Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 8.

Publié le 7 Janvier 2010

   Propriétaire d'un appartement dans le cinquième arrondissement de Paris, près de la Sorbonne où il enseignait, et d'une maison à Laon, héritée d'un grand-père, Philibert Tique aimait détecter dans cette double vie une tendance schizophrène : capitale et province, passé familial et présent sans racines. La vérité s'avérait plus banale. Ses études l'avaient éloigné de Laon, petite ville sans université dont il méprisait les élites bourgeoises pour leur manque d'ambition et leur repli sur un passé glorieux, cathédrale et remparts, chapelle des Templiers, souterrains du Moyen Âge...
    Jamais il ne serait revenu à Laon si, à la mort de son grand-père, Séverine n'avait été séduite par la ville médiévale et par la maison, un ancien café aux abords de Notre-Dame. Philibert Tique avait cédé. Il ne regrettait pas de passer sur la colline ses longs mois de vacances. De cette maison inscrite dans sa mémoire, il avait fait un lieu d'espoir : elle abritait son jardin secret, ses travaux clandestins sur le temps qu'il espérait voir déboucher, au moment de la retraite, sur une publication. Il n'avait pas prévu l'arrivée d'Armstrong 3.


*

  Aujourd'hui, vendredi 13. Un mauvais jour, des ribambelles de naïfs vous le diront, eux qui conjurent le sort par des brassées de trèfles, de fers à cheval, des pompons de marins, des doigts croisés, d'autres méthodes stupides. Qu'est-ce qui m'attend si le mauvais sort s'acharne ? Un ongle incarné ? Un rhume des foins ? D'autres crédules prétendent que le vendredi 13 est favorable. Sûrs de bâtir une fortune, ils grattent des morpions, des millionnaires, avec une frénésie aussi désolante que la blancheur de Michael Jackson.
   Ariane m'a téléphoné. Après quelques détours dans des villages reculés d'Espagne, à la recherche d'antiquités, elle est arrivée à Lourdes, ingurgite l'eau bénite comme autrefois l'alcool. La source va tarir... A l'hôtel, une vieille femme lui a parlé de son myélome, en attente depuis des années. Une bonne maladie... D'après Ariane, cette rencontre n'est pas une coïncidence mais un signe divin. Un miracle à coup sûr. Ses genoux saignent. Est-ce que des rotules écorchées un vendredi 13 portent chance ?
Non pas une  figuration de ce clocher, ce clocher lui-même, qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieux et des années était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d'un tout autre ton, si sombre qu'il paraissait presque seulement dessiné, s'inscrire dans le carreau de ma fenêtre. 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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La Merlinette 12/01/2010 15:17


mosaïque ou patchwork?les assemblages ou associations font bouger les neurones....
Laon et vendredi 13?


Flora 12/01/2010 16:40


Plusieurs fils s'entremêlent: le monologue de Philibert, le fil du narrateur, les citations de Proust et les passages sur le recherches personnelles de Philibert sur le temps.
Merci de ta visite, ma chère Magicienne! 


litteratus 08/01/2010 11:58


le décalage entre le présent et les souvenirs associé à l'échelle de l'espace .... on se raccroche toujours à un fil : humain, trop humain !


Flora 08/01/2010 12:11


Il aimait concevoir ses romans comme des mosaïques : c'est en reculant que l'on perçoit l'image formée de l'ensemble.


José Le Moigne 07/01/2010 17:25


Toujours aussi émouvant et quelle belle écriture!
Amitiés
José


Flora 07/01/2010 22:33


Merci, José. Pour son dernier texte, il a choisi le dépouillement du style, effleuré par l'humour noir...