Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 18.

Publié le 24 Mars 2010

   Jour de migraine. Le front se vrille du côté droit, ce qui me change de l'habituelle douleur à gauche. J'éprouve les sensations du boxeur au lendemain d'un K.O. Ariane y voit le châtiment de Dieu. J'aurais moins mal si je priais... Je connais des boxeurs qui montent sur le ring en se signant et qui en prennent plein la figure. Inutile d'évoquer le sujet devant ma soeur. Elle prétendrait que le vainqueur a fait deux signes de croix.
   Sa rencontre avec Dieu est contemporaine de la première cure de désintoxication. Elle prétend qu'un visage lui est apparu en face de son lit, sur le mur de la clinique. Ni le barbu coutumier, ni le Christ, ni même la douce Sainte Vierge de Lourdes ou Fatima. Un visage androgyne et sans âge. Lorsque Véronique lui a envoyé, depuis la Cappadoce, la reproduction d'une fresque de l'Eglise au Serpent, Ariane a déchiré la carte postale. Une femme, Onophirios, y était représentée, le sexe dissimulé par une plante et le visage couvert d'une barbe. Cette prostituée l'ayant supplié de la préserver des hommes, Dieu n'avait pas trouvé mieux que cette pilosité. Véronique a pensé, sans malice, que l'hallucination de la clinique était une femme à barbe. Elle est morte brouillée avec sa tante bigote.
   C'est la rentrée. Mon premier cours : "Mémoire et décalages dans Le temps retrouvé de Marcel Proust". Rien n'a changé dans l'attitude des étudiants. Je ne suis pas repeint en bleu. Je n'ai pas perdu mes trois cheveux. Ma mémoire n'a pas davantage souffert. Je me souviens très bien des récits de souffrances que je puise dans les romans où agonisent des cancéreux. Parfois, entre deux pages, émerge cette vie réelle où Séverine m'ensevelit : mon père, attaché à son lit d'hôpital, décharné, privé de morphine par un chef de service catholique à outrance, mon père toujours conscient, réclamant à son fils de suspendre l'horreur. Le fils est bien trop lâche...
Certes dans les coulisses d'un théâtre ou pendant un bal costumé, on est plutôt porté par politesse à exagérer la peine, presque à affirmer l'impossibilité, qu'on a à reconnaître la personne travestie. Ici, au contraire, un instinct m'avait averti de les dissimuler le plus possible... A midi, j'ai repris de la purée.

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

Repost 0
Commenter cet article

fbd 04/04/2010 15:43


J'avais plutôt compris la nécessité d'un masque... mais c'est du à mon manque de culture littéraire...


Flora 04/04/2010 17:03



Je ne le crois pas... c'est que beaucoup de portes sont ouvertes ; dans la compréhension d'une oeuvre, je pense que nous faisons souvent appel à notre intuition! Mais c'est pareil pour la
peinture, comme tu le sais si bien, chère Françoise!



fbd 31/03/2010 13:03


Hélas à la fin je ne comprends pas bien ce qu'il a voulu dire avec les dernières lignes en italique, j'ai beau retourner ces phrases, leur véritable sens m'échappe, trop de possibilités m'en
éloignent de son intention… :-(


Flora 02/04/2010 18:03



Ce sont des extraits de Proust, jamais en lien direct avec son texte, mais un lien secret existe
quand-même (il avait horreur d'être explicite, explicatif, par respect aux capacités des lecteurs à chercher et à découvrir les liens). Ici, à mon avis  -  mais je n'en ai pas la confirmation  -  il s'agit de comparer les souffrances "théâtrales" des oeuvres avec sa réalité à lui qu'il s'efforce de
refuser. Le personnage rêve devenir un personnage littéraire pour échapper ainsi à la mort. Les héros des livres ne meurent pas, c'est bien connu...



La Merlinette 25/03/2010 12:56


poilant!La pilosité comme rempart !
et puis...
souffrance,révolte et purée!...


Flora 25/03/2010 15:18


Tu as toujours été sensible à l'humour noir de Gilbert, ce qui était assez rare chez les femmes!


kinzy 24/03/2010 21:04


Délicieux derniers mots.
"j'ai repris de la purée "
Bonne soirée chère amie


Flora 25/03/2010 09:30


C'est l'humour noir, décalé de Gilbert.
Je t'embrasse. 


litteratus 24/03/2010 12:51


les différents niveaux du récit constituent un grand art ! la maladie, les réminiscences familiales, le travail...


Flora 24/03/2010 17:24


Merci, Litteratus, pour votre sensibilité intelligente de l'écriture.