Le blog de Flora
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Attila József (1905-1937) : Ode (Óda)

22 Novembre 2010, 10:56am

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Publié par Flora

ja.jpgTexte magnifique, magistral, total, écrit en 1933. Mon préféré avec "Le long du Danube" (A Dunánál"), né en 1936. J'ai longtemps hésité   -  et j'hésite encore  -  à le publier sur mon blog. Très long, on ne peut tout mettre à la fois avec sa version originale. Le couper  -  c'est le défigurer. Il se compose pourtant de plusieurs parties distinctes, à la manière d'une symphonie qui part en douceur, monte en crescendo hallucinant pour s'apaiser de nouveau à la fin. Je crois que je vais suivre les parties distinguées par A. József lui-même. Traduction : Jean Rousselot

 

ODE

1.

Me voici sur ce rocher scintillant...

La brise légère

Du jeune été s'élève de la terre

Comme la chaleur d'un souper charmant.

J'habitue mon coeur au silence, et vraiment

Ce n'est pas très difficile...

Ce qui s'est évanoui se rassemble autour de moi,

Ma tête s'incline et mes doigts

S'abandonnent, dociles.

 

Je contemple la crinière des monts.

Chaque fleur frissonne

Fait vibrer l'éclat de ton front.

Sur la route, personne, personne...

Je vois ta robe

Flotter au vent ;

Sous les frêles branches,

Je vois ta chevelure qui se penche

Et de tes seins le doux tressaillement ;

Puis, de la rivière Szinva, qui va courant,

Je vois de nouveau surgir

Sur les petits galets de tes dents

Un féerique sourire.

 

ÓDA

1.

Itt ülök a csillámló sziklafalon.

Az ifju nyár 

könnyű szellője, mint egy kedves 

vacsora melege száll.

 

Szoktatom szívemet a csendhez.

Nem oly nehéz -  

idesereglik, ami tovatűnt,

a fej lehajlik és lecsüng

a kéz.

 

Nézem a hegyek sörényét  -

homlokod fényét

villantja minden levél.

Az úton senki, senki,

látom, hogy meglebbenti

szoknyád a szél.

És a törékeny lombok alatt

látom előrebiccenni hajad,

megrezzenni lágy emlőidet és

-  amint elfut a Szinva-patak  -

ím újra látom, hogy fakad

a kerek fehér köveken,

fogaidon a tündér nevetés.

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Oeuvre de Gilbert * Le déchant (roman, extrait)

20 Novembre 2010, 10:30am

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Publié par Flora

Le-Dechant.jpgCurieusement, pour La Mer, jamais sa fantaisie ne l'aiguille vers des paysages marins ou des évocations liquides. Peut-être parce que l'oeuvre est née au coeur de la Bourgogne. La chambre sort de la mémoire en infimes accessoires : inégalités du parquet, fissure tel un profil au nez droit et au menton aigu, angle plus sombre au-dessus de la porte, fraîcheur de fin d'automne, odeur d'imprimerie. Les harpes, la trompette, le cor anglais installent les éléments, puis le hautbois et le violon que l'orchestre accompagne en une brusque grimpée.

   Sur la fenêtre peinte, à laquelle Isabelle fait face, les pans de popeline noire font place à un rideau blanc rehaussé de broderies beiges au point de croix et le bureau dispose ses objets, sous-main marron, boîte de crayons, règle métallique, coupe-papier au manche en forme de palme, pile de feuilles vierges et dossiers empilés, les étiquettes sur les tranches. Christian était ennemi du désordre.   

A l'appel de la flûte, le soleil bas frappe les étagères en un rayon inexorable. Les violoncelles glissent sur les alignements. Les cuivres déploient leur majesté aromatique. Les murs se tendent d'un papier vert pomme, espace promis à un entrecroisement de lignes grises. Dans un de ces panneaux se découpe la porte, peinte de la couleur des segments qui referment l'horizon. Du plafond descend l'abat-jour de paille. Sur un plancher se tissent dix-huit cercles de laine, dans tous les tons de brun, qu'interceptent des losanges bleus. Derrière son dos, se matérialise un lit, draps soigneusement pliés, couverture et oreiller volumineux à en devenir indécent. Les Fleurs du Mal veillent sur la table de nuit. (...)

extrait du roman Le Déchant, éditions Nestiveqnen 2005

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Attente 2.

18 Novembre 2010, 17:54pm

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Publié par Flora

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Portrait d'Eduardo Manet (encre et pierre noire, 2004)

16 Novembre 2010, 11:53am

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Publié par Flora

 Manet--Eduardo.jpg 

 

Encore une belle rencontre, pour le dossier de notre revue "Hauteurs". Nous avons soigneusement préparé l'entretien, ayant lu et relu les oeuvres romanesques et théâtrales  de Manet. Volubile, chaleureux, l'écrivain nous a donné renez-vous dans un grand hôtel parisien. De la même façon qu'avec Amélie Nothomb, le contact a été pris par une simple lettre, écrite de ma main dans laquelle j'ai exposé notre projet.

Le lendemain, coup de téléphone et un accent cubain inimitable : "Je réponds toujours aux lettres sympathiques"... Depuis, nous échangeons des cartes de voeux...

 

Amelie Nothomb * portrait (2001) pour ceux qui veulent voir le récit de notre rencontre avec Amélie Nothomb...

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Premier baiser

13 Novembre 2010, 16:41pm

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Publié par Flora

   Elsa rêvait d'histoires d'amour selon les clichés les plus éculés, puisés dans ses

lectures à l'eau de rose ou dans des films au romantisme échevelé. Elle fantasmait sur des étreintes chastes, suspendues au regard de braise d'un grand brun, façon Gregory Peck, à la bouche sensuelle et aux caresses expertes mais qui s'arrêtaient juste avant la ligne d'arrivée, la préservant de la chute et prolongeant ainsi l'attente délicieuse...

   Le premier baiser a suivi un long chemin chaotique de réticence viscérale et terrorisée. Depuis la bise baveuse de son son petit camarade amoureux de 7 ans, glissant sur sa joue gauche par un brusque mouvement de sa tête, elle a traversé de nombreuses stations de tentatives toujours repoussées. Elle détournait ostensiblement la tête au dernier moment, devant les insistances des lèvres gourmandes et maladroites d'adolescents. Elle fuyait cet acte définitif qui l'engagerait sur la pente de tous les dangers. Elle se voyait en spectatrice, sur le banc du square, avec ce petit étudiant en maths que tout le monde lui enviait, qui enlaçait maladroitement ses épaules de 18 ans et qu'elle repoussait soudain car ses pieds ne touchaient pas terre... Une position ridicule, rendant la situation périlleuse, et le sentiment du ridicule la plongeait toujours dans un désir de sauve-qui-peut.

   Sa résistance a été brisée tardivement, lors d'une de ces soirées d'étudiants, très fréquentes, qui agrègent en troupeaux compacts toutes les jeunes énergies en ébullition, avides de découvertes. C'est le sourire de Richard qui l'a attirée. Des rangées étincelantes de dents parfaites dans un visage ébène : étudiant en médecine, il venait d'Afrique. Elsa a toujours ressenti un appel étrange vers des contrées lointaines, exotiques, vers le mystère de leurs représentants, fuyant tout prévisible, toute réaction attendue. Des barrières linguistiques, loin de constituer un obstacle, supprimaient l'échappée vers un verbiage écran de fumée, mettant les sens en alerte pour des impressions plus perspicaces, tel l'aveugle dont l'attention n'est pas dispersée par des images futiles et qui s'appuie sur une écoute profonde et intime. Assoiffée de surprises, exploratrice sur des terres inconnues, elle se coulait dans les bras de ce géant déterminé, au tempo alangui du premier slow, avec souplesse et harmonie, faisant concorder instinctivement tous leurs mouvements. Le toucher de sa peau tiède et sèche, ses longs doigts aux articulations déliées l'ont aimantée à son corps. Elle a fermé les yeux, et dans un feu nouveau et impérieux, elle s'est abandonnée à ses lèvres dépourvues de toute juvénile hésitation. Cette initiation somme toute banale, l'a précipitée au seuil de l'âge adulte. Il s'agissait maintenant de franchir ce seuil...  

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A propos du 11 novembre...

11 Novembre 2010, 16:14pm

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Publié par Flora

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A chacun son armistice... Jusqu'à mes 26 ans, le 11 novembre n'était pas une date fériée. Tout au plus, fêtions-nous officiellement le 7 novembre, anniversaire de la Grande Révolution d'Octobre en Russie. La Hongrie faisant partie des vaincus, en tant que composante de l'Empire Austro-Hongroise, un silence pesant couvrait l'événement. Sous cette chape de plomb, les rancunes tenaces et douloureuses étaient maintenues éveillées comme la braise sous les cendres, par les histoires racontées dans le cercle très privé des soirées en famille. Officiellement, les Roumains, les Slovaques, les Serbes et autres Ukrainiens faisaient partie de la famille communiste, chapeautée par le Grand Aîné l'URSS, tous des frères, mais la légende familiale nous apprenait la Hongrie mutilée par le traité de Versailles, des populations de 2,5 millions de Hongrois subitement minoritaires dans leur pays devenu étranger, d'un trait de plume vengeresse. L'histoire officielle enseignée à l'école ne s'étendait pas beaucoup sur ce fait, recouvrant d'un voile pudique les possibles hostilités.

Dans ma famille, aucun esprit irrédentiste n'était de mise. Chaque génération a eu sa dose de guerre mondiale, la première pour mes grands-pères, la seconde pour mon père. Lorsque j'ai connu Gilbert, nous nous sommes dit que nos parents et grands-parents auraient pu se tirer dessus, et avec un petit jeu d'uchronie, nous ne nous serions jamais rencontrés...

Lesdites légendes familiales ont également ancré en moi la leçon que le petit peuple chair à canon choisit rarement son ennemi : des forces supérieures décident de son sort et lui dictent qui il faut égorger ou par qui se faire égorger par malheur... Mes anciens ont unanimement insisté : leur seul souci a été de rentrer chez eux le plus tôt, le plus indemne possible, avec le sentiment que ceux d'en face souffraient des mêmes maux... Je les ai racontés sur ce blog dans les premiers chapitres de mes "Bribes de mémoire..."

Alors, en ce jour de commémoration, je m'incline devant toutes les victimes des tueries orchestrées au nom des intérêts qui, la plupart du temps, échappent largement à ceux qui en sont les premières victimes impuissantes...

 

 *sur la photo, mes grands-parents paternels avec ma tante, en 1916, mon grand-père en permission

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Bribes de mémoire 76. Le Sahara... suite

9 Novembre 2010, 21:27pm

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Publié par Flora

Ghardaïa palmeraie

 

   Le Sahara, mythe inépuisable, nous attire comme un aimant. Notre 204 parcourt des milliers de kilomètres, sur des routes plutôt carrossables : nous n'avons pas le temps de pousser jusqu'à Tamanrasset, affrontant les pistes. En dépit de ces précautions, nous essuyons quelques vents de sable qui feront rendre l'âme à la batterie, après notre retour à Constantine.

   Pour nous, peu de repères dans l'étendue désertique. Quelques troupeaux de dromadaires, de minuscules palmeraies, des oasis signalées de loin par la tache de verdure qui les dissimule, petites maisons en pisé, dans toutes les nuances de l'ocre des dunes alentour. A nos yeux de touristes, peu de végétation dans le sable, encore moins sur les cailloux. De quoi peuvent bien se nourrir les ânes, les dromadaires ou les chèvres? Où sont ramassés les maigres fagots charriés par les bêtes ou les humains?...

   Un jour, nous croisons un homme enturbanné, emmitouflé dans son burnous blanc et nous le prenons en stop.  Taciturne, il nous fait signe de démarrer. Pendant une bonne demi-heure, il ne prononce pas un mot, sans doute ne parlant pas le français. La route demeure inchangée, serpentant entre les dunes, sans le moindre arbrisseau ou poteau signalétique... Soudain, notre passager nous fait signe de nous arrêter. Après un muet signe de la main, il disparaît derrière les crêtes... Comment a-t-il reconnu le bon port? Mystère...

   A Timimoun, la ville rouge, nous avons vraiment l'impression de frôler le Sud... Soleil écrasant, maisonnettes basses aux ouvertures minimales. Les gens ont la peau presque noire, tannée par la chaleur. Accroupis au pied des murs, devant les maisons, ils n'ont même pas l'envie de chasser les mouches posées sur le coin de la bouche, des yeux... Asthénie totale... Nous entrons dans la boutique d'un photographe. Quelques boîtes de pellicules orphelines sur une étagère. L'homme est heureux de tomber enfin sur des touristes. Il insiste pour nous offrir le thé. Dans l'arrière-boutique où se trouve aussi sa couche, nous nous installons sur un tapis autour d'un petit brûleur à gaz pour assister à une authentique cérémonie du thé du désert, avec le bloc de sucre brisé, le thé versé de haut, le tout sans un mot, avec le sourire et le silence échangés. Je lui laisse ma superbe casquette jaune en souvenir...      

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Dezsö Kosztolànyi : Alouette (roman, fin)

6 Novembre 2010, 19:09pm

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Publié par Flora

[...] Elle aurait trente-six ans, l'an prochain. Dans dix ans, elle aurait combien? Et combien dans dix ans encore? Papa aujourd'hui avait cinquante-neuf ans, maman cinquante-sept. Dix ans, même moins, peut-être. Et ses parents seraient morts. Qu'adviendrait-il alors, Sainte Vierge Bienheureuse, qu'adviendrait-il?

   Tout comme Jésus au-dessus du lit de ses parents, au-dessus du sien était suspendu un tableau représentant la Bienheureuse Vierge Marie, son grand enfant mort sur les genoux,, qui le berçait tout en montrant du doigt son propre coeur, transpercé par les sept poignards de la douleur maternelle. Et tout comme Jésus crucifié écoutait monter celle de ses parents, ce tableau, depuis le plus jeune âge d'Alouette, écoutait monter ses prières, ses prières candides, ses prières ardentes. Alouette a soudain tendu ses deux bras vers elle, en un mouvement violent qu'elle a réprimé aussi vite. Patience, patience. Il y en a qui souffrent encore bien plus.

   Elle était sur son lit, les yeux toujours fermés, sur ce lit de jeune fille où rien ne s'était encore passé, ce lit stérile et froid, où tout simplement elle dormait, où de temps à autre elle était malade, et sur lequel elle ne faisait que peser de tout son poids, comme un cadavre sur son catafalque. Il était beaucoup plus large et plus mou que le divan de Tarkö, elle y reposait plus à l'aise, elle s'est mise alors, l'esprit clair à nouveau, à réfléchir à ce qu'elle avait à faire.

    Demain donc, se lever avant sept heures, préparer, mais sans poivre, une viande au riz, puis des nouilles à la confiture, le tout pour faire prendre un peu de poids à ce pauvre bon père chéri. L'après-midi, continuer le napperon jaune qui n'était toujours pas fini, la famille là-bas n'ayant pas voulu qu'elle travaille, elle de son côté leur ayant cédé. Et la semaine prochaine, la grande lessive.

    Elle a ouvert les yeux, qu'elle avait tenus fermés très fort. Une ombre épaisse et mate, une noire profondeur l'entourait charitablement, et d'un coup, au contact de l'air ou peut-être à cause même de cette obscurité où elle ne voyait absolument rien, ses yeux se sont remplis de larmes, de larmes ruisselant avec abondance, et l'oreiller en un instant s'est retrouvé tout trempé, comme si le verre d'eau, sur la table de nuit, s'était renversé dessus. Elle n'a pas pu retenir ses sanglots. elle s'est mise à plat ventre, elle a collé sa bouche sur l'oreiller pour que ses parents n'entendent rien. Dans ce genre d'exercice, elle avait acquis déjà une certaine expérience.

    Le père n'avait toujours pas éteint.

    -  Alouette, a-t-il balbutié en levant le doigt vers la porte, et tout heureux il a regardé sa femme.

    -  Elle nous est revenue à tire-d'aile, a dit la mère.

    -  A tire-d'aile, a repris le père, notre petit oiseau nous est revenu.  

 

traduit par Adam Péter et Maurice Regnaut   Editions Viviane Hamy 1991

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La Princesse de Clèves est-elle assassinée?...

4 Novembre 2010, 17:06pm

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Publié par Flora

   Dans le N°2396 (7-13 octobre) du Nouvel Observateur,Jacques Julliard intitule sa chronique : "La princesse assassinée". C'est une plaidoirie passionnée et véhémente contre les fossoyeurs  de la langue  -  et la culture  -  française, contre ceux qui, sous l'aspect d'une capitulation lâche et inculte, par pur snobisme souvent, véhiculé servilement par les médias, singent un anglais désossé...

    En réaction à cet article, j'ai écrit une lettre à mon hebdomadaire préféré qui en a publié quelques extraits dans la page des lecteurs (N° 2398 21-27 oct).

 

   "En lisant la chronique de Jacques Julliard "La princesse assassinée" ,je n'ai pas pu m'empêcher de vous envoyer cette courte réflexion. Le français est ma langue d'adoption. Dans mon pays d'origine, la Hongrie, je l'ai apprise à l'école ; plus tard, je l'ai enseignée au lycée comme langue étrangère, avec le russe. Ce dernier était alors obligatoire, le français, je l'ai choisi, j'ai aimé les deux.

   Plus tard, j'ai approfondi mes connaissances, grâce à mon mari, Français, professeur de lettres et écrivain. Pendant des années, nous avons vécu dans des pays divers et partout, j'ai pu rencontrer la même motivation pour l'apprentissage  du français : on choisit l'anglais pour des raisons pratiques et le français, par amour et admiration pour sa beauté et pour le passé glorieux de la culture qu'il véhicule.

   Je vis maintenant en France depuis une vingtaine d'années. Je peux confronter le français de mes études, de mes lectures avec la réalité du présent. Loin de moi l'idée de geindre avec le choeur des "anciens combattants". Une langue est une matière vivante et le reflet de son époque, de ses idéaux ou de l'appauvrissement de ceux-ci. Entrer dans des grands textes demande de faire un peu d'effort, au lieu de se laisser abrutir par des facilités creuses, habillées d'un langage miteux et famélique, balbutiant quelques centaines de mots de vocabulaire. Et pourtant, la richesse infinie du français m'a toujours enchantée : souple comme une liane et rigoureusement limpide, élégant et juste à la fois, sans heurts et sans lourdeurs. Jusqu'à la fin de mes jours, je n'aurai pas assez de temps pour explorer, tenter de m'approprier ses infinis raffinements, à la recherche du mot juste.  Que de plaisirs intenses se perdent pour ceux qui se contentent d'une poignée de bredouillis!

    L'époque nous porte vers une vitesse toujours plus élevée et l'attention n'a plus le luxe de se poser. La mode est au moindre effort. Une langue atrophiée reflète une pensée atrophiée.

    Il est coutumier de réclamer la réforme de l'orthographe pour respirer avec son époque et ses mutations. Jacques Julliard a raison en disant que le danger d'une anglicisation inculte et snob est bien plus grand pour la langue française qu'une orthographe estropiée.

    Je suis bien placée pour réfléchir sur la question complexe de l'identité. S'exprimer dans une langue ou dans une autre équivaut à changer de peau. Cultiver ses différentes "peaux", c'est s'enrichir de ces lingots d'or que personne ne peut vous dérober...

 

8 octobre 2010.

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No man's land

22 Octobre 2010, 11:04am

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Publié par Flora

A la dérobée, elle observe la silhouette massive qui écrase le côté gauche du

"Nous vieillirons ensemble" , huile, R. T. 1998

canapé. Une coupe remplie de cacahuètes est placée sur la bedaine faisant office de tablette, tandis que la main gauche caresse machinalement la tête du chien, posée sur le genou du maître. Ils se ressemblent, se dit Régine.

   Rivés sur l'écran, les yeux mi-clos de Francis s'abîment dans le naufrage des vingt dernières années. Il n'a même pas besoin de jeter un regard sur elle, l'image de Régine est gravée sur sa rétine, avec son corps alourdi de trois grossesses et des sédiments des années de rancune et de résignation.

   Progressivement, ils se sont barricadés dans le silence. Régine s'acquitte des tâches ménagères sans entrain, histoire de se mouvoir comme par réflexe pour ne pas mourir jusqu'au bout. Elle pose l'assiette de Francis sur le coin de la table basse, dans le même geste que la gamelle du chien. Les deux en prennent possession dans un mimétisme taciturne et parfait. Elle même avale sa portion à la hâte, sans plaisir, dans le calme lugubre de la cuisine.

    On peut perdre la parole par l'habitude de se taire, volontairement, pour éviter les étincelles d'une abrasion trop violente. Ils ont laissé beaucoup de souffle dans les bagarres. L'envie des grandes réconciliations amoureuses s'est érodée ; trop d'efforts, trop de concessions. Plus de force pour rallumer la flamme.

   Son regard vide se pose sur le survêtement éculé de Francis, son uniforme qu'il ne quitte que pour s'affaler sur le lit et s'abîmer dans le trou noir du sommeil. Elle même ne se fatigue plus pour lui plaire. Les bigoudis dont elle se hérissait jadis la tête au grand dam de Francis qui se sentait devant des chevaux de frise destinés à l'éloigner, sont partis depuis longtemps à la poubelle. Ses bourrelets disgracieux ont eu raison des nuisettes affriolantes, des soutiens-gorge pigeonnants et se dissimulent désormais, tant bien que mal, dans des bures de nonne peu aguichantes. Le dos tourné et les ronflements sonores de Francis demeurent, de toute façon, imperturbables. Tout comme les tic-tac de l'horloge qui défilent.  

© Rozsa Tatar

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