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Publié le 24 Janvier 2015

Histoire ancienne (micro-fiction)

J'ai du mal à franchir le seuil de la chambre. Ce n'est pas charitable de ma part. Il a besoin de ma présence. Sans moi, il se sent perdu sur cet océan de souffrances. Je suis son ultime espoir.

Son corps émacié ne me rappelle que de très loin l'homme secret et imposant qu'il avait été durant les quarante-huit années où je le côtoyais. Il me faisait l'effet d'un roc de granite: aucune fissure, monobloc sans aspérité. Mes bras glissaient sans aucune prise.

Je vaque à mes occupations, devenues urgentes à me maintenir dehors. Je donne des graines aux poules, je rassasie les cochons, je m'attarde à les regarder se jeter sur la nourriture avec voracité... Je balaye la cour: tout est à sa place, rien ne traîne. Le soleil baisse à l'horizon, l'air tiédit et la poussière se redépose. Le jour s'étire de sa grande fatigue pour tomber bientôt dans la nuit noire.

Il faut que je rentre dans la maison. J'entends sa faible voix qui me supplie. Je fais un détour par la cuisine. La pâte à pain est en train de lever, le four à pain chauffe. Je remue la vaisselle pour ne plus entendre sa voix.

Je le revois, des années durant sur le chemin de la maison, solitaire, droit comme un hêtre. Des regards furtifs le suivent derrière les rideaux. Je décèle les susurrements méfiants et entendus sur son passage.

Ma mère est morte il y a longtemps. Je m'occupe de la maison toute seule. A quarante-huit ans, c'est de la routine, à l'économie d'effort. Chaque geste est bien rôdé, mes pensées peuvent s'évader librement. J'aimerais tant les suivre.

Nous sommes seuls désormais. Je sens sa fin toute proche. Cela fait trois jours qu'il agonise. Il me supplie de lui prendre la main.

C'est précisément le geste que je ne peux pas lui accorder.

Je passe le seuil de la chambre. Sa tête est enfouie dans le creux de l'oreiller, il respire fiévreusement et ses yeux sont immenses. Il tend les bras, deux branches desséchées de l'hêtre d'antan. “Pitié! Je ne peux pas m'en aller avant!”

Dans un geste d'ultime désespoir, je saisis le manche à balai et le pose dans sa main. Il ferme les yeux et sa respiration cesse, apaisée.

Je cours au four à pain et je jette le balai dans le feu. Je le regarde danser dans les flammes ravivées, jusqu'à ce qu'il retombe, consumé.

Mon père le sorcier.

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 25 Novembre 2012

images-1   Je l'ai tué, oui. Je n'avais pas d'autre issue. Prise au piège comme un rat. Des années de torture, physique et mentale. Je l'ai poussé dans l'escalier, il s'est empalé sur son couteau. Le couteau long et effilé avec lequel il me menaçait quelques minutes auparavant.

   Je ne sais pas si j'arriverai à reconstituer le puzzle qu'était ma vie avant... Avant quoi? Cela ne s'est pas déclenché d'un seul coup. Histoire banale de tant de femmes, de tous les âges et de toutes les conditions.

   Comment se fait-il qu'il ait trouvé, avec une précision instinctive et diabolique, toujours le même point pour taper? Laisser tomber son poing serré, façon "poing américain", entre les omoplates, sur les deux mêmes vertèbres... Ou alors, sur le crâne, maintenu par les cheveux, de l'autre main qui en arrachait des touffes... A genoux ou couchée par terre... En position d'esclave.

    La haine ou plutôt le mépris me brûlent encore le visage, par volutes successives qui montent. L'humiliation est une maladie durable dont on a du mal à se dépêtrer. Pas même au prix d'un "homicide involontaire"... Involontaire? Pas si sûr. Disons que j'ai saisi le coup de pouce du destin. Le dernier sursaut désespéré pour m'arracher du piège.

   Le jury m'a acquittée. Je reste une terre brûlée, aride à jamais.

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 23 Juin 2012

DSCN0160 Parfois, ça tient à pas grand-chose. A-t-on le temps de se rendre compte de l'approche d'un tremblement de terre qui modifiera le cours des choses et le lit de la rivière?... Cela n'avait pas l'air d'un tremblement de terre. Petite secousse sans importance. Un simple oui ou non, et la vie prend une direction radicalement différente.

   Il était un grand garçon maigre, grosses lunettes d'écaille sur le nez qui agrandissaient encore ses yeux démesurés. A priori, non, il ne l'attirait pas. Elle s'est efforcée à lui adresser la parole, comme ça, par politesse et aussi par pitié pour sa solitude gauche dans la salle bruyante et surpeuplée.

   Il s'est ravivé d'un coup, réveillé de sa léthargie défensive. Le sourire l'embellit, s'est-elle dit avec le contrecoeur allégé. Et sa voix est agréable, chaude, comme ses mains qu'elle a vaguement touchées en le saluant. Elle a noté au passage les doigts effilés et les ongles soignés, ignorant les poils noirs et frisés qui dépassaient de la manche de la veste. Un mauvais point, tant pis.

   Son humour, oui. Inhabituel. Il a une belle bouche, a-t-elle noté au passage. Pour elle, ce qui comptait, c'était la bouche et les mains. Les yeux, le regard venaient après, avec un brin de méfiance. Les yeux scrutent, peuvent capturer. Ou mentir. Les mains, la bouche, promesses d'une autre communion qui se passe de mots, les yeux clos... Mais ce serait bien plus tard qu'elle aurait tenté d'analyser tout cela. Beaucoup trop tard, de toute façon.

   Le petit jeu de séduction. Sur ce terrain, elle se sentait dans son élément. Elle maîtrisait le dosage, son tableau de chasse était conséquent. Elle savait lancer l'hameçon et tirer sur le fil, le relâcher quand il le fallait et le poisson ne manquait jamais de mordre.

   Il semblait une proie facile et elle ignorait encore que ce serait elle qui tomberait dans le piège. Irrémédiablement. 

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 27 Mars 2012

la-visite-copie-2.jpg De temps en temps, il faut bien se jeter à l'eau. Profonde. Sortir dans la rue, tête baissée, à quelque distance des passants, en évitant de les frôler. Ce serait indécent. Quelqu'un d'aussi bancal devrait se cacher pour ménager le regard des gens bien comme il faut.

   Parfois, on croit se souvenir du moment violent de son passage du milieu doux et aquatique à l'air libre, déchirant les poumons. Projeté dans le monde des normaux qui ont tout, bien formaté. Selon les modèles instaurés par eux.

   On passe son temps à essayer de se frayer un petit chemin. Un minuscule sentier, aussi tortueux qu'il soit mais qui avance quand-même. 

   Puis la rencontre. L'autre, son double, son image dans la glace. D'habitude, on n'aime pas son reflet, familier, on éprouve pour lui tout au plus de la miséricorde. Cela aide à se supporter. Mais un double en chair et en os, avec un regard qui entrouvre soudain les portes du monde.

   Dans la bulle de l'intimité. Bien verrouillée de toute part. Dans la bulle, avec son pareil. On peut se regarder, se toucher, sans crainte, sans retenue. S'abîmer dans cette prudente exploration, avancer avec précaution. Puis s'y jeter comme on se jette du haut d'une falaise. A la vie, à la mort. Pas de repli possible, pas de chemin de retour.

   Le médecin a dit: "Vivre, c'est possible, mais en couple, sans parler d'enfant, ça posera problème. Pour ne pas dire impossible, faut pas rêver..." Même pas rêver.

   A partir d'aujourd'hui, les rêves jusqu'alors étouffés dans l'oeuf, éclosent. les interdits tombent, dans la tête et au dehors. Cela donne le tournis. Les stigmates visibles et honteux de la différence deviennent attendrissants, on peut même les caresser. L'autre prend en charge la moitié de la misère de l'existence. Ce brouillon qu'était la vie prend sa forme définitive, mis au propre, sans rature. 

tableau: La visite, huile, R. T. 1993

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 30 Janvier 2012

repos Cela se passa le plus banalement possible, dans le taxi de Georges. Sarah, les cheveux ruisselants de pluie, se réfugia dans la vieille Ford arrivée miraculeusement sous les réverbères. Du chauffeur, elle ne perçut que le large dos légèrement voûté et l'abondante chevelure grisonnante. Plus tard, dans les bouchons du périphérique, distraits, ses yeux se posèrent sur les mains qui tenaient le volant. Elle nota machinalement l'absence de l'alliance. Au même moment, elle saisit le regard dans le rétroviseur.

   Une main droite, énergique, rassurante qui tient la barre, sans tergiverser, sans se poser de questions inutiles... On peut s'y abandonner avec confiance, libérée des soucis passés, présents, futurs. Pour jouer un instant avec l'idée. Comme une vague envie de renouveler sa garde-robe. Un trouble inhabituel s'empara d'elle, une bouffée de fébrilité qu'elle n'avait pas ressentie depuis longtemps... Fuyant le regard insistant dans le rétroviseur, elle se détourna vers le flot anonyme des voitures, tentant d'apaiser le fourmillement au creux de son estomac.

   La pluie avait cessé sous les arbres de sa rue. Georges se précipita pour ouvrir la portière, Sarah le laissa faire, telle la baronne que l'on raccompagne chez elle. Comme par miracle, elle trébucha. Georges la rattrapa par réflexe, par envie aussi de la serrer dans ses bras.

   Elle jeta un rapide coup d'oeil vers la fenêtre du deuxième étage, cherchant machinalement  -  et avec un zeste de mauvaise conscience  -  l'ombre de son mari derrière le rideau. Personne. "Il est tellement sûr de me retrouver, pensa-t-elle, qu'il ne m'attend même pas." Elle revit la silhouette replète, les quelques cheveux restants, en bataille au sommet du crâne, les yeux enfoncés dans les coussinets de graisse, le pantalon de velours côtelé et le gilet avachi de grand-père avant l'heure, sans parler de l'accessoire le plus familier: la paire de charentaises éculées... "Il fait partie des meubles, du décor, au même titre que le plaid sur le canapé, songea-t-elle, élément inamovible que l'on ne voit même plus... Le dîner m'attend au coin de la table, en face de la télé. Ainsi, il ne sera même pas nécessaire de faire la conversation. Après, comme parfois, très rarement, à la suite du brossage des dents rituel, je me glisserai sous la couette, essayant d'éviter le bras distrait qui tentera de m'attirer vers lui..."

   Avec précipitation, elle remonta dans la voiture. "Où vous voulez", dit-elle.

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 2 Décembre 2011

solitude-2.jpg  Toute la famille cotisa pour offrir à Armelle le voyage de sa vie. Elle n'avait jamais franchi les frontières du pays. A quarante ans, elle avait tiré un trait sur ses rêves d'adolescente, mari, enfants, promenade au bord de la mer, cheveux au vent, peau bronzée, exposée aux caresses du soleil... A d'autres caresses non plus, d'ailleurs.

   Sa vie lui convenait. Petite vie étriquée mais rassurante. Pas de vagues sentimentales, elle s'en était fait une raison et elle finit par trouver sa tranquillité enviable. Pas d'enfant à consoler, à soigner, ni à stresser des résultats scolaires, des retards et des absences. Enveloppée dans un silence apaisant, son appartement, son cocon, garni de livres et de tapis d'orient dont elle n'avait jamais vu les pays d'origine, la mettait à l'abri de tout soubresaut émotionnel. Les montagnes russes des émois lui arrivaient en seconde main, filtrés par les bruissement des pages de sa bibliothèque.

   Ce voyage pour Marmaris, elle le prit comme une violente intrusion dans sa tranquillité. De quel droit veut-on la sortir de son cocon? Elle n'avait jamais "découché". Imaginer une nuit sur un oreiller inconnu, dans des draps qu'elle n'avait pas repassés, sur un lit que d'autres avaient moulé avant elle! D'abord, où se trouve ce Marmaris?...

   Elle atterrit au bord de la mer sous un soleil que d'autres auraient appelé radieux. Elle pensait: implacable, la suite logique de l'intrusion. La pension qui l'hébergeait était tenue par une vieille dame et son fils. Une seule chambre d'hôte, un café vieillot mais d'une grande propreté. Même le sol était passé à la chaux, la blancheur épousant harmonieusement le bleu azur des portes et des fenêtres. L'aspect presque monacal de sa chambre la rassura un peu.

   Les premiers jours, elle posait ses balises, les poussant plus loin au fur et à mesure. Le petit village de pêcheurs plongeait dans la Méditerranée. Ciel et mer s'estompaient dans l'infini de l'horizon. Petit à petit, la méfiance d'Armelle céda aux caresses du soleil. Le soir, elle prenait son repas à la pension, avant de s'installer sous le figuier du jardinet, un livre à la main, savourant la douceur de l'air, les couleurs et les parfums exhalés par les fleurs fraîchement arrosées.

   Ce jour-là, le cinquième après son arrivée, subitement et un peu distraitement aussi, elle dut détacher les yeux de l'histoire torride de L'amant de Lady Chatterley. Un bras lui tendit une tasse de café fort. Elle émergea difficilement du roman, et ce bras musclé en constitua le prolongement. La peau hâlée du jardinier anglais, lisse qu'elle imagina douce et tiède... pour la première fois de sa vie, elle eut envie de la sentir sur la sienne.

   Un trouble inconnu l'envahit. Elle prit la tasse et sa main toucha celle de l'autre. Le regard tenace la força de lever la tête. Les yeux noirs reflétaient le même trouble, la main emprisonna la sienne. Le café brûlant se renversa sur sa robe légère... 

 

Épilogue: Armelle ne regagna plus jamais sa Normandie natale. Elle vit dans la petite pension de la côte turque qui reçoit à désormais une dizaine d'hôtes. La peau dorée d'Armelle s'épanouit sous les caresses insatiables de Nedim.

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 29 Septembre 2011

DSCN0166 Je suis femme de ménage. Technicienne de surface, si vous voulez. Agent d'hygiène, encore plus ronflant, plus hypocrite. La vérité est que je débarrasse les déchets derrière mes frères humains qui, de ce fait, n'ont aucun scrupule à en semer partout.

   J'opère la nuit, lorsque les locaux, énormes cages de verre insonorisées, à air recyclé sont désertés, silencieux sous les néons de morgue. Je pousse mon chariot dont le grincement érafle le calme nocturne: la roue arrière gauche déséquilibrée, sans doute. Je ne fais rien pour y remédier. J'ai tant d'autres chats à fouetter!...

   Une façon de parler. Il n'y a même pas un chat qui m'attend dans la tanière que je regagne sous le ciel rose pâle. Rien n'a bougé pendant mon absence. Un désordre mesuré et réconfortant, vivant. Aucune trace hostile. 

   Mes livres occupent tout l'espace disponible, même au-delà. Mon refuge, mon évasion. Ils me transportent vers d'autres vies que la mienne, devenue purement et simplement le réceptacle de ces rêves. Un réceptacle et rien d'autre. Coquille vide.

   Dans la salle de bain, une seule brosse à dents. Plus de rasoir qui traîne, ni de cheveux noirs dans le lavabo. Je suis rousse.

   La corbeille à linge n'abrite plus que mes vêtements que je lave et repasse comme bon me semble, personne ne me presse. Aucune critique acerbe et malveillante qui fuse, aucune petite flèche maligne lorsque mon doigt touche la mince pellicule de poussière sur la table basse...

   Mon lit reste ouvert, je m'y laisse glisser le matin et je tente de réchauffer les draps. Un lit monacal, tout juste assez large pour une personne: heureusement, je ne suis pas trop épaisse... Dans mon cocon, il n'y a pas de place pour un intrus.

   Femme de ménage, statut peu brillant pour celle que j'ai été, il n'y a pas si longtemps, dans une autre vie. Dans une prison dorée. Sous l'oeil inquisiteur de mon tortionnaire personnel. A plein temps.

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Rédigé par Flora bis

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Publié le 26 Juillet 2011

La-Tricoteuse_2.jpg   Armelle se retrouve orpheline, "en première ligne", sans la génération d'avant pour faire barrage à la mort. Seule, elle est irrémédiablement seule maintenant, sans pouvoir s'abriter derrière les soucis et les colères du quotidien, causés par une mère grincheuse et obstinée.

   Que faire des objets hétéroclites rassemblés durant les 86 ans de l'existence maternelle? Sa mère a toujours eu beaucoup de mal à jeter le moindre bric-à-brac, transformant la maisonnette en un caverne de brocanteur. Dans l'armoire à linge, Armelle découvre d'innombrables piles de draps et de serviettes, de torchons intacts, conservés pour les cas d'un besoin inattendu, pour en faire cadeau aussi, comme d'un bon de trésor censé traverser des époques mouvementées. 

   Armelle a souvent incité sa mère à faire le tri autour d'elle, toujours sans résultat. Plus le temps avançait, moins la vieille dame supportait l'idée de se séparer du moindre bibelot, aussi inutile qu'encombrant. Trois gaufriers somnolaient sur une étagère de la cave, en compagnie d'abat-jour d'un autre âge et des pots de peinture entamés depuis quarante ans... Des fils électriques mystérieux et des chaises boiteuses mais qui "pourraient encore servir, on ne sait jamais!" Cave et grenier remplis, les piles commençaient à envahir l'espace de vie.  La vieille femme a fini par circuler dans des couloirs étroits, entre cuisine et séjour, chambre et salle de bain. Parfois, Armelle s'est dévouée pour entamer un tri, armée de grands sacs de poubelle. Une fois le dos tourné, elle pouvait constater que les journaux et revues jaunis, les cassettes inutilisables, les assiettes ébréchées, les tasses mutilées retrouvaient leurs places empoussiérées. Sa mère a toujours eu la sensation que l'on voulait jeter une partie de son passé avec ces objets imprégnés de la mémoire vive de son existence. Elle y opposait un refus implacable.

   A présent, elle n'est plus là, partie en fumée et en cendres, emportant avec elle le minimum. Sa forteresse, érigée patiemment durant des décennies, derrière laquelle elle tentait d'abriter les désordres de sa vie, reste béante malgré l'impressionnante quantité d'objets. Armelle est libre désormais de les jeter. Elle entreprend de les ranger, les caresser au passage, comme les traces vivantes et indélébiles d'une présence.

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Rédigé par Flora

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Publié le 29 Juin 2011

Âge mûr Je me considérais comme un mari modèle. Après vingt-cinq ans de vie sans faille, aux côtés de la même femme, je me suis vu avec une auréole autour de la tête, ce matin, en me rasant devant la glace de la salle de bain. J'ai aussi fait le constat de mon reflet: un homme de cinquante ans, avec des cheveux fatigués qui avaient du mal à dissimuler les plages désertes et que le gris commençait à dominer... Les traits enflés, quasi disparus dans les joues rebondies, hérissées de poils gris, des valises sous les yeux... Un sourire crispé dévoilait les dents jaunies par les cigarettes... Mon regard a continué l'impitoyable exploration, glissant sur le cou, disparu dans les épaules, le dos voûté et enveloppé, la ceinture de graisse enrobant si généreusement la taille que j'avais du mal à apercevoir le bout de mes pieds... J'étais effaré!

   En un éclair, j'ai pris conscience que j'allais dans le mur. Les vingt-cinq dernières années ont défilé en quelques secondes sous mes yeux, comme si j'avais feuilleté un album de photos. Le fringant jeune marié sur le parvis de l'église, sous une pluie de grains de riz, dans le crépitement des appareils-photos... L'euphorie des premiers temps avec Cécile où je me croyais l'homme le plus chanceux de la terre! A-mou-reux! Ma femme était la plus belle, la plus appétissante, en dormant, au réveil, décoiffée, les yeux bouffis de sommeil ou pomponnée, je ne me lassais pas de la regarder, de la toucher.

   Deux enfants, avec deux ans d'écart. Les grossesses ont effacé sa taille de guêpe mais pas mes sentiments! Ronde comme une pomme, elle était encore à croquer! Elle a abandonné son travail pour mieux s'occuper des enfants. Je n'en étais pas mécontent: une maison est incomparablement plus accueillante avec une fée au logis! Une gardienne du foyer afin que la chaleur en reste toujours diffuse... Je ne me suis pas préoccupé un instant de savoir si elle était comblée. Je l'estimais telle et cela suffisait à me rassurer.

   Depuis ce matin, l'image impitoyable de la glace me poursuit. Mon regard glisse sur Cécile, sans s'arrêter. Ma femme est-elle devenue un meuble, au même titre que le fauteuil Voltaire qui m'accueille pour mes somnolences devant la télé? Usé mais confortable... s'accommodant à la forme de mon corps, le moulant presque... Je n'ai pas besoin de la regarder, l'image mentale me suffit. Je sais que ses cheveux sont tirés, que deux rides amères enserrent sa bouche, tirant vers le bas la commissure des lèvres... Au fond, je n'ai pas envie de la regarder. Elle me renvoie l'image de ma propre déchéance. 

dessin: R. T.  

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Publié le 5 Juin 2011

DosWilly J'ajuste la couverture sur les genoux d'Edmond. Le corps volumineux et inerte cueille les ultimes rayons du soleil d'automne. Rayons pâles, à peine tièdes. Tout est en ordre: le verre d'eau avec la paille, le transistor qui diffuse de la musique en sourdine et le coussin à fleurs soutenant la tête.

   Je me reproche la hâte avec laquelle je quitte la maison et son atmosphère lourde. A l'image de ma vie. Dehors, je prends une profonde respiration, comme une bouffée de liberté. Quarante ans déjà...

   Rien ne rendra ma jeunesse, je ne retrouverai jamais Hilke, la blonde appétissante avec ses fossettes et ses yeux de biche qui, à dix-huit ans, avait succombé aux pressions amoureuses de son fiancé, évaporé dès l'instant où l'existence d'un bébé devint manifeste... Fille-mère de la honte! Avec cette tare, je ne pouvais compter que sur la charité d'un homme. Si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais assumé avec dépit mon petit garçon qui me regardait avec les grands yeux bleus de mon fiancé fantôme. Pour ma mère, j'étais la tache sur la réputation familiale qu'elle essayait de sauvegarder tant bien que mal, en élevant seule, veuve, ses quatre filles.

   Pas un jour ne passa sans ses exhortations pour que je me trouve un mari. De guerre lasse, je décidai d'en finir avec ses sermons. Un soir je rentrai en prononçant cette unique phrase: "Ca y est, je me marie le mois prochain." 

   Edmond, je ne le regardai véritablement que ce soir-là, pour la première fois, lorsque sa question arriva, au moment opportun de mon exaspération. "Tu cherches un mari? Je suis là."

   C'était un homme épais avec son tablier blanc, massif derrière son comptoir, à manier avec aisance les couteaux de différentes tailles, dans les effluves appétissantes des saucisses et des boudins, jambons dodus et pâtés alléchants. Je le soupesai tout entier, sa quarantaine solitaire, son crâne dégarni avec le crayon planté derrière son oreille droite, ses bras poilus dépassant de la veste grise.

   Une fille "en main"   -  c'est l'effet que cela me faisait. Pour rassurer ma mère. Pour me donner de la respectabilité dans le patelin.

   J'honorai le contrat avec loyauté. De son côté, il éleva mon fils  et m'aima à sa façon. Pour moi, l'amour demeura du domaine du devoir conjugal dont je m'acquittai les dents serrées, en attendant que ça passe... Le vrai, celui dont les fugaces reflets faisaient leur rappel, par moment, dans les yeux de mon fils, s'était depuis longtemps évanoui dans un passé sans mémoire...

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Rédigé par Flora

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