Dezső Kosztolányi (1885-1936) : Anna La Douce (Édes Anna)
Poète, journaliste, romancier, traducteur, Kosztolányi fut un esprit brillant de la vie littéraire du début du 20e siècle. Voici un extrait de "Mémoires de Hongrie" de Sándor Márai, évoquant la figure du journaliste Kosztolányi: (...) Kosztolányi créait quotidiennement un petit chef-d'oeuvre, parce qu'il lui fallait vivre. Or, son travail lui permettait tout juste de gagner son pain. (...) Pourtant, ce qu'il écrivait ainsi, comme de la main gauche, et toujours à la hâte, était d'une absolue perfection. (...) Seuls les auteurs superficiels pensent que le secret du succès consiste à "se rabaisser au niveau du lecteur". Kosztolányi, comme tous les vrais écrivains, entendait, au contraire, se hisser au niveau du lecteur." (traduction: Georges Kassai et Zéno Bianu)
Voici un extrait de son roman Édes Anna. Le nom de famille "Édes" ("doux, douce") se confond avec la douceur de la jeune servante : le titre français ne peut pas rendre cette ambiguïté. Anna, jeune paysanne, bonne à tout faire à la ville, se fait séduire par le jeune homme de la maison : débuts d'une tragédie...
(...) Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité, il parvenait à distinguer les contours des objets, il voyait Anna. Ses deux seins blancs luisaient, éclairant la nuit autour d'eux.
Il la questionna : avait-elle déjà eu un amant? Qui? Que savait-elle? Que ne savait-elle pas. Anna lui donna des réponses courtes, ambiguës, puis cessa de répondre. Venait-elle de se vexer parce que tout à l'heure il lui avait demandé de se taire?
Jancsi en déduisit qu'elle s'était donnée à tout le monde et qu'elle était la dernière des dernières. Tant mieux, se dit-il. Et il se mit à l'assiéger à tort et à travers : par la flatterie, par la violence.
Anna repoussa ces assauts maladroits avec simplicité. Puis, quand il essaya de la prendre à la taille, elle le repoussa si violemment que le lit grinça.
- Non, dit-elle durement.
- Mais pourquoi?
- Parce que. On n'a pas le droit.
- Ecoutez...
- Maintenant, laissez-moi tranquille. Allez voir les demoiselles. Là-bas vous pourrez rester.
Oh, oh! Elle avait cessé de lui dire Monsieur. Apparemment, dans son lit, elle gardait les rênes en main. Jancsi fourra alors son visage dans l'oreiller multicolore, mordit la taie, ses joues furent bientôt toutes barbouillées de salive et de larmes. On pouvait entendre ses halètements amers.
Il était couché sur le ventre.
Soudain pourtant, un bras vint ceinturer son cou, et l'attira, le serra si fort qu'il en eut presque mal. Il n'avait pas assez d'air. Il se laissa lentement plonger dans le plaisir, s'immerger dans ce liquide tiède, alourdissant, pour s'y noyer, tout au fond, comme dans une baignoire de lait sucré.
Elle avait une étonnante vigueur, cette petite paysanne, et elle était encore plus maigre qu'il ne le croyait. Quand il l'enlaça, il ne sentit sur son corps nulle trace de chair, rien que des veines et des muscles, et les os du bassin, ce creuset, ce mystérieux cratère de la création." (...)
éditions Viviane Hamy, 1992 traduction: Eva Vingiano de Piña Martins
Voir (Dezsö Kosztolányi (1885-1936) *Alouette (Pacsirta) ) un précédent article, extrait de l'oeuvre de Kosztolányi.