Antal Szerb (1901-1945) * Madelon, le chien

Publié le 12 Novembre 2008

[...] Dans l'après-midi, on sonna à la porte. Bátky émergea de ses rêves bourgeois et ouvrit. La dame se tenait sur le seuil.
    -  Je viens chercher Madelon, dit-elle avec simplicité.
    -  Oh! oh, et encore oh! dit Bátky, perdu dans la contemplation des méandres du destin. Prenez place. Madelon est toujours en vie. Mais comment m'avez-vous trouvé? Tout de même, Londres est une grande ville...
    -  C'était très facile, dit la dame. Hier, vous m'avez laissé ce livre pour que je le tienne pendant que vous vouliez bien vous charger de Madelon. Dans le livre, il y avait une lettre adressée à János Bátky à Londres, Francis Street... je suppose que c'est vous. Je suis venue l'après-midi pour vous trouver à la maison. Je voudrais m'excuser... j'imagine ce que Madelon pouvait vous faire endurer cette nuit... pauvre homme!
    -  Oh, nous commencions à devenir amis, dit Bátky avec pudeur. Toute la nuit, je l'ai caressé en pensant que c'était votre main qui le touchait.
    -  Vous êtes charmant, dit la dame en ôtant son chapeau.
  Bátky vit à aussitôt à quel point elle était superbe. "J'ai toujours aimé les femmes des marchands de tabac. Elle a quelque chose de la blondeur du tabac de Virginie dans les cheveux."
   Ils firent du thé et tandis que la dame le versait, Bátky saisit l'occasion pour noter sur un bout de papier : "Les amours débutent en septembre ou en janvier."
   Après le thé, il s'assit aux pieds de la dame et posa sa tête sur ses genoux. Il imagina qu'ils étaient chez elle, à la maison. A East Ealing. Sur les murs, la famille suspendue, le grand-père avec ses favoris. Le gramophone diffuse des chants de Noël. Tout est calme et immuable. L'Empire britannique sur ses fondements solides. Madelon joue avec un chaton devant la cheminée.
   Les lèvres de la dame avaient le goût d'une confiture de fraise faite maison. Elle ôta ses vêtements avec les gestes calmes et doux de quelqu'un qui sait que demain sera un autre jour. Tant de détermination émanait de son être que Bátky ne s'étonna même pas de sa conquête. Apparemment, chez eux, c'est la suite normale du thé. Jenny faisait de même...
   -  Je reviendrai, dit la dame vers le soir.
   -  J'en serai heureux, dit Bátky avec conviction. Me diriez-vous votre nom?
   -  Oh, je croyais que vous m'aviez reconnue. Vous avez pu voir souvent ma photo dans la presse. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Et elle s'en alla.
   Cet accord final peina Bátky car il appréciait la sincérité chez les gens. Dans la plupart des cas, il rompit avec les dames qui prétendaient se faire arracher une dent tandis qu'elles étaient dans les bras d'autres hommes. Pourquoi a-t-elle honte d'être la femme d'un marchand de tabac jeune mais aisé? Les Anglais sont d'incurables snobs. Si j'avais une petite maison à East Ealing, avec le grand-père aux favoris suspendu aux murs, je ne le nierais pas.
   Ce mensonge le démoralisa tellement qu'il ne tomba pas amoureux de la dame. Sa solitude pesait comme un plafond s'affaissant progressivement sur lui. Dans les rues de Londres, c'était toujours le crépuscule, avec une pluie fine; sur Campden Hill, de vieux messieurs déambulaient vers le repos éternel. Rien que dans le quartier de Kensington, deux millions de vielles dames habitent. La vie n'a aucun sens. Quelque part, au fond d'un château écossais peut-être, ou dans une allée obscure d'arbres centenaires, une comtesse ténébreuse met fin à sa vie, à l'instant même.
   Un jour, la dame réapparut. Ils passèrent de nouveau un après-midi très agréable. Bátky était était d'humeur sensible et confiante, il racontait Budapest où les cafés projetaient sur la rue leurs lumières intimes, et les serveurs savaient quel journal vous donner à lire et de mystérieux pauvres nettoyaient la belle neige blanche, à la pelle, la nuit.
     -  Comment vous appelez-vous? demanda-t-il, s'attendant à ce qu'elle soit enfin sincère.
     -  Mais je l'ai déjà dit. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Bátky devint froid et distant. Il se rendit comte qu'il ne serait jamais proche de cette femme et que l'amour ne vaut rien sans l'intimité entre les âmes. 
     -  Demain, je pars, dit-il, pour la France où mon père est gardien de tour à Notre-Dame.
     -  Quand reviendrez-vous? demanda la dame.
     -  Je ne reviendrai jamais, répondit Bátky lugubrement.
     -  Comme vous voulez, dit la dame en haussant les épaules et elle descendit prestement les escaliers.
   Quelques jours plus tard, le Sunday Pictorials publia de nouveau la photo  de la Comtesse de Rothesay. C'était elle.
   "Les femmes sont indéchiffrables"  nota Bátky sur un bout de papier qu'il rangea soigneusement.

Sa phrase favorite exprime parfaitement la légèreté de l'écriture d'Antal Szerb :  "On peut soulever des poids lourds avec des gestes d'haltérophiles, mais il est bien plus élégant de le faire comme si on ramassait simplement un mouchoir de femme..."

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

Repost 0
Commenter cet article

La Merlinette 13/11/2008 21:34

ah les relations femme/homme/femme/homme...etc!
encore un écrivain à découvrir...

Flora 14/11/2008 01:54


Pendant son assez courte vie, Antal Szerb a écrit de gros pavés d'essais savants sur la littérature, mais sans jamais tomber dans l'assommant... Il se disait "néo-frivole"
pour éviter d'être "néo-barbant"...