Dezsö Kosztolànyi : Alouette (roman, fin)

Publié le 6 Novembre 2010

[...] Elle aurait trente-six ans, l'an prochain. Dans dix ans, elle aurait combien? Et combien dans dix ans encore? Papa aujourd'hui avait cinquante-neuf ans, maman cinquante-sept. Dix ans, même moins, peut-être. Et ses parents seraient morts. Qu'adviendrait-il alors, Sainte Vierge Bienheureuse, qu'adviendrait-il?

   Tout comme Jésus au-dessus du lit de ses parents, au-dessus du sien était suspendu un tableau représentant la Bienheureuse Vierge Marie, son grand enfant mort sur les genoux,, qui le berçait tout en montrant du doigt son propre coeur, transpercé par les sept poignards de la douleur maternelle. Et tout comme Jésus crucifié écoutait monter celle de ses parents, ce tableau, depuis le plus jeune âge d'Alouette, écoutait monter ses prières, ses prières candides, ses prières ardentes. Alouette a soudain tendu ses deux bras vers elle, en un mouvement violent qu'elle a réprimé aussi vite. Patience, patience. Il y en a qui souffrent encore bien plus.

   Elle était sur son lit, les yeux toujours fermés, sur ce lit de jeune fille où rien ne s'était encore passé, ce lit stérile et froid, où tout simplement elle dormait, où de temps à autre elle était malade, et sur lequel elle ne faisait que peser de tout son poids, comme un cadavre sur son catafalque. Il était beaucoup plus large et plus mou que le divan de Tarkö, elle y reposait plus à l'aise, elle s'est mise alors, l'esprit clair à nouveau, à réfléchir à ce qu'elle avait à faire.

    Demain donc, se lever avant sept heures, préparer, mais sans poivre, une viande au riz, puis des nouilles à la confiture, le tout pour faire prendre un peu de poids à ce pauvre bon père chéri. L'après-midi, continuer le napperon jaune qui n'était toujours pas fini, la famille là-bas n'ayant pas voulu qu'elle travaille, elle de son côté leur ayant cédé. Et la semaine prochaine, la grande lessive.

    Elle a ouvert les yeux, qu'elle avait tenus fermés très fort. Une ombre épaisse et mate, une noire profondeur l'entourait charitablement, et d'un coup, au contact de l'air ou peut-être à cause même de cette obscurité où elle ne voyait absolument rien, ses yeux se sont remplis de larmes, de larmes ruisselant avec abondance, et l'oreiller en un instant s'est retrouvé tout trempé, comme si le verre d'eau, sur la table de nuit, s'était renversé dessus. Elle n'a pas pu retenir ses sanglots. elle s'est mise à plat ventre, elle a collé sa bouche sur l'oreiller pour que ses parents n'entendent rien. Dans ce genre d'exercice, elle avait acquis déjà une certaine expérience.

    Le père n'avait toujours pas éteint.

    -  Alouette, a-t-il balbutié en levant le doigt vers la porte, et tout heureux il a regardé sa femme.

    -  Elle nous est revenue à tire-d'aile, a dit la mère.

    -  A tire-d'aile, a repris le père, notre petit oiseau nous est revenu.  

 

traduit par Adam Péter et Maurice Regnaut   Editions Viviane Hamy 1991

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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litteratus 10/11/2010 17:45


Je vais le relire pour mon thème de la femme du mois d'avril de l'année prochaine... ce texte est magnifique : la vie qui passe à côté de vous sans vous voir et qui vous enveloppe dans le
noir...bouleversant


Flora 11/11/2010 09:56



Je suis très heureuse qu'il vous ait marquée! J'essaie de déchiffrer le secret de l'écriture de Kosztolànyi.



Mu 09/11/2010 22:29


Je ne connaissais pas. C'est fort...On a envie d'avancer dans cette lecture, vivement la soirée du Cahier. Merci


Flora 10/11/2010 09:45



Il y a déjà eu un premier extrait de ce roman sur mon blog. Ce sera dans le Cahier du janvier.


Merci de ta visite nocturne, ma chère Mu.



fbd 09/11/2010 16:27


doux et terrible


Flora 09/11/2010 17:45



Le désespoir à l'état pur, sans révolte, la résignation... A l'époque où je vivais encore en Hongrie, ils ont tourné un film extraordinaire d'après ce roman et ses images se superposent à jamais
sur ce texte...



Jean-Pierre 08/11/2010 06:48


C'est aussi mon roman préféré de Kosztolanyi. Le premier chapitre est un petit bijou d'ellipse d'une force redoutable.


Flora 08/11/2010 10:32



C'est d'une grande force, sans "effets de style" spectaculaire, plutôt dépouillé mais d'autant plus efficace!



La Merlinette 07/11/2010 14:03


texte touchant où les prières sont exaucées!


Flora 07/11/2010 17:13


C'est mon roman préféré de Kosztolànyi : une histoire poignante de souffrances infinies dans leur banalité... (sujet de ma soirée de lecture en janvier!)