Publié le 28 Février 2010

   Nous restons une quinzaine de jours à l'hôtel Cihangir, établissement modeste du quartier, à la propreté quelque peu douteuse entretenue très superficiellement par un jeune homme gai comme un pinson et qui survole les surfaces à nettoyer avec désinvolture... Quelques vêtements achetés à la hâte ou prêtés par des compatriotes (venant d'un poste en France, nous n'avons pas beaucoup de réserves sur notre compte en banque et les formalités administratives pour percevoir le traitement prennent plusieurs mois, les dossiers transitant avec la lenteur habituelle entre les ministères de l'Education nationale et des Affaires étrangères) et nous explorons nos secteurs respectifs. Le mien est le quartier de Beyoĝlu, sur la rive européenne du Bosphore, jadis habité essentiellement par des Grecs et qui en garde encore beaucoup de vestiges. Les rues montent et descendent, les trottoirs sont quasi inexistants et je prends petit à petit l'habitude de marcher sur la chaussée comme tout le monde, slalomant avec les voitures qui en sont coutumières (j'aurai du mal à abandonner cette habitude, en rentrant en France, 6 ans plus tard, et je manquerai plusieurs fois de me faire écraser...)
   En 1984, la Turquie en terminait avec le dernier coup d'état militaire en date et les patrouilles sont encore omniprésentes. Nous apprenons que l'armée, gardienne fidèle et intraitable du kémalisme sort de sa réserve environ tous les dix ans pour rétablir l'ordre et anéantir les tentatives de renverser l'état laïque, héritage de Mustafa Kemal Atatürk. Drôle d'initiation aux spécificités turques pour un Européen pour qui coup d'état militaire rime avec tyrannie obscure pendant des décennies! L'armée turque, une fois l'ordre rétabli, se retire sagement dans ses casernes et rend le pouvoir aux politiques, avec des élections démocratiques!
   Il est impossible de ne pas rencontrer Atatürk, le père de la Turquie moderne, président de la première république laïque turque de 1923-1938. Personnage extraordinaire qui a donné le droit de vote à la femme turque bien avant la Française, en 1924! Avec une volonté farouche, frisant le despotisme, il sort le pays des lambeaux d'un empire se disloquant à la sortie de la première guerre mondiale et le place sur le chemin de l'Occident moderne, vieux mirage ottoman : abolis le voile et la barbe, les vêtements traditionnels, l'alphabet arabe! Il encourage la modernisation de langue qui emprunte beaucoup de mots français dont la consonance fond plus harmonieusement dans la langue turque que l'allemand ou l'anglais, plus abruptes. Son portrait décore non seulement les locaux officiels, les monuments mais aussi la moindre boutique de bakkal (épicier) avec le slogan omniprésent : "Ne mutlu türküm diyene!"  (Quel bonheur de pouvoir se dire Turc!) Ce nationalisme peut paraître quelque peu exacerbé à un Français pour qui l'idée même de la nation semble suspecte... 
la suite suivra... 

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Publié le 19 Février 2010

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Publié le 17 Février 2010

  Miklós RADNÓTI :  POÈME D’AMOUR

 

Dans le ciel de mousse et d’écume le soleil alangui se fige

puis, hautain, il s'éloigne.

Et dans tes yeux, par les embruns nacrés de la douce lumière

se reflète le bleu.

Le sentier jaune court

jonché de feuilles mortes.

 

Car l’automne est là. On gaule les noix et les murs de la chambre

filtrent le goutte-à-goutte du silence

libère la tourterelle rêveuse sur ton épaule

les feuilles tombent et dans le gel qui approche

le champ roide s’écroule

entends-tu le silence de la chute ?

 

Ô ma douce, gardienne des saisons, je t’aime !

ô jamais n’aimerai d’autre que toi.

traduction : R.T. et M.V.



RADNÓTI Miklós : SZERELMES VERS

Ott fenn a habos, fodor égen a lomha nap áll még,
majd hűvösen int s tovaúszik.
És itt a szemedben a gyöngyszinü, gyönge verőfény
permetegén ragyog által a kék.
Sárgán fut az ösvény,
vastag avar fedi rég !

Mert itt van az ősz. A diót leverik a szobákban
már csöppen a csönd a falakról,
engedd fel a válladon álmodozó kicsi gerlét,
hull a levél, közelít a fagy és
eldől a merev rét,
hallod a halk zuhanást.

Ó évszakok őre, te drága, szelíd, de szeretlek !
s nem szeretek már soha mást.
                                             2 octobre 1939

Notre audace n'a pas de limites ! Nous avons "récidivé" avec Muriel. Nous ne "touchons" qu'à des poèmes dont nous n'avons pas trouvé de traduction en français. Pour Radnóti, le choix est vaste ; que dire alors des autres? 
 

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Rédigé par Flora

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Publié le 16 Février 2010

   Ariane rentre demain à Reims, avec sa hanche rétive, le prie-dieu Louis XVI et un mètre cube d'objets du culte espagnol, ciboires, calices, qui se vendront très bien. Si je ne suis pas capable de maigrir spectaculairement pendant la nuit, elle clamera que le miracle est accompli. Je paye l'assassinat de Véronique...
 
*
   Après la seconde guerre mondiale, en 1952 précisément, les Américains avaient établi près de Laon, à Couvron, une base aérienne. Elle y resta jusqu'en 1967, après la décision du général de Gaulle de quitter le commandement intégré de l'OTAN. Pour Philibert Tique, cette sentence dont il ne contestait pas la nécessité politique, fut un déchirement. Elle mit fin à la période baptisée par la suite Armstrong 1. En effet, si les militaires venus des USA logeaient en majorité sur leur base ou dans une cité construite à leur intention à l'entrée de Laon, certains officiers à l'esprit plus ouvert préféraient louer une maison en ville. C'est ainsi que Philibert, alors âgé de treize ans, vit s'installer au numéro 57 de la rue dont ses parents habitaient le 59, un aviateur noir, son épouse et leur fils, Steve King. Les jardins se touchaient. Ils étaient assez vastes. Du côté Tique, un potager, fierté du père, occupait tout l'espace qui n'était pas dévolu aux arbres fruitiers et aux groseilliers, grands pourvoyeurs de confitures. Du côté américains, une simple pelouse. Philibert, quelques contusions à l'appui, y découvrit le base-ball ; Steve s'initia aux joies du football.
   Mais la musique fut le principal point d'ancrage entre les deux garçons du même âge. Roger et Jane King avaient communiqué à leur fils l'amour du jazz. L'aviateur manifestait une prédilection pour Miles Davis, Charlie Parker, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie. Plus traditionnelle, son épouse écoutait sans relâche Duke Ellington et surtout Louis Armstrong. Comme elle passait ses journées à la maison, accueillait les enfants à leur retour de l'école, son influence sur les garçons fut déterminante.
 

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Rédigé par Flora

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Publié le 14 Février 2010

Ortak-y.jpgMais commençons par les commencements : notre arrivée à travers le paysage aride des montagnes et la bordure de la mer Egée, bande ininterrompue de résidences de vacances, cubes identiques d'immeubles tournés vers la mer. Enfin, notre excitation quelque peu assoupie par les trois jours de périple se réveille à la vue majestueuse d'un Istanbul à l'infini, plongeant dans le Bosphore... Paysage dont je ne me lasserai jamais, éternellement changeant au gré du soleil et des nuages, ouvert à tous les vents et à tous les bateaux !
   Nous retrouvons le directeur des études françaises du lycée Galatasaray en fin d'après-midi. Il nous a réservé une chambre dans un petit hôtel dans Cihangir (prononcer
Djihanguir ), le quartier où se concentrent la plupart des Français. Et il nous invite à dîner dans un restaurant d'un quartier huppé de la ville ! Inutile de vous dire que nous détonnons dans nos tenues défraîchies de trois jours mais il est impossible de nous changer puisque nous ne possédons plus que ce que nous avons sur le dos...
   Dès le lendemain, branle-bas de combat : notre fils fait sa rentrée à l'école française et nous achetons un costume et quelques chemises pour Gilbert, car à Galatasaray, le costard-cravate est la tenue de mise pour élèves et professeurs. Moi-même, je me lance à la recherche d'une location, armée de quelques conseils des résidents français, toujours accueillants envers les nouveaux-venus, censés apporter un peu de sang frais dans les milieux confinés des expatriés. On me donne un bout de papier sur lequel est inscrit un mystérieux sésame qui doit me guider vers le bon port : "kiralık daire" (pron.
daïré ), "appartement à louer". Je fais le tour des épiciers, des boulangers, des concierges, très nombreux et les mieux renseignés sur la vie du quartier  -   sans savoir dire un mot. Je mets un certain temps pour comprendre que le geste énigmatique de votre interlocuteur de relever le menton (et les yeux) avec, parfois, un petit claquement de la langue, cela équivaut à notre signe de tête horizontal de droite à gauche et de gauche à droite : c'est-à-dire "niet" ! J'ai appris assez rapidement les mots "yok" (il n'y en a pas) et "hayır" (non), deux mots que les Turcs détestent par ailleurs de vous asséner, tellement ils adorent vous faire plaisir et ils se mettent en quatre pour vous satisfaire !
la suite suivra...   

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Rédigé par Flora

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Publié le 13 Février 2010

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Publié le 11 Février 2010

Miklós RADNÓTI : ODE A PEINE

 

Depuis quand je me prépare pour te révéler

la galaxie secrète de mon amour 

je cherche une seule image, l’unique, l’essentielle.

Tantôt bruissante, déferlante en moi, tu es comme l’existence

tantôt immobile et éternelle

tel un fossile dans la pierre, pétrifié.

L’opacité soyeuse de la lune frémit au-dessus de ma tête

la nuit reste à l’affût de rêves minuscules qui s’échappent.

Et je ne peux toujours pas te dire

cette sensation en moi provoquée

par ton regard protecteur sur ma main qui écrit…

Les images ne valent rien. Elles surgissent, je les jette.

Et demain, je recommence tout

car je n’ai que le verbe

et ce que vaut mon poème en moi

d’une poignée de cheveux au dernier de mes os.

Tu es fatiguée, je le ressens aussi, la journée fut longue  -

que dire de plus ? le regard des objets s’entrecroise

et chante ta louange, un morceau de sucre
résonne, la goutte de miel retombe

sur la nappe comme une perle d’or,

le verre à eau vide tinte seul.

Heureux de partager ta vie. Aurai-je encore le temps

de dire sa joie dans l’attente de ta venue?

L’obscurité floconneuse du songe te frôle

elle s’envole puis se pose sur ton front.

Tes yeux mi-clos me font signe encore

tes cheveux se dénouent, se répandent comme une flamme,

et tu t’endors. L’ombre allongée de tes cils frémit.

Ta main s’alanguit sur mon oreiller, branche assoupie de saule,

et par toi, je m’endors aussi, habitant du même monde.

Et j’entends venir jusqu’à moi la métamorphose

de toutes les lignes mystérieuses, fines et sages

                                          de ta paume fraîche.

 

Traduction : R. T. et Muriel Verstichel

A ma connaissance, il n'existait pas de traduction française de ce poème de Radnóti et qui se trouve, de plus, être mon préféré. Ainsi, faute de mieux, j'ai décidé de le traduire moi-même, assistée par Muriel, éminente poète.

La version originale se trouve au lien suivant :

 

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Rédigé par Flora

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Publié le 10 Février 2010

Les sabliers ont longtemps constitué le moyen le plus précis de mesurer le temps. Il s'agissait parfois de sabliers multiples, le plus souvent à quatre fioles pour le quart d'heure, la demi, les trois-quarts, l'heure entière. Un mécanisme retournait les flacons vidés, tandis qu'un cadran affichait l'heure. 

    Si "myélome" n'est pas dans le Petit Robert, c'est parce que je possède une édition de 1973. S'il est absent du Littré, c'est que ce dictionnaire date du 19e siècle. Pour éviter la maladie, il suffit de se réfugier dans une époque d'avant le mot. Vite, ma machine à remonter le temps ! Et si je sortais un moment de ma chambre, au bout du couloir j'apercevais, parce qu'il était orienté autrement, comme une bande d'écarlate, la tenture d'un petit salon qui n'était qu'une simple mousseline, mais rouge, et prête à s'incendier si y donnait un rayon de soleil.
   Séance de radio. Tout le corps y passe. Et les bras ? Et les bras... Et les jambes ? Et les jambes... Et la tête ? Alouette... Me voilà plumé. Le radiologue avoue un "doute" pour le fémur droit. Jusqu'à présent les doutes ne m'ont pas porté chance.
   Consulté par Séverine, le généraliste confirme le diagnostic négatif. Elle n'osait me l'avouer. Il a fallu que je la torture sauvagement, l'obligeant à lire dix pages de Marguerite Duras. Le cancer peut patienter quelques temps mais il est présent dans toute la moelle, ce qui interdit une intervention locale et une guérison comme dans un cancer du sein, par exemple. Est-il trop tard pour que je change d sexe, que je me gave d'hormones jusqu'à ce que ma poitrine pousse ?
   Autre révélation du généraliste : la chimiothérapie est dévastatrice pour les globules rouges et les plaquettes. On ne perd pas que ses cheveux. On s'affaiblit, on s'anémie. On ne coagule plus. Quant aux rayons, on n'y a recours que pour empêcher des souffrances trop vives. Lorsqu'il m'arrive de penser aux douleurs, je les imagine gratinées. Mon goût de la métaphore culinaire. 

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Rédigé par Flora

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Publié le 8 Février 2010

   Nous traversons la Bosnie, la Macédoine yougoslave, régions qui seront dévastées quelques années plus tard par une guerre fratricide... La Grèce nous accueille avec un poste de frontière somnolent et perdu où, seuls voyageurs, nous patientons plusieurs heures en attendant la fin de la sieste du douanier. Sur le plateau aride qui suit la frontière, nous sommes attaqués par une horde de chiens errants, devenus de véritables loups qui nous flanquent une terreur authentique. Nous décidons de passer la nuit dans notre voiture, désormais impossible à fermer et nous optons pour la rue principale et éclairée d'un village. Il fait encore très doux pour une mi-octobre et nous devons laisser nos carreaux (rescapés) entrouverts pour respirer. Mais c'est sans compter avec les attaques inlassables des meutes de moustiques gros comme des éléphants... et j'exagère à peine ! Vers 3 heures du matin, de guerre lasse, nous reprenons la route car les habitants du village sont encore en pleine fête, histoire de rattraper les heures de sieste perdues...
   Ėreintés, nous abordons la Turquie et les quelques centaines de kilomètres de sa partie européenne qui mènent à Istanbul.
   La première vague d'enthousiasme de pouvoir repartir à l'aventure et d'échapper à l'étouffement libournais passée, j'attends la découverte de la Turquie avec des sentiments mitigés. Il faut savoir que dans l'imaginaire hongrois, le Turc occupe une place particulière : même les contes et les comptines pour enfants le présentent comme le méchant, équivalent de l'ogre ou du grand méchant loup ! Je me souviens de la mine catastrophée de ma mère à la nouvelle de notre départ pour la Turquie...
   La raison en est 150 ans de l'histoire de la Hongrie entre le 16e et la fin du 17e siècles : les grandes manoeuvres successives de l'empire ottoman vers l'Europe et la Hongrie comme dernier bastion chrétien qui prend les coups de boutoir turc. En 1526, la bataille de Mohács, titre de gloire de Soliman le Magnifique, sonne le glas du royaume de Hongrie, désormais partagé entre les Habsbourg et la Sublime Porte... Les Turcs dévastent le pays, enlèvent des enfants qui deviendront janissaires ou peupleront les harems, les seigneurs hongrois auront le choix de devenir Turcs et dignitaires ottomans ou moisir en prison (je me souviens de mon émotion à la visite des ruines de
Yedikule, célèbre prison de mes lectures qui a bu tant de larmes de prisonniers hongrois...) Signe évocateur : à Budapest, il existe une rue "du Fléau turc" (Törökvész utca), tandis qu'à Istanbul, je tombe sur la rue "des Frères hongrois" (Macar Kardeşler Caddesi). On n'avait pas vécu la même histoire ou les Turcs n'étaient pas rancuniers... Les six années de notre séjour et de nombreux voyages écumant tout le pays me font tomber sous le charme de ce vaste pays et de ses habitants chaleureux et accueillants. Le charme continue à opérer vingt ans après, et je garde une profonde et indélébile nostalgie pour la Turquie où je me sentais chez moi...   
    

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Publié le 6 Février 2010

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