Nu de dos 2010 * (pastel)
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Il y en a qui ne sont pas gâtés par la nature. A une belle créature, on pardonne facilement son bagage intellectuel trop
léger. A l'inverse, devant une brillante intelligence, on ferme volontiers les yeux sur quelques imperfections physiques. Cathy cumule les deux handicaps.
Même dans sa fratrie, elle occupe la dernière place. Ils sont nombreux, ils sont pauvres. Cathy concentre sur elle toutes les tares de ses aïeux. Une tête en forme de poire avec des yeux perpétuellement mouillés, dont les billes mobiles se fixent soudain, avant l'éclat de rire inattendu, découvrant une dentition chevaline et accompagné d'un hennissement suraigu, parfaitement assorti. Ses cheveux rares et ternes, tirés en arrière en une queue de cheval rabougrie pour souligner la poire, n'ont rien pour la sauver.
Soudain, l'air devient opaque autour d'elle. En classe, on continue à la côtoyer mais avec un soupçon de distance. On lui parle mais avec un brin de pitié teintée de répulsion. Lorsque sa mère passe dans la rue au milieu de sa progéniture, des regards pesants se retournent sur eux. Les yeux de Cathy sont rouges, plus souvent qu'à l'accoutumée.
Dans les maisons, les enfants tendent l'oreille pour glaner quelques bribes du chuchotis des adultes sur l'événement récent qui a secoué le village. Sur le chemin de halage, un bûcheron a attendu son beau-frère, le facteur, pendant la distribution des retraites en liquide, dans les fermettes alentour. Il ordonne de lui remettre la caisse. Le facteur refuse, tente de l'amadouer : on est en famille, tu deviens fou ou quoi ? Le bûcheron a sa hache sous le bras. D'un geste précis du métier, il tranche d'abord les mains qui s'agrippent à la sacoche. Ensuite, il termine méticuleusement le travail de débit, jetant les morceaux à la rivière profonde et gourmande, accompagnés de la hache.
Les gendarmes ne mettent pas longtemps à l'arrêter. Perpétuité. Pour lui en prison. Pour Cathy et sa famille, dans le regard des autres.
CURRICULUM MORTIS
Qui ceci, qui cela,
on panique, on rangeotte.
Qui l'eût su, qui l'eût cru,
on dévide sa vie
comme le fil à quenouille.
J'avais l'espoir, dans mon jardin
d'un beau semis de poésie ;
je bricole comme un vieux,
comme un vieux dans l'appenti.
Ce n'est pas ci, ce n'est pas ça
mais autrement, tant pis tant mieux.
Fini, de fin d'été, les soirées fraîches.
Reste Vieillir et Grelotter soudain.
Mais je prends le dernier virage du parcours
familier avant l'arrêt.
Et je sais...
(traduction de André Doms)
Armstrong 2 touchait à sa fin. Des cellules folles, déjà, étaient à l'oeuvre dans la moelle de Philibert Tique. Il l'ignorait mais ses maux de tête n'allaient pas tarder à le conduire chez le médecin. Une prise de sang serait prescrite. Ironie du destin, il s'avérerait que les névralgies n'avaient rien à voir avec le cancer. Seul ce dernier intéressait désormais les médecins, reléguant les migraines, jugées psychologiques, au rang d'appendice sans intérêt. Cette attitude provoquait la fureur du patient qui, ne souffrant d'aucune douleur consécutive au myélome, s'étonnait que presque personne ne soigne le seul point de son corps qui l'empêchait de vivre.
Pour Séverine, les maux de tête de son mari avaient une cause : Véronique. Il y avait deux ans que la rupture était consommée. L'annonce s'était faite en trois temps. Un dimanche, après le déjeuner familial, la jeune fille, qui préparait un diplôme d'ingénieur agronome, avait annoncé sa rencontre avec le grand amour. Ses parents s'étaient réjouis, tout en s'étonnant que leur fille répugne à en dire plus sur l'identité de l'élu et sur le lieu de la future résidence commune. Deux semaines plus tard, alors que les supputations allaient bon train, un coup de téléphone très bref apporta la moitié de la réponse. Véronique partait vivre en Turquie, en Cappadoce plus précisément. Elle y cultiverait la terre et élèverait des moutons. Séverine fondit en larmes ; elle imaginait Véronique, trimant comme une esclave, le sort de bien des femmes en Anatolie. Philibert Tique démonta ce cliché et tenta de rassurer son épouse. Il parla d'Atatürk qui avait donné le droit de vote aux Turques vingt ans avant que le général de Gaulle ne le fasse pour les Françaises. Tout en déplorant que sa fille ne prenne pas le temps d'achever ses études, il proposait de voir le bon côté des choses : ils allaient visiter la Turquie, un pays fondé sur une riche superposition des cultures. Le second coup de téléphone, une semaine plus tard, le plongea à son tour dans l'océan des préjugés. Le coup de foudre qui exilait Véronique en Asie avait pour origine une femme.
Agathe aime les cimetières. A l'ombre des saules pleureurs, l'apaisement chasse le sordide, les bruits et les vapeurs
nauséabondes de la ville sont filtrés par les hauts murs. A chacun de ses rares passages dans sa ville natale, Agathe fait le pèlerinage sur les tombes de ses ancêtres comme pour aller à leur
rencontre et à celle de son passé.
Elle refuse la proposition de sa mère de l'accompagner. Elle ne veut pas être distraite, agacée par son babillage incessant, par son agitation autour des tombes, à désherber, à changer l'eau croupie et les fleurs dans les vases, à les distribuer à chaque défunt selon ses mérites, comme les bons points à l'école.
Agathe cherche la rencontre non parasitée, d'âme à âme. Sous les dalles, elle a besoin de se représenter les ossements, la poignée de poussière pour que sa mémoire puisse restituer les figures vivantes qui jadis peuplaient sa vie. Il n'y a qu'ainsi qu'elle peut imaginer son propre parcours sous forme de demi-cercle dont elle entame la partie descendante. C'est ainsi que les choses rentreront dans l'ordre, sans révolte inutile, suivant le cours immuable de la vie. Faire partie de l'immuable la rassure.
Sur une pierre, elle reconnaît, surprise, le nom de Véronique, une camarade de classe. Dix ans déjà qu'elle poursuit sa lente métamorphose, scellée sous le marbre. La quarantaine... Elle était une des plus belles, des plus intelligentes. La mémoire ressuscite ses yeux verts et ses longues tresses jusqu'à la taille qu'elle n'a jamais coupées.
A treize ans, coup de foudre pour Johann, beau garçon du même âge, devenu plus tard la star de l'équipe de football locale. Ils ne se sont plus lâché la main. On les observait à la dérobée, mi amusés, mi-attendris par ces années de tacites fiançailles à toute épreuve. Ils avaient toujours l'air ailleurs, un peu sonnés, un peu enfiévrés dans leur bulle, indifférents au monde alentour.
Les études terminées, ils se sont mariés, ont eu des enfants. Une vie sans histoire... jusqu'à ce nom sur la pierre brutale.
Agathe reprend le chemin de la sortie. Une silhouette athlétique lui barre le passage, balançant son arrosoir à bout de bras. Johann. "Véronique... dix ans déjà... Non, je vis seul... Comment veux-tu...?"
Je ne peux pas évoquer mes souvenirs de Turquie sans parler de l'extraordinaire serviabilité des Turcs. Au début,
forts de nos réactions forgées dans des pays où tout se paie, où toute assistance est sous garantie et on en a pour son argent, ici, on se dit : que se cache-t-il derrière la gentillesse
apparemment gratuite? Avec quelle arrière-pensée me rend-on ce service qui dépasse l'entendement? Tirez-en les conclusions après ces quelques exemples parmi tant
d'autres.
Tomber en panne sur une route de montagne n'est pas drôle. Surtout, sous une pluie battante... Au bout de quelques minutes, le temps de nous rendre compte du caractère désespérant de la situation, une voiture s'arrête et le conducteur mouille sa chemise pour examiner ce qui se cache sous notre capot. Je ne saurais vous expliquer la panne mais lui, sans hésiter, détache la ceinture de son pantalon et bricole la pièce défaillante avec la ceinture taillée à l'aide de son couteau. Il nous dit que ça tiendra bien jusqu'au prochain garage et propose même de le suivre au cas où...
Nous arpentons dans la neige les flancs du mont Nemrut que j'ai décrit dans mon précédent billet. Plus de 2000 m d'altitude quand-même! Nous voulons voir de près les statues géantes décapitées. Au départ de la grimpette, une modeste cabane avec quelques souvenirs et tapis bariolés pour touristes. Nous saluons le gardien des lieux en précisant que nous boirions bien un thé à notre retour.
Nous passons un certain temps au sommet pour souffler, pour prendre les photos souvenirs et pour nous émerveiller du spectacle époustouflant. Qui voyons-nous arriver, s'escrimant à équilibrer son plateau avec les six verres de thé fumant, sur le sentier glissant? Notre gardien qui nous livre le thé au sommet, en toute simplicité! Pour le même prix...
Quitter toute "foire des vanités", des activités nécessitant une plus grande exposition, un conflit dérisoire des ego, cela faisait quelques mois que j'en ressentais un besoin mal défini, sans en comprendre vraiment les origines. Des changements s'opéraient en douceur et j'en éprouvais même une vague inquiétude : moi qui jadis, fuyais la solitude, j'étais irrésistiblement attirée dans la direction opposée, vers des "voyages intérieurs", une mise au point avec moi même.
En plein bouleversement, je tombe sur la recension du livre de Michel Onfray : Le recours aux forêts. La tentation de Démocrite (éditions Galilée 2009, 90 pages, 14 €). Et ce que je lis se trouve en parfaite synchronie avec mes obscurs ressentis, leur conférant un éclairage possible : "Lorsque l'on sait que l'on s'étourdit dans ce que Pascal nommait "le divertissement", lorsque vient la fatigue et que l'on cesse d'être les dupes du cirque auquel on participe malgré soi, alors on se dit qu'il est l'heure du repli. Mais de quel repli s'agit-il ? D'un repli sur son âme, non d'un repli sur soi. La différence est de taille. Apprendre à quitter le monde tout en restant dans le monde : telle est l'alternative que proposait Démocrite à qui, conscient de la désolation alentour, refuse de céder à la haine, à la misanthropie, à l'amertume ou au dédain."
Je prends. Ce "repli sur son âme" ne signifie pas se retirer dans un monastère ou sur une île déserte, ni dans sa tour d'ivoire. Il peut se nommer réflexion, lecture, écriture, peinture, échange de propos avec les autres, approfondissant, galvanisant même parfois ladite réflexion sur notre fulgurant et éphémère passage dans le monde. Savourer le luxe inouï de pouvoir prendre son temps, au prix même de la solitude...
AGONIA CHRISTIANA
Avec ses brises, avec ses fleuves,
l'aube est si loin encore !
Je mets ma chemise et mes vêtements.
Je boutonne ma mort.
(traduction : Maurice Regnaut)
AGONIA CHRISTIANA
Szellőivel, folyóival
oly messze még a virradat !
Felöltöm ingem és ruhám.
Begombolom halálomat.
L'idée m'est venue d'acheter une petite souris mécanique et de la lâcher dans la maison sans poupées, afin de générer du mouvement. Au point de désarroi où j'en étais, je me serais volontiers rendu acquéreur d'une colonie de termites. Se seraient-ils contentés des maquettes ? Un accès de prudence m'a suggéré un geste simple. Dans le couloir miniature, à l'endroit précis où l'eau coule du plafond réel, j'ai percé un trou et disposé des gravats miniatures sur le sol. Pour faire bonne mesure, j'ai répandu de l'eau dans le couloir. Le bois gondole.
Ce n'est qu'après coup que j'ai réalisé le caractère morbide de cette action. Je me suis enfermé dans mon bureau, pour être absent lorsque ma femme découvrirait le sacrilège. J'attendais des cris, des larmes, une porte qui claque. Rien n'est venu que du silence. Une drôle de guerre : Séverine ne vitupère pas, ne me prive pas de nourriture ou de caresses. Ses reproches sont muets ; le flou du désespoir dans son regard.
Une rechute de sa maladie contraint Marcel à quitter Paris. La guerre est achevée depuis plusieurs années lorsqu'il fait son retour, invité à une soirée chez le Prince de Guermantes. Il y découvre un monde bouleversé. Des êtres qu'il a connus jeunes et brillants sont des vieillards. Monsieur de Charlus a sombré un peu plus dans la déchéance. Des bourgeois sans finesse se sont introduits dans le cercle aristocratique. La princesse de Guermantes en effet était morte et c'est l'ex-madame Verdurin que le prince, ruiné par la défaite allemande, avait épousée. (...) Mme Verdurin était Princesse de Guermantes et avait dans le faubourg Saint-Germain une grande situation qui eût fort étonné à Combray, où les dames de la rue de l'Oiseau, la fille de Mme Goupil et la belle-fille de Mme Sazerat, toutes ces dernières années, avant que Mme Verdurin ne fût Princesse de Guermantes, avaient dit en ricanant "la duchesse de Duras", comme si c'eût été un rôle que Mme Verdurin eût tenu au théâtre. Odette est la maîtresse du vieux duc et Rachel, que tous méprisaient, une actrice célèbre accueillie à bras ouverts dans les salons.