Dezsö Kosztolányi (1885-1936) *Alouette (Pacsirta)

Publié le 17 Juin 2009

   Dezsö Kosztolányi, une des figures éminentes de la littérature hongroise de l'entre-deux-guerres, poète, journaliste, romancier et traducteur est né à Szabadka (Subotice dans l'actuelle Serbie). Il mène une vie boulimique d'écriture dans tous les genres, fin styliste, ami de Thomas Mann, président du Pen Club hongrois. En 1932, la France lui décerne la Légion d'Honneur. Il meurt à Budapest, quatre ans plus tard, d'un cancer, trop tôt, prématurément...
 Son meilleur roman, "Pacsirta" (Alouette), traduit par Adam Péter et Maurice Regnaut, paru en français en 1991 dans la remarquable collection des éditions Viviane Hamy, est écrit en 1923.  Dans la monotonie de la province, pendant la courte absence de leur fille de 36 ans, un vieux couple se rend compte soudain de leur vie gâchée. En voici un extrait:

 
-  Ce qu'elle peut être seule, a chuchoté Akos en regardant fixement devant lui, ce qu'elle peut être seule.
-  Elle revient demain, a dit la femme en affectant l'indifférence. Demain soir elle sera là. Elle ne sera plus seule. Allez, viens, couche-toi.
-  Tu ne comprends pas, a répliqué le vieux avec animosité. Ce n'est pas de ça que je parle.
-  Alors c'est de quoi ?
-  De ce qui me fait mal ici, et il se frappait le coeur. De ce qui est ici. De ça ici. De tout.
-  Viens dormir.
-  Je ne dormirai pas, a dit Akos sur un ton de défi. D'accord ou non, je ne dormirai pas. L'heure est venue et je veux parler.
-  Alors parle.
-  Elle, nous, nous ne l'aimons pas.
-  Qui ça, nous ?
-  Nous.
-  Mais comment peux-tu dire une chose pareille ?
-  C'est comme ça, a crié Akos et de la main, tout comme il avait déjà fait, il a donné un grand coup sur la table. Nous la haïssons. Nous la détestons.
-  Tu es fou ?, a crié la femme, toujours couchée.
   Et pour décontenancer sa femme, pour la scandaliser, Akos a haussé le ton et sa voix s'est cassée, il glapissait.
-  Ce que nous souhaiterions, c'est de ne même plus l'avoir sous les yeux, comme en ce moment. Et nous n'aurions même pas de regret, si la pauvre, à cet instant même, venait à...
   Il n'avait pas prononcé le terrible mot. Mais c'était encore plus terrible ainsi que s'il avait pu le prononcer.
   La femme a sauté du lit, elle s'est dressée devant lui comme pour faire obstacle au scandale. Elle était devenue aussi pâle qu'une morte. Elle  a voulu répondre quelque chose, mais le mot est resté dans sa gorge, elle se demandait, toute hors d'elle qu'elle était, si c'était possible ou non, cette monstruosité que son mari venait de suggérer. Elle le fixait avec stupeur.
   Akos ne disait plus rien.
   Sa femme aurait pourtant aimé qu'il se mette alors à parler. Elle aurait même souhaité qu'il dise tout, absolument tout. Elle sentait que l'heure était venue de cette grande, de cette définitive explication à laquelle elle avait toujours pensé, mais en croyant toujours qu'elle n'aurait peut-être après tout pas lieu, du moins pas avec elle et pas en un pareil moment. Elle s'est assise en face de lui, tremblant de tout son corps, mais bien décidée en même temps, et curieuse aussi, d'une certaine façon, curieuse un peu tout de même. Et quand son mari a repris la parole, elle ne l'a pas interrompu.
   Akos a continué ainsi :
-  Allons quoi, est-ce que ça ne serait pas mieux ? Pour elle aussi, la pauvre. Comme pour nous. Qu'est-ce que tu peux savoir, toi, de tout ce qu'elle a déjà souffert ? Il n'y a que moi qui le sais, il n'y a que mon coeur de père. Et c'est ceci, et c'est cela, on est tout le temps à chuchoter derrière son dos, à dire du mal d'elle, à se payer sa tête. Et nous, maman, ce que nous avons déjà souffert, nous. Une année, une autre, nous attendions, nous espérions, le temps passait. Nous pensions que c'était simplement les aléas de la vie. Nous nous disions que tout finirait par aller mieux. Mais c'était toujours pire et ça le sera toujours. Toujours.
-  Pourquoi ?
-  Pourquoi ? Akos aussi a posé la question, puis d'une voix à peine audible il a répondu : Parce qu'elle est laide.
    

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

Repost 0
Commenter cet article

La Merlinette 18/06/2009 00:21

effectivement les laids sont toujours moins aimés
mais qu'est-ce que la laideur?

Flora 18/06/2009 08:46


Ce serait intéressant d'y consacrer une page... On étudie toujours de la beauté, pourtant, c'est son contraire qui le rend visible!


Ame chopinienne 17/06/2009 21:40

La beauté ne se discute, elle règne de droit divin. Elle fait prince quiconque la possède (Oscal Wilde)

Flora 17/06/2009 23:46


Merci de ta visite, Carmen. C'est vrai qu'il n'y a rien à ajouter : de la beauté règne, même inspirée de la souffrance...


José+Le+Moigne 17/06/2009 15:43

J'avais deviné que "Elle" était la fille, mais je préfère lire les commentaires après pour ne pas être influencé.

José+Le+Moigne 17/06/2009 15:41

Ce texte est terrible. Qui est " elle"? cette cruauté, cette souffrance, banale et quotidienne me touche en profondeur.
Amitiés
José

Flora 17/06/2009 23:44


C'est une analyse extrêmement fine non seulement de la vie morne de la petite ville provinciale mais des réactions psychologiques des personnages, des cataclysmes naissant et s'éteignant de cette
impuissance-là...