Extrait du "Journal" de Miklós Radnóti

Publié le 26 Juillet 2009


[...] Je n'ai jamais renié ma "judaïté".  Je suis à ce jour "de confession juive" (j'en expliquerai plus tard la raison), mais je ne me sens pas juif, on ne m'a pas donné d'éducation religieuse, je n'en ressens pas le besoin, je ne la pratique pas, je considère comme une idiotie la race, le sang, les racines et la mélancolie ancestrale frémissant dans les nerfs, et non pas comme déterminant de ma "spiritualité", de mon "émotionnalité" et de ma "poésie". Même du point de vue sociologique, je considère les juifs comme une communauté artificielle. Ce sont mes expériences. Il est possible que ce soit faux mais je le ressens ainsi et je ne pourrais pas vivre dans le mensonge. Ma judaïté est mon "problème vital" car les circonstances l'ont voulu ainsi, comme les lois et le monde alentour. C'est un problème malgré moi. Autrement, je suis un poète hongrois, j'ai énuméré les membres de ma famille et je m'en fiche de ce qu'en pense le premier ministre de tous les temps. On peut me renier ou m'accepter, ma "nation" ne me lance pas, en me balayant de l'étagère des bibliothèques : fous le camp, sale juif; les paysages de mon pays s'ouvrent devant moi, les ronces ne m'agrippent pas plus qu'un autre, l'arbre ne se hausse pas sur la pointe des pieds pour que je ne puisse pas attraper ses fruits. S'il m'arrivait pareille expérience  -  je me tuerais car je ne peux vivre autrement, ni croire ou penser autrement.  Je le ressens ainsi à ce jour, en 1942, après trois mois de camp de travail et  quatorze jours de camp punitif [...], exclu de la vie littéraire où de minuscules écrivaillons qui ne m'arrivent pas à la cheville gigotent dans tous les sens; et moi, paré de mon diplôme d'enseignement tout frais et inutilisable, avec la même perspective pour les jours, les mois et les années à venir. Et si l'on me tue ? Cela n'y changera rien.
[...]

Extrait d'une lettre à Aladár Komlós, 17 mai 1942.  Le poète sera exterminé par des miliciens hongrois zélés qui accompagnent la marche forcée des prisonniers d'un camp de travail.

traduction : R.T.

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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mich 01/08/2009 16:08

Köszönöm szépen - és nekem alkalma volt egy valamit "flora magyarul blogjà"-t felfedni egyszermind! - Jol utazàs!
(désolé, je n'ai pas encore installé les caractères hongrois sur ce nouvel ordinateur)

Flora 01/08/2009 17:16


Jó utazást a magyar nyelvü blogomon is et merci pour votre fidélité!


mich 01/08/2009 00:47

comme je le dis là http://www.hongrieforum.com/viewtopic.php?p=41799#41799 pour que d'autres encore (outre vos belles et riches pages) lisent cet extrait: merci à vous!

Pourriez-vous m'indiquer le titre en hongrois de l'ouvrage ou de la page web d'où ce texte est tiré ? Après avoir étudié plusieurs de ses poèmes, j'apprécierais aujourd'hui lire davantage de ses écrits que vous me révéler. Elôre is köszönöm

Flora 01/08/2009 11:37


Bonjour, Mich, voici la page du blog (que je fréquente, très intéressant, ainsi que ses "liens") d'où j'ai pris l'extrait du Journal"de Radnóti : http://kapitanyg.freeblog.hu/archives/2009/05/02/Reszlet_Radnoti_Naplo-jabol/
Cet été, j'essayerai de me procurer le livre en hongrois.
Merci de vos visites! Bel été à vous : flora


La Merlinette 28/07/2009 13:21

si seulement ,un jour notre espèce pouvait comprendre que nous sommes d'abord des "Enfants de la Terre" :"universalitarisme" contre communautarismes...pas demain la veille!!!

Flora 29/07/2009 01:13


Il avait mille fois raison et pourtant, c'est lui qui a payé pour la bêtise des autres...
Actuellement, ces idées refont surface sous la bénédiction des "belles âmes", incapables de penser en perspectives plus lointaines et en ne percevant le danger que trop tard...


Litteratus 27/07/2009 09:24

un seul mot : terrible destinée et merveilleux sentiment d'appartenance au monde et non à une communauté qui lui a coûté cher en ces heures dramatiques : sublime image de l'arbre qui "ne se hausse pas sur la pointe des pieds"
merci de m'avoir fait découvrir Radnoti

Flora 27/07/2009 20:08


Merci, Litteratus; ce qui m'a touchée également dans cet extrait, c'est la dimension plus large, plus élevée, plus noble que les communautarismes (tellement à la mode de nos jours!), sources de
conflits permanents! Il a été capable de s'élever au-dessus des ressentiments (ô combien légitimes) par amour de son pays!