Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 3.

Publié le 19 Novembre 2009

   Alors que son escorte reste debout, le médecin s'assoit à mes côtés, sur le rebord du lit, blond jusqu'à la provocation. Il se montre prévenant, explique l'intervention. "Myélome" est remplacé par "gammapathie monoclonale". Mauvais signe à coup sûr. Devant mon insistance, il évoque la durée  d'une éventuelle survie, parle d'années, à condition qu'un taux bas se confirme. J'ai l'impression qu'il faut traduire "années" par "mois". Dans un jour de déprime, j'aurais traduit "semaines". La relativité du temps. Mon sujet favori... Je raye "hématologue". Voici "cancérologue".
   A midi, Séverine vient me chercher. Elle est vêtue de noir, hommage à mes travaux, voyage dans le deuil à venir. Bien qu'appréciant le clin d'oeil, je l'assomme sur le champ. Contrairement au médecin, j'utilise des mots crus, des vérités en face. Son corps pantelle sur le parking de l'hôpital, près de celui de Véronique. Sans un regard pour les sanglots, les soubresauts, je gagne la voiture et m'installe à ma place, celle du mort.
   L'examen en lui-même n'est pas insupportable. Une piqûre à l'arrière du bassin, pour l'anesthésie locale. Puis une première ponction. Légère douleur quand la moelle s'aspire. Souffrance un peu plus forte quand le docteur pratique la biopsie d'une carotte d'os. On éponge le sang et on me pose un joli pansement "compressif" sur la moitié des reins, avant de me mettre au lit, bien à plat sur le dos pour faire pression sur la blessure. Rien de mortel. Pas encore...
   Séverine ressuscite et s'installe au volant. Un stop grillé, un piéton évité de justesse sur un passage zébré, son agonie laisse des traces. Je ne proteste pas, coupable et impuissant, déjà résigné à ne rien contrôler. On me carotte mes os, on me carotte mes recherches, mes écrits, on me carotte la retraite pour laquelle je cotise, on me carotte mon troisième âge. Je ne connaîtrai pas la joie de perdre dents, cheveux, prostate, de faire pipi au lit et d'oublier les titres de mes ouvrages savants, béat dans mon alzheimer. Comment s'appelle ce livre que je relis sans cesse ? ... isolés du moins  -  car c'étaient de vieilles tentures où chaque rose était séparée pour qu'on eût pu si elle avait été vivante la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l'apprivoiser, ... sans rien de ces grandes décorations des chambres d'aujourd'hui où sur un fond d'argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais pour halluciner les heures que vous passez au lit ;...   
 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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Ame chopinienne 20/11/2009 22:43


C'est du grand texte, une belle autoanalyse de sa maladie, vécue en spectateur avec beaucoup d'autodérision...


Flora 21/11/2009 10:11


J'espère qu'au fur et à mesure, on découvrira que c'est loin d'être que l'analyse de sa maladie...


José Le Moigne 20/11/2009 01:08


Ce texte est formidable. Vraiment, je suis sincère, de la grande écriture.
Bonne nuit à toi
José


Flora 20/11/2009 02:12


Merci à l'ami et à l'écrivain avisé dont la sincérité ne fait pas de doute pour moi.
Bonne écriture nocturne, José.
R. 


La Merlinette 19/11/2009 22:27


le corps de Gilbert:un vrai centre d'entraînement à l'écriture.


Flora 20/11/2009 02:10


Je te ferais la même réponse qu'à Françoise : le corps, la maladie ne sont que des vecteurs pour parler de tout autre chose... Merci de ta visite, ma chère Magicienne.


fbd 19/11/2009 20:48


toujours ce style décapant, vouloir voir au delà des apparences…


Flora 20/11/2009 02:03


Merci, Françoise : c'est vrai que la lucidité lui permet d'instaurer une distance qui fait que, au lieu de faire pleurer dans les chaumières avec le récit croustillant de son agonie, il en fait
l'élément d'un roman.