[...] Je n'ai jamais renié ma "judaïté". Je suis à ce jour "de confession juive" (j'en expliquerai plus tard la raison), mais je ne me sens pas juif, on
ne m'a pas donné d'éducation religieuse, je n'en ressens pas le besoin, je ne la pratique pas, je considère comme une idiotie la race, le sang, les racines et la mélancolie ancestrale frémissant
dans les nerfs, et non pas comme déterminant de ma "spiritualité", de mon "émotionnalité" et de ma "poésie". Même du point de vue sociologique, je considère les juifs comme une
communauté artificielle. Ce sont mes expériences. Il est possible que ce soit faux mais je le ressens ainsi et je ne pourrais pas vivre dans le mensonge. Ma judaïté est mon "problème vital" car
les circonstances l'ont voulu ainsi, comme les lois et le monde alentour. C'est un problème malgré moi. Autrement, je suis un poète hongrois, j'ai énuméré les membres de ma famille et je m'en
fiche de ce qu'en pense le premier ministre de tous les temps. On peut me renier ou m'accepter, ma "nation" ne me lance pas, en me balayant de l'étagère des bibliothèques : fous le camp, sale
juif; les paysages de mon pays s'ouvrent devant moi, les ronces ne m'agrippent pas plus qu'un autre, l'arbre ne se hausse pas sur la pointe des pieds pour que je ne puisse pas attraper ses
fruits. S'il m'arrivait pareille expérience - je me tuerais car je ne peux vivre autrement, ni croire ou penser autrement. Je le ressens ainsi à ce jour, en 1942, après trois
mois de camp de travail et quatorze jours de camp punitif [...], exclu de la vie littéraire où de minuscules écrivaillons qui ne m'arrivent pas à la cheville gigotent dans tous
les sens; et moi, paré de mon diplôme d'enseignement tout frais et inutilisable, avec la même perspective pour les jours, les mois et les années à venir. Et si l'on me tue ? Cela
n'y changera rien. [...]
Extrait d'une lettre à Aladár Komlós, 17 mai 1942. Le poète sera exterminé par des miliciens hongrois zélés qui accompagnent la marche forcée des prisonniers d'un camp de
travail.
traduction : R.T.
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