Perpétuité
Il y en a qui ne sont pas gâtés par la nature. A une belle créature, on pardonne facilement son bagage intellectuel trop
léger. A l'inverse, devant une brillante intelligence, on ferme volontiers les yeux sur quelques imperfections physiques. Cathy cumule les deux handicaps.
Même dans sa fratrie, elle occupe la dernière place. Ils sont nombreux, ils sont pauvres. Cathy concentre sur elle toutes les tares de ses aïeux. Une tête en forme de poire avec des yeux perpétuellement mouillés, dont les billes mobiles se fixent soudain, avant l'éclat de rire inattendu, découvrant une dentition chevaline et accompagné d'un hennissement suraigu, parfaitement assorti. Ses cheveux rares et ternes, tirés en arrière en une queue de cheval rabougrie pour souligner la poire, n'ont rien pour la sauver.
Soudain, l'air devient opaque autour d'elle. En classe, on continue à la côtoyer mais avec un soupçon de distance. On lui parle mais avec un brin de pitié teintée de répulsion. Lorsque sa mère passe dans la rue au milieu de sa progéniture, des regards pesants se retournent sur eux. Les yeux de Cathy sont rouges, plus souvent qu'à l'accoutumée.
Dans les maisons, les enfants tendent l'oreille pour glaner quelques bribes du chuchotis des adultes sur l'événement récent qui a secoué le village. Sur le chemin de halage, un bûcheron a attendu son beau-frère, le facteur, pendant la distribution des retraites en liquide, dans les fermettes alentour. Il ordonne de lui remettre la caisse. Le facteur refuse, tente de l'amadouer : on est en famille, tu deviens fou ou quoi ? Le bûcheron a sa hache sous le bras. D'un geste précis du métier, il tranche d'abord les mains qui s'agrippent à la sacoche. Ensuite, il termine méticuleusement le travail de débit, jetant les morceaux à la rivière profonde et gourmande, accompagnés de la hache.
Les gendarmes ne mettent pas longtemps à l'arrêter. Perpétuité. Pour lui en prison. Pour Cathy et sa famille, dans le regard des autres.