Oeuvre de Gilbert * Glissements

Publié le 9 Octobre 2008


  [...] Le col de verre que l'on casse. L'aiguille qui plonge dans le liquide. La seringue que l'on remplit, que l'on pointe vers le haut pour en expulser, d'une pression, l'air qui aurait pu s'y introduire. Le coton imprégné d'alcool. Plus les mouvements sont précis, plus il faut se montrer méticuleux, et moins on risque de penser, de s'égarer, de capituler.

   Après une semaine de pluie ininterrompue, le soleil s'est décidé à paraître et je me suis lancé dans une longue promenade à bicyclette, négligeant d'avertir ma mère. J'aime ces escapades, loin des regards inquisiteurs. Sorti de la vallée, je ne rencontre personne qui, me connaissant, s'empresserait d'aller dénoncer à mon (faux) père le plus innocent de mes gestes ou me sermonnerait au nom de ma soeur, ce petit ange rappelé à Dieu. Rien ne m'exaspère plus que cette expression qui me fait envisager leur paradis peuplé de monstres baveurs, spectacle propre à faire désirer l'enfer.
    A mon retour, la colère éclate. Je dois même essuyer une giffle, ce qui m'arrive rarement. La rancoeur de cet affront m'incite à en concevoir, sur le champ, le châtiment. A cette époque, déjà, l'imagination est mon arme préférée. Ma mère porte la main à son coeur, ouvre la bouche, démesurément, à la recherche de l'air qui lui fait défaut, chancelle et, voulant se rattraper à un guéridon, l'entraîne dans sa chute.

    Je repose la seringue dans la trousse, avec le coton, l'ampoule brisée, l'alcool. Ne rien laisser traîner, aucun indice. Le médecin doit soigner, pas tuer. Je m'assois au chevet de ma mère et je prends sa main décharnée, la caresse tendrement, tout en plaçant mes doigts sur la veine afin de sentir décroître la pression du sang.  

fin de la nouvelle "Glissements", parue dans le recueil  Les morts se suivent et se ressemblent,  éditions  Manya,  1992

dessin :  "
Seul parure..." par R.T.

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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MU 12/10/2008 09:41

Bonjour à tous,
ce dimanche matin, j'ai envie de casser le silence. C'est comme un grand cri à l'intérieur de moi, un cri qui descend vers les hommes, tous ceux de la terre... Quelle injustice, Mon Gilbert, quel gâchis, quelle farce, quelle mascarade ! L'être humain n'a rien d'humain. Est-il seulement debout quand il marche ? Et s'il marche, sait-il seulement vers qui ? Que de miroirs, que de reflets, renvoyant sa face détournée de ses frères. Je dis cela parce que beaucoup de mes amis sont morts sans connaître les coulisses où l'on prépare les instruments qui causent la perte des vivants, des vrais, ceux qui dérangent...Comme Gilbert, parce qu'ils osent toucher du doigt la lumière, s'y attachent et la font descendre peu à peu, ici, parmi les aveugles, parmi les déjà morts. Merci Gilbert, merci Rozsa, de me rappeler, ces coulisses infâmes, indispensables aux stockages des accessoires sans lesquels certains, même nous parfois, ne pouvons avancer. La scène reste à ciel ouvert, je la redécouvre avec cet extrait magnifique qui met au défit les écrivaillons, qui se servent chez les autres, et pour cause publient dans les "grandes maisons" chargées d'entretenir la cécité de chacun, de recentrer la création, de la rendre au coeur et au partage, cela seul permet l'échange et la vie.
Merci Gilbert, merci Rozsa, de ressusciter ma révolte, celle qui évite les pièges de la sensiblerie au profit d'une sensibilité constructive. Votre Mu

Flora 12/10/2008 23:02


Merci, Muriel, pour tes mots. Tu as pu les formuler ainsi car tu fais partie des vrais poètes.
Tes mots me font du bien dans cette perte qui ne sera jamais comblée mais dont le souvenir héroïque illumine la vie...
Je te réponds de Meudon, je suis heureuse avec les enfants et je te souhaite bon courage, tu as des amis!


José 11/10/2008 02:05

Mais tu le fais parfaitement. Je parles pour ainsi dire de l'intérieur d'une amitié. Pour le reste, je pense que Gilbert a laissé une oeuvre et que tu donnes envie de la connaître.

Flora 11/10/2008 10:25


Merci pour ce beau compliment, si c'est comme ça, j'ai atteint mon "ambition"...
Bon week end à vous deux!


José 11/10/2008 01:36

Ce texte est d'une grande beauté, mais aussi d'une terrible ambiguïté. Lire un livre, c'est une chose. Pénétrer une oeuvre grâce à ces extraits que, je le suppose, tu ne choisis pas au hasard. J'y découvre un Gilbert beaucoup plus tourmenté que l'image qu'il s'efforçait de donner de lui. Il y a aussi quelque chose de l'ordre de la présience. Cela me bouleverse.

Flora 11/10/2008 01:53


Tu connais le pouvoir des mots, José, au-delà de leur sens premier! Tu as raison, un choix est rarement dû au hasard mais il révèle le pouvoir de ces mots sur moi qui me pose, à chaque fois, la
question de la portée de mon choix, si je ne mutile pas trop le texte... J'aurais plutôt envie de "donner envie" de les découvrir dans leur intégralité.  


flora 10/10/2008 01:29

Le narrateur, remémorant son enfance, imagine cinq-six façons différentes dont sa mère serait morte depuis longtemps pour retarder le moment où, médecin, il doit l'euthanasier à sa demande.
Un motif que Gilbert a repris dans plusieurs textes.

La Merlinette 09/10/2008 23:55

ses personnages portent une telle souffrance
qu'il en deviennent glacés d'émotions...
une relation mère/ enfant sans amour de part et d'autre