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Le blog de Flora

Le corset * sanguine

19 Septembre 2008, 23:13pm

Publié par Flora



  






            Quelques jours de vacances de mon blog
            durant la visite de ma mère 
          qui a fait son baptême de l'air
               le jour de ses 80 ans! 

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Oeuvre de Gilbert * "Le carillon"

17 Septembre 2008, 10:17am

Publié par Flora

   Une main tremble sur le drap, celle qui bouge encore, serrée sur la télécommande. Dans cet état, tout chirurgien perdrait réputation et compte en banque. Privés d'un oeil ou deux pour un sursaut incontrôlé des doigts, ses patients multiplieraient les lettres d'injures, écrites en braille. Les plus virulents viendraient se plaindre, tentant de l'assommer à coups de canne blanche, heureusement bien imprécis, jetant sur lui d'énormes chiens-guides. Ayant renoncé depuis longtemps à l'ophtalmologie, Pierre ne risque plus rien. Son fils aîné lui a succédé, maître du cabinet, des deux étages de la clinique et des multiples pièces de la propriété. Parmi toutes les chambres, Christian proposait de lui en laisser deux, sur l'avenue, les plus bruyantes. C'était six mois après la mort d'Emilienne. Pierre n'avait plus envie de se battre ni d'encombrer les autres. Il refusa.
   Un claquement lui fait tourner la tête et murmurer la mélodie muette, le son du carillon, réconfortant, aimable qui a ponctué tous les quarts d'heure, pendant un demi-siècle, dans la salle à manger ou à travers les murs, le jour comme la nuit. Ici, il a fallu y renoncer, à cause de la minceur des cloisons, pour ne pas déranger les autres pensionnaires, d'anciens médecins grincheux qui s'auscultaient sans cesse, voyant leurs corps se délabrer sans rire d'aussi bon coeur que lorsqu'ils étaient jeunes, parlaient entre eux de leurs malades et disséquaient, goguenards, les pires infirmités. Pour la même raison, le téléviseur est réduit au silence, son ouïe affaiblie ne pouvant pas capter les décibels chétifs que l'on veut bien lui concéder.
   La grande aiguille fixe le douze, moment privilégié où la musique résonne, se prolonge avant de libérer les coups. De la vente aux enchères, Pierre se souvient parfaitement. Il débutait alors, était marié depuis huit jours et il fallait meubler l'appartement, le premier, celui qui ne comptait que trois petites pièces en plus du cabinet. Un rival acharné, myope aux montures d'écaille, était monté jusqu'à des sommes déraisonnables. L'achat du carillon en devenait incompatible avec l'état de leurs finances. Ils avaient tant de choses plus utiles à acheter... Emilienne avait néanmoins insisté et rien, personne ne résistait à Emilienne, surtout pas lui.
   Au fil des ans, la soumission s'était accrue. Il n'en souffrait pas trop, trouvait un apaisement à voir sa vie privée s'organiser sans lui. La perfection fut atteinte le jour où il devint capable de précéder tous les désirs de son épouse, portant des cravates vertes ornées de fleurs, se nourrissant de soja, d'épinards et de graines, sans regretter les viandes saignantes, faisant l'amour fenêtre ouverte, même les jours de gel, sous le regard de quatre chats dont chaque miaulement dénonçait son manque de virtuosité. Emilienne l'avait trompé pendant la guerre. Il ne l'avait appris que quarante ans plus tard, par un aveu fait sur le lit de mort. D'une voix éteinte, elle lui avait juré n'avoir tiré aucun plaisir de l'incartade. Il l'avait presque crue... [...]

éditions Quorum 1998,  in  Petites tombes en viager

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László Németh (1903-1975) * Répulsion

16 Septembre 2008, 02:01am

Publié par Flora

[...] La petite Zsuzsi était déjà couchée dans son lit, les quatre membres étirés et la couverture de travers, et moi, j'ai entrepris un raccommodage pour faire passer le temps. Sanyi, toujours éveillé, m'épiait à travers la fente, pas plus large qu'une allumette, de ses paupières mi-closes.
   -  Tu ne te couches pas encore ? m'a-t-il posé la question à plusieurs reprises.
   -  Non, je dois terminer ce vêtement, Zsuzsika va le mettre demain. 
Les paupières espionnes ont fini par se fermer. J'ai senti qu'il faisait seulement semblant de dormir, sa trop profonde respiration le trahissait. Pourtant, j'ai finis par me coucher, épuisée par la nuit précédente. Je restais étendue, les yeux ouverts, guettant le moment où il se mettrait à parler. Je savais que ses yeux chafouins demeuraient ouverts ; tiens, il a même cessé la respiration profonde, n'attendant que le laps de temps convenable pour ouvrir la bouche. Parmi tous les supplices de la vie commune, cette attente est la plus atroce. Son côté incontournable est aggravé par la torture du retour. Pendant quelques jours, Sanyi a été absorbé par la maladie, mais comme la nouvelle lune, le voilà grandissant, regonflé, tu n'y échapperas pas.
    -  Nellike, tu es réveillée? - arrivent les mots inévitables.  -  J'ai la gorge sèche.
   -   Ta limonade est sur ta table de nuit  -  ai-je dit, essayant de me dominer. Petit bruit de farfouillement.
   -  Tu vois, j'en ai renversé sur moi. Tu n'as pas un mouchoir?...
    J'ai pris le mouchoir sous mon oreiller et le lui ai passé.
   -  Laisse-moi ta main  -  a-t-il dit  -  Je n'arrive pas à m'endormir.
    Si je ne l'avais pas laissée ou si je m'étais levée, rien ne serait arrivé. Mais je l'ai laissée. J'ai bataillé avec mes nerfs, je me suis mise à l'épreuve pour savoir si je tiendrais.
   -  Pourquoi tu ne m'as pas rejoint dans mon lit cet après-midi ? -  a-t-il chuchoté emprisonnant ma main.  -  Viens maintenant.
   -  Je n'y vais pas, laisse-moi tranquille  -  ai-je répondu brutalement.
   -  Alors, c'est moi qui y vais  -  a-t-il roucoulé en sautant dans mon lit.
  Les relents de sueur de cet après-midi ont de nouveau envahi mon nez. Et avec, tout ce que je redoutais depuis des heures. Non, je ne le tolérerai pas, même si je dois en mourir. Cette fois-ci, je ne me laisserai pas faire, ai-je ressenti en me penchant en arrière et dressant mon oreiller devant moi. Mais Sanyi me tenait déjà par la taille, m'attirant vers lui.
    -  Tu sors tes griffes ? Alors, griffe-moi,  ai-je entendu sa respiration brutale de l'autre côté de l'oreiller. 
  L'horreur m'a décuplé les forces. J'ai appuyé l'oreiller contre son visage et je l'ai repoussé d'un coup de pied.
    -  Tu ne me laisseras donc jamais en paix -  ai-je crié. Et je poussais rageusement sa tête en arrière.
    Tout d'un coup, je n'ai plus senti de résistance de l'autre côté de l'oreiller, j'étais couchée sur lui, dans son lit, avec l'oreiller entre nos deux visages.
   -  Sanyi, ne joue pas  -  ai-je crié, rejetant l'oreiller. Et je rampais désespérément vers le bord du lit pour atteindre la lampe de chevet et les allumettes. J'en ai cassé cinq avant de pouvoir allumer et la petite lampe (dont le cercle lumineux avait tant de fois guidé nos pas en rentrant par la Grande Rue) a éclairé son visage. Sanyi ne jouait pas. Si oui, c'était avec beaucoup de talent. Il était allongé sur son lit, les yeux mi-clos, immobile. [...]


László Németh est un des plus grands écrivains hongrois du vingtième siècle. Ses figures de femmes sont d'une justesse stupéfiante. Nelli, l'héroïne de ce roman se débat avec la répulsion irrépressible qu'elle éprouve pour son mari qu'elle a épousé poussée par sa mère. Malgré sa froideur, elle nous apparaît comme victime d'un destin qu'elle n'a pas vraiment choisi.
        

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Oeuvre de Gilbert * Sentiments interrompus

13 Septembre 2008, 09:06am

Publié par Flora

  Ils s'astreignaient à retenir leurs sentiments comme d'autres pratiquent le coït interrompu. Jamais un mot plus haut que l'autre, un mouvement de colère ou d'impatience. Le dimanche, à l'église, ils se glissaient à leur place habituelle, saluant les fidèles d'un regard complice, louchant modestement sur un nouveau chapeau, un ventre trop arrondi. Les paupières se baissaient, les dos courbaient et les genoux pliaient, frôlement d'étoffes sombres, craquement des prie-Dieu, des articulations récalcitrantes. Après la messe, on dévidait sur le parvis les événements de la semaine où les enfants s'émancipaient tandis que les anciens toussaient, se desséchaient, mouraient, que les saisons se succédaient.
   C'était pour Laurence le meilleur moment de la matinée. Trop jeune encore, n'ayant pas atteint l'âge de la communion solennelle, elle ne participait jamais aux conversations. On ne lui demandait qu'un silence attentif, ponctué, ici ou à, d'un frêle sourire, d'une moue affligée. Quelques monosyllabes, parfois, quand on l'interrogeait sur son travail scolaire. Elle prenait plaisir à ces instants, épiant le détail incongru, la phrase discordante ou la mimique absurde. Monsieur Thomas l'amusait particulièrement, veuf inconsolablement rougeâtre qui se répandait en tirades sur les vertus de son épouse, ayant oublié, depuis sa mort, avec quelle constance elle le trompait... Ses sanglots s'avéraient irrésistibles, surtout quand ils se transformaient en fous rires, signe que le vin, avec lequel il soignait sa mélancolie, constituait un remède efficace.
   Mademoiselle Trimont ne se montrait pas moins comique, sous les coiffures vertigineuses où se dissimulaient, vaille que vaille, ses rancunes de vierge prolongée et ses soixante-treize ans qu'elle prétendait quatre-vingt-quatre, par pure coquetterie. En guerre contre le délabrement des moeurs, elle tenait la chronique des amours coupables, réveillant de ses vigoureux coups de menton les oiseaux perchés sur son chapeau. Avait-elle surpris, au fond de ses jumelles, un couple d'amoureux trop impatients pour tirer les rideaux que les canaris indignés se trémoussaient avec vigueur ; des caresses furtives échangées sous un porche lançaient les pauvres bêtes dans une cavalcade à retourner le coeur.
   Ses joies les plus profondes, Laurence les devait à Madame Vertier, à son visage aride, à sa moustache mal épilée. Lorsque cette petite femme grisonnante évoquait le drame de son fils, récemment amputé de la jambe gauche, la fillette noyait la lueur ironique de son regard et inclinait timidement la tête, comme il sied aux enfants bien élevés, sans révéler le surnom dont elle affublait le malheureux. Chaque rencontre avec Madame Vertier marquait une nouvelle étape d'un tronçonnage systématique. Atteint d'une incurable maladie de la circulation sanguine, le jeune homme s'évanouissait en lamelles, au fil des mois, sous les bistouris farceurs des chirurgiens. On lui avait coupé un doigt, puis deux, puis trois, puis une main, un demi-bras, un bras entier avant d'entamer le second, aussi minutieusement. Laurence attendait le jour où "mortadelle" se ferait amputer de la tête. [...]

  début de la nouvelle, parue aux éditions Quorum  1998 
in  Petites tombes en viager  

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Bribes de mémoire 12. De mon grand-père paternel (3)

12 Septembre 2008, 12:24pm

Publié par Flora

 
  Les années de paix, mon grand-père fait vivre sa famille tant bien que mal en vendant la force de ses bras. Toute la famille doit y contribuer : ma tante est bonne chez des gens aisés, mon père, à six ans, garde le troupeau d'oies d'un paysan et mes grands-parents sont saisonniers, au gré de la demande pour les travaux des champs. De temps à autre, on confie à mon grand-père un troupeau de bovins à conduire jusqu'au fameux marché à bestiaux, à pied, à deux cents kilomètres plus loin, dans la célèbre plaine de Hortobágy, devenue grande attraction touristique de nos jours. A l'époque, c'est la route de tous les dangers, repère de détrousseurs de grand chemin. La nuit, on fait halte dans des auberges plus ou moins louches et le matin, on peut se réveiller dépouillé de l'argent du marché, l'argent qui ne vous appartenait même pas ! C'est ce qui arrive à mon grand-père un soir où il a l'impression de tomber dans un sommeil sans fond...
   Chemin faisant, il apprend sa géographie, en récitant par coeur les noms de tous les villages traversés et, trente ans plus tard, nous apprenons à les réciter avec lui, à notre tour, mon frère et moi.
   En hiver, il nous fabrique des jouets rudimentaires et extraordinaires, mon grand-père, à partir de tiges de maïs reliées avec des allumettes : une paire de boeufs tirant une charrette. Lorsque nous le supplions de nous faire un dessin, ses doigts déformés par le travail dur ont du mal à tenir le crayon pour exécuter l'unique dessin dont il a l'habitude : un cheval qui commence immanquablement par un grand 2...
   Il ne nous gronde jamais, pourtant, nous évitons de désobéir devant sa gentillesse désarmante. Déjà vieux, il est très fier d'être encore capable, démonstration à l'appui, d'exécuter un poirier impeccable qu'il a, jadis, au sommet de la gloire, produit sur le toit d'une maison, en haut de la cheminée !
   Je n'ai jamais vu mon grand-père aller à la messe. Cependant, le soir, la mémoire le restitue se préparant au coucher, à l'immuable rituel du pliage lent et scrupuleux de ses habits, aux murmures de ses prières perpétuelles qui se terminent en recommandant à la grâce de son dieu les noms de tous ceux qu'il aime...

la suite suivra...

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Tibor Déry (1894 - 1977) * Amour (nouvelle)

11 Septembre 2008, 11:24am

Publié par Flora

  [...] Lorsqu'elle revint, B. se tenait à la fenêtre, de dos à la chambre. Son dos comme dévié et aminci. Il ne se retourna pas. La femme se figea un instant dans la porte.  -  Je lui ai dit de cueillir des fleurs pour son père   -  dit-elle, la voix un peu rauque de l'émotion.  -  Les lilas sont en train de fleurir sur le terrain vague du voisin, qu'il cueille un gros bouquet pour son père.
    -  Tu m'aimes ?  -  demanda B.
   La femme le rejoignit en courant, l'enlaça, se bottit contre lui de tout son corps.  -  Mon unique  -  murmura-t-elle.
    -   Tu arriveras à t'habituer à moi ?  -  demanda B.
    -   Je n'ai jamais aimé personne d'autre  -  dit la femme.   -  Jour et nuit, j'étais avec toi. A ton fils, j'ai parlé de toi tous les jours.
    B. se retourna, enlaça la femme, observa son visage avec attention. Dans la lumière crépusculaire filtrant par la fenêtre, il vit avec soulagement qu'elle avait vieilli elle aussi, bien que plus belle qu'il ne se l'évoquât jour après jour, durant les sept années. Ses yeux étaient fermés, sa bouche entreouverte, son souffle brûlant à travers l'éclat de ses dents atteignit la bouche de B. Sous les cils épais, reposant sur la peau blême, luisait le contour sombre et humide de ses yeux. Elle était l'abandon même. B. embrassa ses yeux, puis la repoussa avec douceur.
    -   Aime notre fils aussi !  -  murmura-t-elle les yeux clos.
    -   Oui  -  dit B.  -  Je m'y habituerai. Je l'aimerai.
    -   Il est ton fils! Il est ton fils!
  La femme lui enlaça le cou.  
    -   Je vais te laver.  -  dit-elle.
    -   Ce sera bien.
  Il se deshabilla. La femme ouvrit le lit, allongea le corps nu de son mari sur le drap. Dans une bassine en zinc, elle apporta de l'eau chaude, du savon et deux serviettes. Elle en plia une, la trempa dans l'eau, la savonna. Elle nettoya le corps de la tête aux pieds. Elle changea l'eau deux fois. Les mains de B. tremblèrent encore quelques fois, mais son visage s'apaisa.
    -   Tu arriveras à t'habituer à moi ?  -  demanda-t-il.
    -   Mon unique   -  dit la femme.
    -   Tu dormiras avec moi cette nuit ?
    -   Oui   -  dit la femme.
    -   Et l'enfant ?
    -   Je mettrai sa couche par terre  -  dit la femme.  -  Il a le sommeil très profond.
    -   Tu resteras avec moi toute la nuit ?
    -   Oui  -  dit la femme.  -  Toutes les nuits, jusqu'à la fin de la vie.


Tibor Déry, un des grands écrivains hongrois du XXème siècle, après avoir participé à la révolution de 1956, a passé 4 ans en prison puis a été réhabilité en 1960, pour devenir, au prix d'un compromis, une des figures illustres de la littérature de la "consolidation".
Cette nouvelle (ici la fin) publiée en 1966, s'inspire de l'ambiance de son retour de prison.
         

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Cimetière d'Eyüp, Istanbul 1989 * lavis d'encre

9 Septembre 2008, 08:53am

Publié par Flora



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Oeuvre de Gilbert * Assistance

8 Septembre 2008, 08:50am

Publié par Flora

   Il s'appelait Manuel et on venait de loin le consulter. Souci d'argent, scènes de ménage, maux incurables, chagrins d'amour, chômage, neurasthénie, rien n'échappait  à sa compétence. Tout au plus refusait-il de s'occuper des animaux, par dignité bien sûr mais surtout de peur de se faire mordre par un berger fiévreux, ou griffer par un siamois rétif. Mieux qu'un remède, il apportait  aux humains l'espérence d'une guérison. On le prenait pour un saint ou un génie, pour un savant ou un démon ; il ne s'arrêtait pas à ces détails, ne refusait aucun des qualificatifs dont on voulait bien l'honorer. Toutes les formes d'adoration ou de respect lui étaient agréables.
   Manuel n'avait jamais pris l'avion, n'était jamais sorti de France. Il ne le devait pas à un destin hostile qui lui aurait rendu rendu inaccessible le coût du moindre déplacement. Il ne le devait pas non plus au chauvinisme étroit de ceux qui considèrent inutile de s'éloigner de leur clocher pour affronter des régions barbares. Tout simplement, l'occasion ne s'était pas présentée. Il habitait loin des frontières et ses parents, qui l'emmenaient camper tous les étés, craignaient de se perdre dans un pays dont ils n'auraient pas maîtriser la langue.
   Lorsqu'il avait acquis la liberté que confère l'âge, le temps lui avait manqué de se consacrer aux voyages, le temps et le désir de se soustraire, ne serait-ce qu'un jour, à ses adorateurs. Ce n'était pas l'argent qui le poussait ainsi à se rendre esclave de sa réputation. Que valait l'argent à côté des regards craintifs autant que respectueux qui défilaient devant lui à longueur de journée? Que valait l'argent à côté de ces ex-voto pieusement suspendus dans son cabinet, fleurs séchées, madones en allumettes, bouteilles peintes de Mickeys, colliers de coquillettes, lettres d'amour ou de foi ? 
   Monique n'avait jamais quitté la France, elle non plus. Mais elle en rêvait depuis toujours, depuis qu'elle décorait sa chambre de photographies découpées dans des magasines : le Sphinx ou la statue de la Liberté, Big Ben ou le Fuji-Yama. Le Kremlin n'avait pas eu droit  de cité sur ses murs, malgré la majesté de ses bulbes dorés. Son père y avait vu une offense personnelle, lui qui, à chaque campagne électorale, faisait le coup de poing contre les terribles rouges assoiffés de sang. Depuis son mariage avec Manuel, Monique avait mis son rêve en veilleuse. Comment entretenir des désirs d'une si grande banalité auprès d'un homme qui cultivait à chaque instant l'extraordinaire? Aussi fut-elle surprise lorsqu'il déclara un matin qu'elle partirait bientôt pour l'Egypte. Il avait rêvé ce voyage dans ses moindres détails et rien ne s'opposait  aux songes de Manuel.

éditions Manya,  1992  in  Les morts se suivent et se ressemblent  

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Bribes de mémoire 11. Mon grand-père paternel (2)

6 Septembre 2008, 11:21am

Publié par Flora

  
   C'est l'Empire Austro-hongrois en déclin, avec, à sa tête, l'empereur François-Joseph I, vieux comme le monde, régnant depuis ses 18 ans. Il commence sa carrière d'empereur en écrasant dans le sang la révolution hongroise de 1848 suivie d'une guerre d'indépendance qui laissent derrière elles un cortège de héros et de martyres dont le souvenir nourrira la braise sous les cendres. Le vieil empereur disparaît en 1916, en plein cataclysme qui emportera deux ans plus tard son empire disloqué. Son exceptionnelle longévité (les vieux dictateurs des temps modernes réitèrent l'exploit) lui confère une certaine indulgence : à force de ressembler à un meuble immuable, le peuple finit par le considérer rassurant. J'ai toujours entendu mon grand-père l'appeler par un diminutif familier : Ferenc Jóska (prononcer: Féréntz Ioshka : diminutif de Joseph).
   N'empêche qu'un an après son mariage (1913) et avec ma tante de quelques mois, il pose en tenue militaire sur la photo jaunie. Ma grand-mère sans foulard pour l'occasion ! Je découvre son visage jeune et joli que je ne connaîtrai que ridé et toujours à l'ombre d'un foulard...
   Mon grand-père s'en va pour les années de guerre, se fait prisonnier sur le front russe et finit dans une ferme dans le Caucase, désespérément loin de la famille et du pays. Il apprend à baragouiner le russe mais une nuit d'hiver, il décide de s'enfuir : le paysan s'attaque à coup de fourche à sa fille qui veut épouser un autre que le choix du père, à sa femme en même temps qui la soutient. Mon grand-père dit simplement : Je l'ai renversé dans la paille sinon il aurait fait malheur avec sa fourche. Du coup, je n'avais pas le choix, je me suis sauvé dans la foulée... Il ne relève même pas l'acte de courage, on n'a pas à réfléchir dans ce genre de situation d'urgence, on fait ce qu'on a à faire.
   C'est l'hiver en Russie et il revient à pied, marchant surtout la nuit, pour éviter les humains. La nuit, ce sont des loups dont il faut se méfier : on distingue leurs silhouettes noires sur fond de hurlements affamés sur la crête des congères et il convient de ne pas se placer dans le sens du vent... Nous écoutons ces récits avec mon frère, retenant notre souffle, composant notre cinéma dans la tête : des décennies plus tard, j'ai toujours les mêmes images, intactes, un cinéma en noir et blanc.


la suite suivra...

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Zoltán Czegö * Comme le mauvais oeil

4 Septembre 2008, 11:11am

Publié par Flora

  Ca te tombe dessus comme la maladie.
  Selon les anciens : comme si l'on t'avait jeté un sort.
  Tu vis, tu vas et viens, tu accomplis ce pourquoi on te donne de quoi t'acheter du pain et de la soupe. Les clochers des églises ne t'apparaissent plus car tu les vois tous les jours.
   De même pour les corbeaux, oui, tu ne cherches ni trouves plus rien dans le regard des corbeaux qui picorent dans les feuilles mortes récentes, tout en scrutant les alentours car il faut toujours craindre quelque chose, ils le savent bien, plutôt que des chiens, il faut se méfier de l'homme.
  Puis, d'un moment à l'autre  -  comme si l'on t'avait jeté un sort. Le mal du pays se faufile dans ton coeur, bouleversant l'ordre forcé, tout est sens dessus-dessous et la tour de l'église quotidienne te rappelle cet autre clocher, lointain.
   Tu suffoques, tu déglutis péniblement, dans l'espoir que ce glissement des sentiments cesse, comme l'avalanche la plus féroce peut se suspendre soudain.
   Tu jettes un regard circulaire pour vérifier si tout est bien en place et tu songes que c'est un peu tôt aujourd'hui; et d'ailleurs, pour quelle raison? Mais tu sais très bien que cela arrive toujours sans crier gare, sans prémisses identifiables, il fait irruption pour ravager tout ce qu'il trouve sur son passage. Surtout, il éteint tes forces.
   Tu ouvres la porte du balcon, et, au lieu du brouillard humide chargé d'odeur d'essence de la grande ville  -  comme c'était le cas hier  -  jaillit l'arôme de l'herbe séchée et des feuilles mortes d'une autre ville, d'un village lointain. Car l'odorat ment, tous les sens mentent, tous perturbés par le mal du pays, cette maladie qui te tombe dessus comme le mauvais sort.
   Du haut de ton étage, tu contemples le square devant l'immeuble et c'est la châtaigneraie de là-bas qui escalade ton regard. Tu détournes les yeux, tu mets de l'eau à bouillir pour le thé, tu la verses sur le sachet frais et parfumé et ce sont les fragrances de la menthe sauvage du bord de la Petite-Küküllö qui jaillissent avec la force des digues rompues, elles se figent en toi et ton âme demeure pétrifiée. Car elle sait bien qu'il n'y a ni échappatoire ni duperie ni délivrance, puisque toute tentative timide contre ce sentiment visiteur vaut autant que le son de cloche contre l'averse de grêle cinglant les champs. [...]
 
Traduction : R.T.

Zoltán Czegö est né en 1938 en Roumanie. De la minorité hongroise, il a fait ses études à Kolozsvár (Cluj en roumain). Depuis 1988, il vit et publie en Hongrie. C'est le début d'une nouvelle publiée dans l'anthologie  "Nouvelles de l'année"   éditions  Magyar Napló, 2008

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