Le blog de Flora

L'exemple de Varda

30 Mars 2019, 12:25pm

Publié par Flora bis

   J'ai une amie, elle a quelques années de plus que moi. Elle vit seule avec une santé parfois chancelante mais rien de grave. Je lis ses publications courtes et abondantes sur son blog ou sur sa page Facebook: elle ne cesse d'évoquer les aléas de l'âge, sa mort probablement proche, ses chers disparus qu'elle rejoindra bientôt. On dirait qu'elle ne se rend pas compte de l'effet produit sur le lecteur. Cela devient extrêmement pesant mais je la lis quand-même régulièrement. Comme un exorcisme? Comme une punition?...

   Aussitôt, je révise mentalement mes sujets récurrents, mes flottements d'humeur, mes jérémiades et mes déprimes causés par le soleil parcimonieux ou par des douleurs réelles. Mes angoisses devant la déchéance due à l'âge qui accélère le temps, sans l'espoir de pouvoir inverser la tendance. L'état du monde et la vision apocalyptique que suggèrent les événements et les médias anxiogènes. Quelle différence, finalement, avec mon amie qui ne sourit presque JAMAIS?...

   Il faut que j'arrive à faire un effort sur moi-même. Je n'ai pas le droit d'assommer le lecteur avec un pessimisme lourd qui suinterait avec constance de l'ambiance de mes pages. Bien sûr, il ne s'agit pas de mentir, plongeant soudainement dans la béatitude d'une autruche qui ne me ressemble pas.

   Je pense à Agnès Varda qui vient de mourir à 90 ans. Son "Cléo de 5 à 7" m'a profondément marquée: je l'ai vu, étudiante, et j'y repensais aux différentes étapes de ma vie. Je regarde la photo de la minuscule vieille dame haute en couleurs qui se promenait dans la vie toujours active, curieuse et ouverte sur le monde et les gens, au lieu de pleurer sur son sort... Voilà la bonne piste à suivre. Sourire au monde. Sourire aux autres. Essayer de trouver quelques parcelles de réconfort réel dans un quotidien avare en espoir.

   

Voir les commentaires

Printemps des Poètes

25 Mars 2019, 11:49am

Publié par Flora bis

   Qu'il est difficile d'écrire, de peindre la beauté, le bonheur, sans tomber dans la mièvrerie, le poncif creux, la banalité usée jusqu'à la trame... Pourtant, nous avons besoin de cette source vive pour exister.

   Cette année, le Printemps des Poètes a choisi le thème de "la Beauté". Nous étions une trentaine réunis à Saint-Amand-les Eaux, à l'ancien Café des Sports joliment décoré par l'Association "Paroles d'Hucbald" qui y organise des cafés littéraires et des cours d'alphabétisation. (Hucbald fut un moine bénédictin, poète et musicien à l'Abbaye de Saint-Amand, une des plus importantes du Moyen âge, fondée par Dagobert au 7e s. et détruite pendant la Révolution. Seule en subsiste l'extraordinaire Tour Abbatiale.) 

   Beaucoup de participants ont apporté des textes, en vers et en prose, dont le sujet tournait autour de la beauté. Des poètes présentaient leurs propres textes, d'autres les ont empruntés à Baudelaire, à Hugo, aux différents auteurs d'aphorismes aussi, pour alléger l'émotion forte par le sourire.

   En ce qui me concerne, j'ai apporté deux poèmes de Miklós Radnóti. A l'évocation de la beauté en poésie, ma première pensée me mène toujours vers lui. Rares sont les poètes capables de nous suggérer la beauté de la vie avec autant d'intensité et de sensualité, sollicitant la mémoire nostalgique de nos cinq sens. Cette beauté réside dans la multitude de détails de la vie quotidienne, porteurs d'émotion, et surtout, de la nostalgie du bonheur menacé par la guerre, par la mort précoce. Ci-dessous la fin du poème "Ode à peine" (Tétova óda) traduit par moi, en collaboration avec Muriel Verstichel.

(...)

que dire de plus ? le regard des objets s’entrecroise

et chante ta louange, un morceau de sucre
résonne, la goutte de miel retombe

sur la nappe comme une perle d’or,

le verre à eau vide tinte seul.

Heureux de partager ta vie. Aurai-je encore le temps

de dire sa joie dans l’attente de ta venue?

L’obscurité floconneuse du songe te frôle

elle s’envole puis se pose sur ton front.

Tes yeux mi-clos me font signe encore

tes cheveux se dénouent, se répandent comme une flamme,

et tu t’endors. L’ombre allongée de tes cils frémit.

Ta main s’alanguit sur mon oreiller, branche assoupie de saule,

et par toi, je m’endors aussi, habitant du même monde.

Et j’entends venir jusqu’à moi la métamorphose

de toutes les lignes mystérieuses, fines et sages

                                          de ta paume fraîche.

(ici le poème en entier, lien modifié)

 

Voir les commentaires

Kaléidoscope

13 Mars 2019, 10:20am

Publié par Flora bis

   L'atmosphère est lourde, depuis le matin. Les adultes vont et viennent, le regard sombre. La femme, yeux rouges et lèvres serrées, teint crayeux, l'homme dépité, à la colère rentrée, colère qui ne demande qu'à exploser... Les vieux et l'enfant vaquent aux occupations-camouflage pour pouvoir se dissimuler dans les décors... Elle est familière des bouderies interminables, consciente que l'homme le supporte mal et viendra la supplier à genoux pour qu'elle arrête. Il tournicote autour d'elle, cherche l'issue mais elle le punit ainsi, triomphante... De guerre lasse, il s'enfuit au travail. La femme, sa victoire inachevée, s’enferme dans la buanderie. En silence.  Sa fille, adolescente maigrelette, guidée par une angoisse soudaine, secoue la porte fermée... Pas de réponse. Elle supplie en pleurant. La porte se déverrouille, la mère est debout, près d'un tabouret placé au milieu de la pièce, juste en-dessous d'une corde nouée à la poutre.

 

   Kaléidoscope... Il n'y a qu'à jeter sur papier les éclats de couleurs et laisser faire... Se laisser porter par des sensations, des intuitions... Ce plongeon peut s'avérer dangereux pour quelqu'un qui ne sait pas nager.

   Raconter des histoires... Héritage de mon père. Celui de mes deux parents. De mes grands-pères aussi, notre cinéma en noir et blanc, projeté sur les murs chaulés de la chambre pendant les soirées interminables d'hiver. Gourmandise de mon père à se laisser transporter (et transporter l'auditoire) sur les lieux même des événements ressuscités par la mémoire... Le souci permanent de ma mère d'une certaine perfection dans la vérité du fond et du détail. Suis-je faite de l'ensemble de ces apports-là? Dois-je en profiter pour restituer ce qu'ils m'ont transmis, en leur redonnant la parole?... 

   Comprendre, c'est pouvoir vivre. Ou alors, comprendre enfin, c'est la déchirure. Celle du voile bienfaisant qui permet tous les doutes et qui protège de la vérité. 

Kaléidoscope

Voir les commentaires

Voyage

6 Mars 2019, 10:11am

Publié par Flora bis

   Je redoutais énormément ce voyage. J'y allais à reculons. Lâcheté et culpabilité pour faire face. Culpabilité devant ma lâcheté. Peur devant le spectacle de la déchéance  -  qui m'attend, moi aussi, à mon tour. Comme si c'était héréditaire... Ma mère m'a légué tant de choses, bon gré, mal gré.

   Chute brutale des températures, entraînant avec elles la bonne humeur... Le face-à-face avec le pays et les illusions, souvenirs remodelés par la mémoire. 40 ans de soleil remplacé par le froid, les giboulées dehors comme dedans. 

   Regarder la vieillesse, ce "naufrage" qui nous attend tous, avec un peu de chance, si on ne tire pas sa révérence à temps, avec un certain égard pour les proches qui restent. Regarder avec une douloureuse compassion une mère dont le sourire lumineux fait signe à  60 ans de distance, devenir une ruine hagarde qui perd la tête et quand elle retrouve, avec un effort poignant mais souvent vain, quelques repères éparpillés, pleure sur sa misère pesante et humiliante...

   L'angoisse plane au-dessus de moi comme un oiseau de malheur, un rapace aux ailes déployées, aux yeux acérés, guettant l'instant propice où je baisserais la garde, où je l'oublierais, m'abandonnant à un sentiment fugace qui ressemblerait au bonheur... Non, je dois rester vigilante telle que je l'ai presque toujours été. 

   J'ai mal au dos, rapace rongeant ses entrailles pour se nourrir, pour pouvoir continuer à voler. Parfois, une lueur d'espoir m'éblouit : le mot juste... J'aimerais que d'autres que moi puissent en être touchés. Incorrigible partageuse d'émotions que je suis...

  Tout a changé. La mort de ma mère, événement impossible à concevoir, même si je l'ai  craint et imaginé depuis longtemps... Je peux presque fixer l'instant où je lui ai  lâché la main... Comme l'abandonnant au sacrifice... Le poids est devenu insoutenable. Poids de la culpabilité, celui des chaînes, l'image de ce qu'elle est devenue, les remords de ne pas avoir empêché, du moins tenté d'endiguer le naufrage... L'aurais-je pu ? Pour se donner bonne conscience, on se réfugie dans ces excuses-là. Le plus dur reste le face-à-face avec soi-même, avec la projection de ce qui nous attend tous. La petite porte s'est entrouverte, elle ne se refermera plus. Le courant d'air passe et nous fait frissonner.

Voir les commentaires