Sándor Márai * Mémoires de Hongrie (FÖLD, FÖLD !...)

Publié le 18 Novembre 2009

(...) Assurément, les alcools français sont excellents. Ils dilatent les vaisseaux capillaires et permettent à l'oxygène véhiculé par le sang, ce suc nourricier de la conscience, de parvenir rapidement au cerveau. Où était donc ma place? En Europe occidentale, cette terre brûlée que les mensonges avaient rendue sourde? Ou me fallait-il rentrer à Budapest? Mais que trouverais-je alors chez moi? La "Patrie"? Je n'avais nulle envie de faire de grandes déclarations ni de me bercer d'illusions. Cependant, il existe dans la vie des moments où nous croyons entendre une réponse, surprendre un message. C'est ce qui m'arriva ce soir-là. Et tout comme deux décennies auparavant, dans une situation analogue, la réponse fut prononcée tout bas. Oui, il fallait que je rentre en Hongrie où personne ne m'attendait, où je n'avais ni "rôle" à jouer ni "mission" à accomplir  -  mais où se pratiquait la langue hongroise, l'unique sens de ma vie.
   Je venais de le comprendre une fois de plus, de le comprendre pleinement. Car, au fond, jeune ou grisonnant, je ne m'étais vraiment intéressé qu'à la langue hongroise, et à son expression la plus élevée, la littérature. Une langue que, parmi les milliards d'habitants de cette planète, seuls dix millions d'individus comprenaient et une littérature qui, prisonnière de cette langue, n'avait jamais réussi  -  malgré les efforts héroïques de plusieurs générations  -  à révéler au monde sa véritable essence. Mais cette langue et cette littérature représentaient pour moi la vie, dans toute sa plénitude. Car c'est uniquement en cette langue que je puis exprimer ce que j'ai à dire. (Et c'est seulement en elle que je puis taire ce que je veux passer sous silence.) Je ne suis ce que je suis que dans la mesure où je peux formuler, en hongrois, ce que je pense. Par exemple, en cette soirée du 10 février 1947, la certitude que ma seule "patrie" est la langue hongroise. C'est pourquoi je devais, de toute urgence, rentrer en Hongrie pour y vivre et attendre le moment où il me serait à nouveau possible d'écrire librement. (...)
(...) Devant le pont d'Enns, sur la ligne de démarcation de la zone d'occupation soviétique, un militaire russe entra dans le compartiment et me demanda mon passeport. Vêtu d'un uniforme impeccable, c'est avec une rigueur toute militaire, mais non sans courtoisie, que ce soldat rouge dévisagea les voyageurs. Il examina longuement mon passeport, compara mon visage avec la photo qui s'y trouvait et, en silence, mais sans se départir de sa politesse, il me rendit le document, me salua en portant la main à sa toque, referma la porte derrière lui et s'en fut. Je le suivis du regard et me dis que ce soldat était certes un ennemi, qu'il avait commis nombre d'atrocités en Hongrie et qu'il allait sans doute en perpétrer bien d'autres, qu'il pourrait assurément me dépouiller de tous mes biens, voire me tuer, mais  -  et c'était là une certitude  -  il ne méprisait pas le Hongrois que j'étais. (A l'Ouest, j'avais souvent eu à affronter, moi, voyageur venu de l'Est, des regards de commisération polie.) (...)

traduction de Georges Kassai et Zéno Bianu

Un extrait de plus de ce livre qui me parle tant... Intéressant, son attitude envers la langue, que je ne partage pas mais que je comprends. Je ne peux m'empêcher de penser au tragique de son destin : il émigre en 1948, en passant par l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, il s'établit aux Etats-Unis et se suicide en 1989. 

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

Repost 0
Commenter cet article

Jean-Pierre 30/12/2009 16:18


Nagyon szivesen, várom :)
Es én pedig jelentkezem a saját blogomon arrol amit irt a magyar politikai helyzetröl és a Figaro cikkröl, de egy kicsit késöbb, mert technikai problémákal harcolok


Jean-Pierre 25/12/2009 23:06


En is boldog karácsonyi ünnepeket kivánok Önnek, de sietni kel mert csak egy ora marad :)de minden esetre kellemes és szerencsés évvéget és boldog új esztendőt.
Jean-Pierre


Flora 29/12/2009 11:31


Köszönöm, Jean-Pierre és jelentkezem az új év elején!


Jean-Pierre 23/12/2009 22:33


Vous ne seriez pas indiscrète, simplement déçue. Mais, je peux bien volontiers vous livrer mon parcours. Quelles seraient vos questions ? Si elles étaient par trop personnelles, je vous y
répondrais par mail privé car je suis un peu pudique (diantre! je commence déjà à me livrer, mais vous savez comment me joindre ?). Si elles étaient plus générales, je pourrais vous répondre
ici-même sur votre blog.


Flora 24/12/2009 14:59


Merci, Jean-Pierre, je ne manquerai pas de vous joindre par mail dès que je reprendrai ma respiration (après les vacances scolaires!) J'ai toujours très envie de découvrir des parcours différents
ou proches du mien : c'est ma curiosité insatiable envers les gens et les leçons intéressantes à tirer de chaque expérience de vie.
En attendant : kellemes karácsonyi ünnepeket és boldog, szerencsés új esztendőt kívánok! 


Jean-Pierre 20/12/2009 13:43


Votre maîtrise de la langue française pourrait rendre jaloux (irigy et pas féltékeny :) bien des Français dont la souche remonte à Vercingétorix, je le maintiens en vous relisant, et sans
flagornerie. Quant à mon parcours, c'est vrai, il est unique, singulier, plus qu'intéressant, plus que passionnant... pour moi :) mais assez commun si on le compare à d'autres Français d'origine
hongroise comme moi (aucun nom ne me vient à l'esprit :) Justement, les Mardis hongrois de Paris, me permettent de rencontrer beaucoup de personnes au parcours passionnant, de quoi inspirer des
romans...


Flora 20/12/2009 21:40


Je vous remercie sincèrement, Jean-Pierre : un tel compliment venu d'un inconnu ne peut pas être dicté par simple gentillesse ! Je ne veux pas être indiscrète mais j'aimerais beaucoup connaître
votre parcours...


Jean-Pierre 18/12/2009 22:29


En fait ma langue maternelle est le hongrois, celle que mes parents parlaient avec moi, celle qui m'est si chère, celle que j'ai parlée en premier après ma naissance, celle du dedans, mais je ne la
maîtrise pas comme le français qui est celle de l'école, de la rue, du milieu professionnel, de la littérature, bref celle du dehors.
Mais Flora, très franchement, sans vous flatter, vous maîtrisez le français mieux que la plupart des français.


Flora 19/12/2009 09:40


Vous me faites très plaisir, cher Jean-Pierre, c'est un compliment très stimulant car je sens mes limites mieux que quiconque... Ceci dit, c'est un apprentissage dans le plaisir et qui a été
largement amorcé par les 33 ans vécus avec mon fin styliste de mari.
Votre parcours doit être plus qu'intéressant.