Bribes de mémoire 1. Hiéroglyphes mystérieux

Publié le 18 Juillet 2008

Comment faire pour que le monde ressuscité très personnel ait un intérêt quelconque pour autrui? Qui plus est dans une langue d'adoption, invitée à être capable de traduire les sensations premières de l'enfance, le parfum très particulier des acacias en fleur un soir de printemps ou celui de l'herbe folle au bord du chemin, après l'averse... Ce parfum est celui d'un pays, celui d'une enfance. Et chaque pays, chaque enfance a le sien comme nulle part ailleurs.
   Europe Centrale... Petit pays entouré de toutes parts. La mer est si loin, un rêve si lointain que finalement, on se fait une raison : on n'en a pas besoin, on s'en passe. D'autant plus qu'à cette époque, on ne peut guère espérer voyager pour approcher l'océan.
   Je suis issue du petit peuple démuni, d'une famille de chair à canon. Chaque génération a eu sa guerre mondiale : la première pour les grands-pères, la deuxième pour le père à qui on demande de prouver jusqu'à la quatrième génération en arrière qu'il n'y a pas de juifs dans la famille, sinon, au lieu d'être envoyé au front, il aurait atterri directement dans un camp de travail, antichambre des camps de concentration. Le choix est, certes, d'un avantage tout relatif... mais il en est revenu.
   Une année, j'ai fait des recherches dans des archives poussiéreuses du presbytère. Remontant au 18e siècle  -  plus avant, les incendies, les guerres permanentes contre l'envahisseur ottoman avaient tout réduit en cendres  -  je suis tombée sur mes ancêtres lointains, qualifiés avant 1848 de "serfs", "servus" en latin. J'ai eu un curieux serrement de coeur. Aurai-je été gonflée d'une secrète satisfaction si j'avais découvert du sang bleu dans mes veines? Ce n'est pas que j'avais tellement d'illusion avant d'entamer ces recherches, mais ce mot "serf" m'a quand-même explosé à la figure. Ces pages jaunies ont concrétisé le sentiment flou que j'avais depuis toujours : dans mes gènes, la lignée de mes ancêtres est inscrite quelque part en hiéroglyphes mystérieux : leur physique trapu de laboureurs sans terre, leur misère, leur résignation, avec, peut-être quelques apports exotiques dus aux multiples invasions. Mon patronyme même ne serait-il pas cadeau  d'un obscur Mongol, aventurier traînant avec les hordes de Batou, fils de Djenguiz khan qui ont devasté le royaume de Hongrie au treizième siècle? Ou alors plus tard, durant le siècle et demie d'invasion ottomane? Il avait dû s'y plaire tellement qu'il a engendré ma lignée paternelle, une lignée de serfs...


début d'un autre feuilleton...

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

Repost 0
Commenter cet article

flora 18/07/2008 23:58

Je suis touchée par vos encouragements, merci beaucoup!
N'écrit-on pas finalement pour jeter ce "pont" vers les autres âmes? - dis-je, la matérialiste pure et dure...

Ame Chopinienne 18/07/2008 20:51

Idem. Très beau texte, plein de délicatesse et d'originalité. On dirait le début d'un très beau roman, on a envie d'en connaître la suite...

La Merlinette 18/07/2008 20:41

oh le beau texte de souvenirs
belle écriture
j'aimerai savoir écrire aussi juste