Bribes de mémoire 14. De ma mère...

Publié le 7 Octobre 2008

 
  Ma mère est originaire de l'autre bout du pays et même si cela ne fait pas une grande distance à l'aune de la France, l'autre bout est quand-même l'autre bout, avec ses différences de mentalité, de climat, de paysage et d'intonation dans le parler. Elle prétend même que l'air que l'on respire a une autre saveur là-bas... C'est ainsi que le petit village d'une centaine d'habitants, perdu dans les collines couvertes d'acacias et de chênes, prend pour nous, enfants, le goût d'un authentique paradis où nous passons nos vacances d'été pendant vingt ans !
  Elle n'a pas dix-neuf ans lorsqu'elle débarque, au bras de son mari tout neuf, dans la maison de ses beaux-parents où il faudra bien qu'elle s'impose. Elle qui n'a jamais quitté son petit village plus loin que la ville voisine, fait d'un coup un bond de quatre cents kilomètres pour ne revoir la famille, les amis, le clocher de son village qu'une fois par an. Ici, elle ne comprend pas bien le patois local et les gens moquent son accent à elle, aussi exotique par ici.
  Ma grand-mère entend bien garder son territoire mais ma mère, même intimidée au début, n'est pas de la trempe de ceux que l'on plie longtemps... Mes souvenirs les restituent toutes les deux, déjà pacifiées, avec la tension rentrée sous le tapis et y maintenue avec vigilance par la plus forte. Tout au plus, elle me dit : "tu ressembles à ta grand-mère" dans les moments où elle n'a pas envie de me complimenter. Je pense que leur méfiance réciproque perdure jusqu'aux derniers temps de ma grand-mère, malade d'un cancer que ma mère soigne à la maison jusqu'à son dernier soupir...
  Devenue veuve à soixante-sept ans, à terre une seconde fois huit ans après, à la mort de mon frère, je lui propose de noter l'histoire de sa vie pour l'aider à surmonter sa détresse. Ses premières "bribes" à elle avoisinent, dans un gros cahier, les recettes de cuisine, les registres des dépenses mensuelles. Lorsqu'elle me les fait lire pour la première fois, je surprends le soin instinctif de la bonne élève d'autrefois, ce qui procure un style vif et souple à son écriture.
   Je lui fait part de ma surprise : "Comment se fait-il que ta mère est si absente de ces pages?" Elle dit avec stupeur : "Tiens, c'est vrai. Je ne m'en suis pas rendu compte. Maintenant que tu le dis, je n'ai aucun souvenir de tendresse venant de ma mère"...

la suite suivra...    

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

Repost 0
Commenter cet article

flora 09/10/2008 15:15

Ton commentaire me fait un curieux effet : je l'ai entendu quelquefois autour de moi mais jamais éprouvé moi-même ni appliqué à mon fils ni à ma petite-fille...

La Merlinette 09/10/2008 01:37

Petits,on pense que c'est normal de ne pas avoir de gestes de tendresse d'une mère...et
c'est vrai que très tard dans l'existence
on s'aperçoit que c'est pas si normal...