J'aime les matins de dimanche qui s'étirent comme des chats paresseux au soleil... On prend son temps pour tout: pour quitter lit et pyjama, pour se réunir autour de la table du petit déjeuner où le café et le chocolat chaud donnent le premier coup de fouet à la conversation effervescente. Grands-parents, parents et enfants y contribuent, partageant impressions et tartines au beurre, baguette croquante et croissants frais qui arrivent miraculeusement, encore tièdes et parfumés...
Après le déjeuner - et comme le repas est prêt à l'avance - chacun choisit la détente à sa guise: lecture ou mots croisés, premiers messages à déchiffrer sur son téléphone, tour de vélo dans la forêt - ou la prise de cette photo qui me rappellera toujours ce dimanche ensoleillé de fin d'octobre, anniversaire de ma petite-fille Alice...
Je chauffe le bouilloire pour mon premier café, celui qui va m'ancrer dans la réalité, après un sommeil agité à la frontière de l'inexistence.
Premier regard sur le jardin qui commence à se déplumer. Soleil pâlissant. Je cueille ces derniers gestes de clémence d'un été qui s'en va, emportant avec lui les caresses du soleil sur la peau, les couleurs revigorées, les clairs-obscurs finement sculptés qui donnent vie à l'existence. Ou de l'existence à la vie.
Elle n'est pas encore finie mais depuis lundi, j'ai vécu un véritable tourbillon qui me met passablement sur les genoux, de fatigue... Physiquement et émotionnellement.
Je ne m'en plains pas, c'est moi-même qui l'ai provoqué. Un anniversaire rond, un nouveau palier dans mon parcours qui sera assurément différent dans peu de temps. Nouvelles expériences, périlleuses, risquées, nécessaires.
Tout cela valait bien quelques remous dans mon quotidien plutôt paisible. Deux réunions avec des amis qui demandaient une mobilisation inhabituelle de mes jambes: courses, préparatifs, stress de bien faire et excitation des rencontres attendues pour ce plaisir ultime qui est la CONVERSATION.
Il y a peu de temps, sur des blogs amis hongrois, il était question de cet art bien français. Je me souviens, il y a plus de quarante ans, au début de ma vie avec des Français, j'ai trouvé étrange de passer des soirées entières, très agréables où l'on a beaucoup ri mais qui m'ont souvent laissé une curieuse sensation de vide: on n'a parlé de rien d'important... Il est vrai que j'étais habituée aux ambiances hongroises ou russes où rapidement, on en venait aux questions qui bouleversaient la vie de fond en comble, qui n'hésitaient pas à toucher au plus intime de l'existence. C'était souvent des secousses émotionnelles qui, plus tard, laissaient une sensation de tornade bienfaisante, une clarification nécessaire...
Cela arrive rarement dans les soirées françaises où le souci principal est la bienséance, l'ambiance agréable qui évite les sujets qui fâchent, sèment la discorde, heurtent les sensibilités... La discrétion est une règle de base. Il y a des questions à ne pas poser, des sujets intouchables. Chacun tient à briller plutôt par l'humour qu'en mettant grossièrement "le pied dans le plat" au risque de provoquer le malaise que tout le monde fuit.
Mes rencontres de cette semaine ont été chaleureuses, pleines d'émotions à fleur de peau, avec cet art à la française de les laisser plutôt deviner que de les exprimer clairement. Au bout de quarante ans et plus, je parviens à les décoder sans peine.
Je sais bien que l'on n'est pas censé tout dévoiler sur un blog. Au bout de 9 ans, votre pseudo ne vous dissimule que devant les nouveaux-nés! Vous vous êtes sculpté une image à laquelle vous êtes plus ou moins tenu de vous conformer. Devient-elle une prison? Prison non, un carcan plutôt. Une sorte de politesse.
De tempérament, je préfère le règne de l'harmonie autour de moi. Pour me réparer, pour estomper des angoisses rampantes et inexorables, je m'immerge dans ce bain bienfaisant. Tout en sachant avec lucidité - qui a la clémence de fermer un oeil de temps en temps - que l'existence, en général, est loin de cet accord suave qui vous berce...
Puis-je infliger des notes discordantes à ceux qui échouent sur mes pages et qui n'attendent pas à être plongés dans les secousses des événements de ma vie et qui en ont déjà suffisamment à supporter les leurs? Ils préfèrent légitimement trouver une réparation plutôt qu'un face-à-face impitoyable avec une réalité qui les enverrait dans le mur...
Alors, j'évoque les éléments de mon harmonie personnelle, ils sont bien réels. Je les ai déployés ce matin devant une parfaite inconnue qui est passée pour une affaire très officielle, dans un contexte on ne peut plus administratif. Le soleil éclatant traversant mes rideaux immaculés, tout neufs, tout propres, fraîchement repassés m'y a aidée. Sous le charme, elle est partie persuadée que malgré tout, je suis quelqu'un de forte et que j'ai beaucoup de chance...