décennies, les habitants finissent par trouver l'éventualité d'une catastrophe de plus en plus improbable, et l'oublient même plus ou moins.  
   Puis un jour, son téléphone sonna.
  -  Tu es chez toi? demanda la voix sourde, lointaine de son mari.
  Lorsqu'elle lui ouvrit, elle ne vit pas tout de suite les ravages de la maladie sur le visage et la silhouette de A., elle remarqua juste qu'il était maigre, beaucoup plus maigre qu'aux temps de leur première rencontre. E. songea un instant qu'il avait eu peut-être cet air-là, adolescent, quand elle ne le connaissait pas encore. Une fois dans la chambre, elle aperçut le visage ressemblant à un crâne décharné, les gestes lents et hésitants  -  comme si le corps amaigri avait eu du mal à vaincre la résistance de l'air  -  et le regard indécis, craintif et suppliant des yeux bleus, pleins de bonté.
   -  Métastases osseuses, dit son mari, s'assayant dans un fauteuil avec la prudence d'un plongeur.  -  Tiens, ça existe encore? et doucement, avec précaution, il prit sur l'étagère le chat en feuilles de maïs qu'il avait offert à E., il y avait une éternité, à une occasion oubliée.  -  Pardon, je suis un peu assommé par la morphine..., ajouta-t-il.
   A. devait se présenter à l'hôpital le lendemain, pour un examen ou un traitement que l'on ne pouvait effectuer dans sa ville natale. Il avait son pyjama, ses pantoufles et sa brosse à dents sur lui, dans son élégante sacoche noire. Il ne pouvait plus tellement manger, répondit-il à la proposition de E. de préparer un dîner, mais il boirait éventuellement une bière. Lorsque E. s'inquiéta de savoir s'il pouvait boire de l'alcool avec les antalgiques, son mari se contenta d'un geste las, accompagné d'une grimace.
   E. alluma la télé, ayant découvert dans le programme qu'une des chaînes présentait la petite ville allemande qu'ils avaient jadis visitée ensemble. Dans le film, ils revirent en effet quelques lieux familiers : la cathédrale gothique, la place principale, la façade de la pâtisserie où ils avaient pris leur petit déjeuner un jour. A. se rappela que  les propriétaires qui les hébergeaient et qui leur avaient offert des fraises s'appelaient Frau et Herr Holzschue. E. ne s'en souvenait plus, par contre, le nom d'une brasserie lui revint où ils avaient un peu bu et qu'ils étaient rentrés en chantonnant dans la nuit douce et gothique.
   -  Et il y avait un parc quelque part, avec des écureuils... Et un large escalier qui descendait vers l'eau, insista-t-elle mais son mari secoua la tête ne se rappelant ni les escaliers, ni les écureuils.
  Puis, ils se mirent au lit car le lendemain, A. devait se lever tôt. Il disparut quelques instants dans la salle de bains, puis réapparut en pyjama et pantoufles comme s'il avait eu l'habitude de dormir tous les soirs  près d'elle sur le lit déplié. Ils lirent un peu, dos à dos, puis ils éteignirent. A. proposa de dormir sur le canapé ou dans un fauteuil car, amaigri, il ne pouvait rester longtemps dans la même position et craignait de la réveiller en se retournant. E. lui demanda qu'ils essayent quand-même de s'endormir côte-à-côte. A., déjà à moitié assoupi, marmonna qu'il était très fatigué et, l'instant après, il sombra dans le sommeil, la tête posée sur le bras de E.
    Recroquevillé, immobile, il avait la respiration crispée, saccadée. E. ne parvenait pas à s'endormir. Son bras s'engourdit mais elle n'osait pas bouger. Tout son corps, y compris son bras inerte, fut envahi par une impuissante tendresse à peine supportable, avec une force qu'elle n'avait jamais ressentie, pas même au début de leur histoire. Elle aurait aimé faire quelque chose, proposer à une puissance invisible le pacte d'offrir à A. la moitié des années qui lui restaient à vivre, attraper le corps décharné sur les bras et se sauver avec lui en courant, dans un endroit où ils seraient en sécurité tous les deux. [...] 

Zsuzsa Rakovszky (1950-) écrivain, poète, lauréate de plusieurs prix littéraires. La nouvelle dont vous lisez l'extrait, a été publiée dans l'anthologie Az év novellái  (Nouvelles de l'année)  éd. Magyar Napló, Budapest 2008

traduction : R.T.

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Rédigé par Flora

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Publié le 2 Octobre 2008

  
   Ma mère vient de repartir après quinze jours passés avec moi en France. Nous ne nous sommes pas vues depuis quatre mois, depuis ma dernière visite en Hongrie; visites qui constituent toujours et d'année en année davantage, de douloureuses et nostalgiques confrontations avec le passé, avec l'enfant que j'étais, chargée d'attentes pleines de mystères joyeux de l'avenir... Signe de vieillissement? Ruptures et rappels permanents vers une enfance qui s'enfuit, vers le temps qui s'enfuit.
   Elle a eu quatre-vingts ans le jour de son arrivée, baptême de l'air qu'elle avait toujours refusé jusqu'ici. Je mesure, à chacune de nos rencontres, à quel point la place de la mère peut être monstrueusement grande, abusivement importante (que faisons-nous de ce redoutable privilège?), tissée de fusion et de rejet, nécessité de survie et arrachement culpabilisant. Je n'ai pas ce noeud douloureux dans la gorge pour évoquer mon père ou les autres membres de ma famille mais je sens que c'est trop tôt, trop peu pacifié en moi pour "m'attaquer" à un sujet aussi envahissant, sans pouvoir comprendre encore à ce jour et malgré la distance que j'ai maintenue sans doute instinctivement entre nous - question de survie - toute la complexité de nos histoires, la sienne et la mienne aussi...
   Les histoires des relations parents - enfants découlent toujours des histoires personnelles des générations précédentes, des failles et des ratages coupables ou involontaires, des souffrances endurées et non exorcisées, surmontées et vaincues, des capacités de les conjurer, à condition de pouvoir en prendre conscience. (C'est le sujet du magnifique roman de Nancy Huston : Lignes de faille.) C'est une des raisons pour laquelle j'ai envie de connaître, autant que possible, l'histoire de mes parents et grands-parents, pour mieux les comprendre, pour mieux comprendre aussi ma propre trajectoire. Et lorsqu'on devient parent à son tour, se pose la question cruciale : comment aimer bien, avec une juste mesure, sans emprisonner son enfant dans le filet d'un amour absolu et tellement généreux qu'il ne peut s'en écarter sans mourir d'une culpabilité d'égale dimension?... 

la suite suivra... 

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