Ma mère est originaire de l'autre bout du pays et même si cela ne
fait pas une grande distance à l'aune de la France, l'autre bout est quand-même l'autre bout, avec ses différences de mentalité, de climat, de paysage et d'intonation dans le parler. Elle prétend
même que l'air que l'on respire a une autre saveur là-bas... C'est ainsi que le petit village d'une centaine d'habitants, perdu dans les collines couvertes d'acacias et de chênes, prend pour
nous, enfants, le goût d'un authentique paradis où nous passons nos vacances d'été pendant vingt ans !
Elle n'a pas dix-neuf ans lorsqu'elle débarque, au bras de son mari tout neuf, dans la maison de ses beaux-parents où il faudra bien qu'elle s'impose. Elle qui n'a jamais quitté son petit
village plus loin que la ville voisine, fait d'un coup un bond de quatre cents kilomètres pour ne revoir la famille, les amis, le clocher de son village qu'une fois par an. Ici, elle ne comprend
pas bien le patois local et les gens moquent son accent à elle, aussi exotique par ici.
Ma grand-mère entend bien garder son territoire mais ma mère, même intimidée au début, n'est pas de la trempe de ceux que l'on plie longtemps... Mes souvenirs les restituent
toutes les deux, déjà pacifiées, avec la tension rentrée sous le tapis et y maintenue avec vigilance par la plus forte. Tout au plus, elle me dit : "tu ressembles à ta grand-mère" dans les
moments où elle n'a pas envie de me complimenter. Je pense que leur méfiance réciproque perdure jusqu'aux derniers temps de ma grand-mère, malade d'un cancer que ma mère soigne à la maison
jusqu'à son dernier soupir...
Devenue veuve à soixante-sept ans, à terre une seconde fois huit ans après, à la mort de mon frère, je lui propose de noter l'histoire de sa vie pour l'aider à surmonter sa détresse. Ses
premières "bribes" à elle avoisinent, dans un gros cahier, les recettes de cuisine, les registres des dépenses mensuelles. Lorsqu'elle me les fait lire pour la première fois, je surprends le
soin instinctif de la bonne élève d'autrefois, ce qui procure un style vif et souple à son écriture.
Je lui fait part de ma surprise : "Comment se fait-il que ta mère est si absente de ces pages?" Elle dit avec stupeur : "Tiens, c'est vrai. Je ne m'en suis pas rendu compte.
Maintenant que tu le dis, je n'ai aucun souvenir de tendresse venant de ma mère"...
la suite suivra...
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