Dame Jeanne

Publié le 9 Février 2011

La-belle-Mexicaine.jpgPar la fenêtre latérale, je n'aperçois qu'une branche du tilleul. Son balancement rythme, sur le chapelet de mon temps, les secondes qui défilent inexorablement. Le vert insolent des feuilles me suggère le souffle à la fois doux et vigoureux du vent printanier, celui que j'aimais tant, chargé des odeurs de l'averse violente et pressée... A l'image de ma vie...

   J'en ai bien profité, c'est vrai. Rien de perdu, aucun regret. Suis-je née sous une bonne étoile? Malgré la fin du parcours, je dirais oui, sans hésiter. Ce qui compte, c'est le milieu. Et il a été total, comblé... Dom Juan existe-t-il au féminin? J'ai été cette conquérante.

   Je suis clouée sur ce lit, à présent. Je ne me remettrai plus jamais debout. Le personnel soignant est très aimable, imperturbablement souriant, comme si mon état n'inspirait pas plus de compassion que celui de quiconque, débordant de santé... Je leur en sais gré. L'ombre d'inquiétude décelée dans un regard me plongerait dans un puits de détresse sans fond.

   Je ne peux pas dire que la nature m'ait gratifiée d'une grande beauté. Plutôt du charme, ce pouvoir mystérieux qui me permettait d'ensorceler à peu près tout ceux que je voulais. Je les enveloppais dans un halo de phéromones qui les tétanisait : une pincée de promesse de félicité, un brin de fragilité qui leur laissait la possibilité de s'immiscer dans la fêlure... Rares sont les hommes qui ne sont pas flattés à l'idée de protéger le sexe faible! Le tout saupoudré d'un peu de mise à distance afin qu'ils soient ferrés à jamais, leur laissant entrevoir l'immensité de la perte si je leur échappais...

   Je me suis bien amusée et ce n'est déjà pas si mal. Il y a des bilans plus bancals. A présent, je sais bien que c'est fini. Je me contente de demander à mes anges gardiens en blouse blanche de m'épargner la douleur. Je veux naviguer sur mon Styx sans souffrance, sans angoisse, et apercevoir les rivages inconnus les yeux ouverts. Avec même une certaine curiosité.

dessin : R. T. 

Rédigé par Flora

Publié dans #microfictions

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Mu 25/02/2011 11:17


Me voilà de retour, Chère Flora...Je te raconterai encore une belle aventure avec Quinis et mes amis du pays des ânes qui volent, ce soir, sans doute !
La vie par procuration dis-tu ? Pas si sûre...Ne suffit-il pas de contempler, par la fenêtre, la branche d'un arbre pour voyager au fil des saisons et y trouver tous les arbres, tous ceux, au loin,
que l'on ne pourra jamais voir que dans un seul proche, sous notre regard fidèle ? Je t'embrasse et je salue tes visiteurs, fidèles eux aussi !


Flora 25/02/2011 13:15



Ces voyages dont tu parles sont quand-même imaginaires : dans les mots, dans la tête... Les vrais se palpent, se hument, se goûtent...



Mu 18/02/2011 13:34


Puis-je faire un commentaire ? Entre similitudes et différences, Il est venu, Il vient, c'est Lui le premier et Il arrive souvent à la dernière heure. Ce que je pourrais regretter pour Dame Jeanne
c'est le tilleul à travers la fenêtre comme une séparation des branches et de la sève, du cycle inépuisable de la nature qui s'arrête pour l'humain ou du moins qui se perd dans le mystère de son
existence...Et puis, Dame Jeanne n'a-t-elle jamais écrit ?
Merci Chère Flora pour ce portrait vivant même au seuil de la mort !


Flora 19/02/2011 20:03



Bien sûr que tu peux, ma chère Mu!


Je ne sais pas si elle a écrit... Elle ne me dévoile pas tout! La branche par la fenêtre, la vie par procuration...



litteratus 15/02/2011 18:44


Cette Dame Jeanne a eu pleinement le sentiment d'exister alors que tant d'autres se sont bornées à respirer sur terre... Un très beau texte remarquablement illustré.


Flora 16/02/2011 09:28



Merci, chère Litteratus. Vous qui passez votre temps en compagnie de grands textes...



fbd 11/02/2011 12:10


je veux dire, comme le mot épanoui s'applique pour moi à cette femme…


fbd 11/02/2011 12:09


pas facile de ne pas avoir de regrets pour la Belle Heaulmière! Comment font les charmeuses et les très belles, les femmes fatales, pour accepter de vieillir et de ressentir la quasi
indifférence des autres, alors qu'elles ont attiré tous les regards, c'est renoncer à tout un narcissisme (comme tu vois, je ne suis pas concernée par ce revers de la beauté ;-D)
Ta sanguine représente une femme bien "épanouie", comme le mot est juste…


Flora 11/02/2011 13:18



Oui, chère Françoise, les problèmes des beautés menacées par les ravages du temps ne me concernaient pas non plus... Ceci dit, je n'irai pas jusqu'à les plaindre, même s'il leur est sans doute
plus difficile d'atteindre une certaine sérénité! A 80 ans, nous tiendrons carrément notre revanche!...


Merci pour le compliment, venant d'une artiste que j'admire.