Bribes de mémoire 10. De mon grand-père paternel (1)
Avant que l'omniprésence magique de la télé ne gagne les foyers, d'innombrables occasions se
présentent pour la transmission de l'histoire familiale. Nous, les enfants, sommes insatiables à écouter et à réécouter les récits de mon grand-père dont la guerre avait fait un aventurier bien
malgré lui.
Je me rends compte soudain que d'un côté comme de l'autre, c'est le grand-père qui raconte. Pourtant, tout nous fascine dans ces vies d'autrefois dont nous sommes issus mais de mes
grands-mères, je ne saurai presque rien. Pourquoi? Mystère... Je pencherais plutôt vers cette habitude inculquée par une éducation séculaire : la femme se tait et écoute l'homme qui ramène aussi
les histoires de l'extérieur.
Mon grand-père paternel est né en 1887, dans une famille dont la seule richesse était ses nombreux enfants. Pendant la bonne vingtaine d'années que je l'ai connu, il a toujours la
même tête, la même silhouette, sans vieillir ou toujours vieux : très petit (1 m 60 à peine), vif sans jamais se presser. Mais ce dont je me souviens le plus c'est d'un sourire qui éclaire très
souvent son visage et ses yeux bleus lumineux que j'espérais vainement en héritage... Mon grand-père, c'est un tout : une réelle bonté, une gentillesse dont je ne l'ai jamais vu se départir,
jamais entendu lâcher un juron qui soulage la colère et dont la langue hongroise est si généreuse. Je me demande souvent quel était son secret, quels gènes familiaux distribuaient cette joie de
vivre indestructible, simple et permanente dont ses frères et soeurs étaient également gratifiés?
Souvent, il n'y a pas assez à picorer dans la corbeille à pain, pas même de croûtons secs. On amène donc les enfants au marché, dès l'âge de six ans, pour essayer de les caser
chez les paysans riches. Ces récits comme leur souvenir ne cesse de me serrer le coeur. Et pourtant, mon grand-père les raconte avec le sourire, comme une fatalité simple et inévitable, à
laquelle il a survécu : il est donc le gagnant, en fin de comptes.
Chez le paysan, il dort avec le bétail, dans la paille de l'étable. Il dit que ça tient chaud, une vache qui vous souffle dessus, il lui en est reconnaissant. La paye pour un an
de peine : un demi-sac de blé et une paire de bottes usagées mais on est nourri et logé. Le fils du patron est un plaisantin sadique : il le suspend au-dessus du puits par une jambe en lui
faisant peur de le lâcher... Il l'oblige à marcher à cloche-pied sous peine de le piquer avec une fourche s'il pose le pied... Je retiens mon souffle et regarde son sourire édenté. Il
n'a qu'un seul regret : être privé de l'école comme exclu du paradis. A l'armée, on lui apprend à signer son nom avant de l'envoyer sur le front russe.
la suite suivra...