Le blog de Flora
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Petite récompense

19 Avril 2016, 18:08pm

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Publié par Flora bis

Petite récompense

Vers la fin de l'après-midi, aux alentour de 17 h, le ciel se découvre, le soleil inonde la terrasse et la moitié du jardin. Je m'installe à la petite table rouge avec mon café, mon journal de bord et le téléphone: il faut absolument que je m'accorde ce premier moment tant désiré au soleil, sur la terrasse! Les fleurs embaument l'air, les oiseaux chantent à tue-tête. Moment presque solennel tellement chargé de nostalgie, des mois de langueur sous un ciel de plomb, sous des crachins portés par des vents pénétrants...

J'ai terminé mon exposé sur le "nu", écrit et posté des lettres de réclamation recommandées purgeant 1 heure de queue à la poste, évacué des quantités de déchets verts, rien que pour vivre ce moment de plénitude exposant mon visage - que le visage, le vent est encore frisquet - aux caresses chaudes du soleil... Comme une récompense pour les jours de travail en apnée, pendant lesquels le stress me tenait sous pression...

Les contraintes que je m'impose... Je pourrais couler des jours tranquilles, accomplir quelques menues corvées indispensables, sans me mettre la pression... Ai-je besoin de préparer ma participation à l'expo du groupe dès le début de juin? Faut-il que je prenne une part active dans d'autres associations encore, ce qui m'impose de jongler avec des délais qui approchent dangereusement?...

La pression, oui. Celle de me sentir encore vivante.

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Sur les traces d'un dîner improvisé

15 Avril 2016, 19:26pm

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Publié par Flora bis

Sur les traces d'un dîner improvisé

J'aime les dîners improvisés... Souvent, ils sont les plus réussis. De plus, pas vraiment "cordon bleu" mais plutôt perfectionniste, je n'ai pas ainsi le temps de tergiverser, hésiter, cogiter - comme tout Balance qui se respecte - au casse-tête du menu et aux angoisses qui l'accompagnent d'être à la hauteur!

Là, où je prends le plus de plaisir, c'est la composition des invités. J'aime réunir des gens, à organiser des rencontres, surtout quand j'ai le sentiment qu'elles réservent des échanges intéressants, enrichissants, de belles découvertes pour les uns et les autres. Je connais des personnes qui gardent jalousement leurs amis, de peur de se retrouver abandonnées, les amis séduits par d'autres. Je suis dépourvue de ce sentiment crispé; je pense qu'élargir le cercle des amis ne nous en prive pas, bien au contraire: chacun s'en trouve enrichi. J'aime les ambiances simples, sans "prise de tête", chaleureuses où la gaieté se mêle à des sujets graves et chacun a envie de s'exprimer.

Le dîner du mercredi soir était de cet ordre-là. On avait envie de se connaître mieux, de tisser des liens: nouveaux pour certains, familiers mais plus approfondis pour d'autres. Le lendemain matin, deux bouquets de tulipes, une jolie boîte et quelques madeleines témoignaient encore de l'ambiance de la veille, avec les vagues de chaleur dans le coeur.

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Le nu, mon "paysage" préféré...

7 Avril 2016, 17:41pm

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Publié par Flora bis

Le nu, mon "paysage" préféré...

Cela fait presque 40 ans que je dessine des nus. J'ai rencontré cet exercice lors de notre séjour à Berlin (1976-82), dans l'atelier d'un peintre que j'ai fréquenté pendant 3-4 ans. Jusque-là, le visage humain a été mon sujet de prédilection mais le corps restait habillé, chargé de nombreux tabous de notre éducation. Le corps qu'il fallait cacher, au risque de se couvrir de honte...

Quelle découverte extraordinaire libératrice! J'ai trouvé mon "paysage", ma "nature morte" bien plus intéressants: l'Humain. Les corps sans fard, sans déguisement, sans masque: rien pour dissimuler les imperfections, les ravages de l'âge... Une école extraordinaire de la vie.

Mes "nus" n'ont rien d'érotique ou provocateur. Cela ne m'intéresse pas. Ce que je voudrais transmettre, c'est une certaine vérité, la mienne, de tolérance et de respect ou même, au cas échéant, de compassion envers l'humain, dans sa diversité et parfois dans sa déchéance. Avec un peu de sérénité teintée par moments de mélancolie, qui me donnerait envie de vivre encore un peu...

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Printemps

30 Mars 2016, 17:50pm

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Publié par Flora bis

"Un seule printemps dans l'année... et dans la vie une seule jeunesse"

(Simone de Beauvoir: "Mémoires d'une jeune fille rangée")

 

Gros scandale en janvier 2008: Le Nouvel Observateur publie en couverture une photo de Simone de Beauvoir nue, de dos, devant la glace d'une salle de bain... Les indignés crient au scandale, les féministes réclament la vue des fesses de Sartre en compensation!

Abonnée à l'hebdomadaire, je me souviens très bien de cette couverture. Et je dois avouer qu'elle m'a enchantée: je ne connaissais de Simone que des photos de la dame vieillissante, austère avec son turban suranné, compagne inséparable, puis statue (à peine) vivante de la "veuve" éplorée de Sartre... Tout d'un coup, le galbe impeccable et insoupçonné d'une jeune femme transforme la statue en une belle créature de chair et d'os, débordant de séduction!

J'apprends l'histoire de la photo: elle a été prise en 1952, à Chicago, par Art Shay, un photographe américain, alors simple stagiaire, qui ne connaissait ni de près ni de loin la légende du couple Sartre-Beauvoir... Il savait seulement que la maîtresse frenchie de son ami, l'écrivain fauché Nelson Algren, cherchait à pouvoir prendre une douche chez lui... Il n'a pas pu résister à la vue d'une belle jeune femme devant sa glace, qui avait pris soin de laisser la porte de la salle de bain ouverte...  

Et voilà que la photo "scandaleuse" nous ramène dans cet unique printemps qu'est la jeunesse fugitive de notre vie, dans sa triomphante beauté...

PrintempsPrintemps

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Une journée au salon du Livre de Paris

21 Mars 2016, 12:13pm

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Publié par Flora bis

Une journée au salon du Livre de Paris

Cela fait 4-5 ans que je ne suis pas retournée au Salon du Livre de Paris.

Pendant 10 ans, jusqu'en 2009, je passais sept jours sur le stand de la région Nord-Pas-de-Calais, pour faire connaître - et vendre - notre revue "Hauteurs" et pour échanger avec les éditeurs de la région. En 2009, après un ultime passage au Salon, j'ai décidé de tout arrêter. Personne n'a voulu reprendre le flambeau et l'énorme charge de travail...

Tout a "rapetissé" dans le Hall imposant: le nombre d'éditeurs, la surface occupée par chacun, le nombre de jours ouvrables: quatre au lieu de sept et même le nom: "Livre Paris". Le stand régional héberge aussi la Picardie, englobée désormais dans la région "Hauts de France"... Des "anciens", il ne reste presque personne, de petits nouveaux ont poussé, témoignant de la vivacité des initiatives un peu folles que représentent les envies de fonder une maison d'édition...

Je suis passée du camp des éditeurs dans le camp des "écrivants", sans chercher pour autant - du moins à ce jour - un éditeur. La masse des livres, s'amoncelant PARTOUT, me découragerait plutôt! Que de papiers, que de noms, inconnus pour la plupart, persuadés d'avoir quelque chose d'impérissable à dire, à vouloir partager!... Pourquoi en rajouter un de plus?

Puis, une fois rentrés à la maison, on se remet à l'écriture, à ce plaisir si jouissif qu'on aurait tort de s'en priver!

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Un beau dimanche...

14 Mars 2016, 12:12pm

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Publié par Flora bis

photo: Claire Debay
photo: Claire Debay

Apparemment, presque tout le monde a déserté hier les écrans de télé et d'ordinateurs... Bon signe, me disais-je en faisant comme tout le monde: partie avec des amies sous le drap tendu d'un bleu immaculé du ciel printanier, sous un soleil aveuglant tellement inhabituel qu'on n'y croit qu'à moitié!... Merci à l'anticyclone qui repousse l'humidité ordinaire, cadeau des Îles britanniques!

Quel beau dimanche! Nous nous retrouvons dans la salle d'exposition de notre amie Claire D. qui a sélectionné une bonne trentaine de ses photos superbes, prises à toutes les saisons dans les environs de Mons. Ce n'est pas la région la plus touristique de l'Europe: la Wallonie désertée de ses mines et de ses usines métallurgiques qui constituaient jadis sa principale richesse, souffre de la crise. Les photos de Claire, prises au bout d'un temps infini d'embuscade assise ou allongée dans l'herbe, guettant le moment fugace de l'apparition de la Beauté, unique et instantanée, du chevreuil surgissant, les oreilles dressées avec méfiance, dans le cercle dorée de la clairière; de l'oiseau minuscule se balançant sur l'épi de blé; l'aube pointant au-dessus du champ hivernal; ces arbres dénudés et solitaires attendant la saison des feuilles... ces photos montrent que la beauté est partout; il suffit de la voir et de la saisir...

Nous avons poursuivi avec un bon repas moules-frites dans un petit restaurant sympathique puis terminé chez des amis, incapables de nous rassasier du soleil qui s'en allait peu à peu parmi les arbres du jardin...

Un beau dimanche...

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Journée des Femmes

9 Mars 2016, 11:44am

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Publié par Flora bis

Journée des Femmes

Il serait peut-être temps de descendre de mon petit nuage où j'étais perchée depuis lundi soir...

L'invitation à cette soirée de bienfaisance d'une association de femmes actives, je la connaissais depuis quelques mois. A l'occasion de la Journée Internationale des Femmes, j'ai été censée, en compagnie d'une autre peintre et d'une écrivain-historienne et de cinq musiciennes, agrémenter le cadre et illustrer le programme, représentant des femmes qui créent...

J'ai donc accroché huit de mes dessins sur les cimaises de l'Avant-Scène de notre théâtre le Phénix (habitué à faire des expositions). Cependant, comme les organisateurs avaient estimé à l'époque mon parcours "atypique", j'ai été invité à l'exposer également, en 10 min. maximum, afin de pas fatiguer l'attention du public qui de toute façon, lâcherait l'affaire au-delà de ce délai.

Pas de problème, ayant l'habitude de prendre la parole en public depuis longtemps, je peux improviser, calibrer mon discours selon l'auditoire. Comme j'ai été présentée partageant mon temps entre l'écriture et dessin, j'ai décidé au dernier moment d'imprimer 2 pages pour illustrer et terminer mon propos.

Une bonne soixantaine de personnes remplissaient la salle. J'ai pris la parole dans le discret bruissement des conversations et des couverts. Progressivement, un silence palpable s'est installé.

Ces deux pages ont été écrites il y a une bonne dizaine d'années. Le début de l'écriture pour moi, peut-être bien. Je me souviens vivement de mes sensations d'alors, de m'être abandonnée avec confiance au pouvoir des mots: "Comment faire pour qu'un monde ressuscité très personnel ait un intérêt quelconque pour autrui? Qui plus est dans une langue d'adoption, invitée à être capable de traduire les sensations premières de l'enfance, le parfum particulier des acacias en fleurs un soir de printemps ou celui de l'herbe folle au bord du chemin, après l'averse... Ce parfum est celui d'un pays, celui d'une enfance. Et chaque pays, chaque enfance a le sien comme nulle part ailleurs."

Submergée des impressions ressuscitées alors, les mots affluaient irrésistiblement pour traduire le plus justement possible les strates enfouies des commencements... J'ai le souvenir d'une certaine ivresse première des mots, il y a dix ans.

J'ai dépassé le temps initialement imparti. Le silence profond, l'émotion à fleur de peau m'ont surprise. J'ai vite regagné ma place sous les applaudissements généreux.

Beaucoup de monde sont venus me parler après. Non seulement ils n'ont pas trouvé l'intervention trop longue mais ils ont regretté qu'elle ait prit fin...

(illustration: mon portrait par ma petite-fille Lucie, 10 ans)

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Attirances et psychanalyses

19 Février 2016, 17:56pm

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Publié par Flora bis

Attirances et psychanalyses

J'ai déjà pensé que je serais une proie facile pour la psychanalyse... J'y arrive presque moi-même, admettant qu'il doit y rester quelques zones d'ombres à explorer. J'aimerais même que l'on en éclaire quelques unes pour comprendre d'où viennent les menus mystères. Mais ai-je vraiment envie de découvrir tous les arcanes du destin?... Il en faut, des coins de voiles à soulever...

On pourrait, par exemple, examiner pourquoi on se sent soudain très attiré par l'univers de tel ou tel écrivain ou peintre... Attirance qui disparaîtra pour laisser la place à un autre univers avec lequel on se sentira plus en adéquation. Cela doit refléter des changements mystérieux survenus en nous, plus ou moins à notre insu.

Je me souviens des étapes successives de mes attirances en peinture. Lycéenne, El Gréco me fascinait, avec ses figures étirées dans l'exaltation mystique (alors que moi-même, je me détachais de la foi), ses couleurs vives et contrastées. Sans doute, la tension dramatique qui s'en dégageait faisait résonner une corde sensible en moi. Suivait Modigliani avec ses portraits et ses nus sensuels et en même temps simplifiés jusqu'à l'essentiel. Je me dis que cela devait correspondre dans ma vie à une époque dominée par l'envie d'aller à l'essentiel en supprimant les détails inutiles. Par la suite, j'ai découvert Egon Schiele qui me subjuguait par son courage et sa ténacité d'explorer l'humain jusqu'à l'extrême, sans oublier son prodigieux talent de dessinateur. Un besoin de lucidité dans l'apprentissage de la vie... mais à l'âge adulte bien entamé. Il me laisse toujours éblouie.

Et maintenant? Je n'ai plus un seul "élu" pour admirer. J'en ai plusieurs, des univers disparates, parfois hétéroclites, sans être forcément "adoubés" par un renom universellement reconnu. Serais-je arrivée à me détacher de toute injonction pour assumer enfin mes désirs et mes contradictions?

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Valentin, Valentine

13 Février 2016, 13:09pm

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Publié par Flora bis

Valentin, Valentine

Depuis des jours, voire des semaines, St-Valentin envahit le monde de la pub'! Jusqu'à l'indigestion! Cette effervescence insistante est nécessaire pour susciter le goût de la fête, obliger les couples, débutants ou endurcis, à marquer leur attachement indestructible, réel ou espéré. Par là-même, enfoncer les autres, les solitaires, dans leur détresse d'exclus du cercle magique des gens heureux...

La solitude me tient compagnie depuis presque dix ans. Même choisie, elle peut s'avérer pesante, bien sûr. Cependant, je ne suis pas jalouse de ceux qui vont fêter demain: au contraire, je suis contente pour eux, car le bonheur est toujours bon à prendre là où il se niche!

Marquer cette date ne faisait pas partie de nos habitudes: trop insistant, comme les autres jours inventés assez récemment, afin de combler un creux commercial. Il faut bien booster les chiffres d'affaires des fleuristes, des marchands de petits cadeaux, de préférence de couleur rouge et en forme de coeur (même les marmites Creuset s'y mettent!), des vendeurs de chandelles, de sous-vêtements affriolants et les chiffres des restaurateurs!

Pour un jour, une soirée, les couples mettront leurs habits de fête, au propre et au figuré. Ceux que les années n'ont pas encore usés et pour qui le quotidien n'a laissé que des cicatrices superficielles, resserreront les liens et jetteront vers le passé un regard de satisfaction heureuse et considèreront l'avenir avec confiance. D'autres préfèreront ignorer l'échec amer de leurs illusions et passeront le jour scintillant sous un épais silence...

Pour moi, ce sera un dimanche comme un autre.

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La magie de la correspondance

6 Février 2016, 18:01pm

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Publié par Flora bis

Ce matin, je suis tombée sur une lettre de Franz Kafka, extraite de sa correspondance avec Milena Jesenska, sa traductrice, de 14 ans sa cadette. 149 lettres en 10 mois, entre deux rencontres. Le séjour de Kafka dans un sanatorium où il soigne sa tuberculose met de la distance entre eux que les lettres tentent d'abolir.

Impossible de ne pas replonger dans un passé - le mien - qui semble déjà à plusieurs années lumière, où les portables, les SMS et les e-mails n'ont pas encore envahi notre communication... J'ai toujours mené une intense correspondance avec famille, amis et amoureux. Des pages et des pages noircies, écrites avec soin selon la relation qui me liait aux protagonistes. Un pur plaisir pour moi, la plupart du temps, sauf en cas de rupture, de séparation...

Je garde avec moi quelques boîtes remplies de ces lettres qui n'ont pas pris une ride et me ramènent à des décennies en arrière, me rajeunissant dans l'âme par le même sortilège. (Hélas, je ne possède pas celles que j'ai écrites.)

Je me suis demandé ce matin, en quoi consistait la magie de ce "trafic épistolaire"... Certainement, le temps jouait un rôle décisif dans cette sorcellerie, pour utiliser le mot de Kafka. Des jours d'attente, interminables. Le petit clic de la boîte aux lettres, longtemps guetté. L'enveloppe palpée, tournée entre les doigts, l'écriture familière qui, déjà, provoque le frisson délicieux car elle recèle la trace de la main de l'être aimé...

On se cache pour l'ouvrir car il est impensable que quelqu'un puisse surprendre cette intimité tant désirée... On plonge dans la lecture et le monde disparaît alentours...

On lit et relit plusieurs fois, laissant des intervalles s'écouler... Car il ne faut surtout pas répondre à chaud. Ces relectures permettent de mûrir la réponse, lentement, comme les fruits qui se gorgent de soleil...

Pour répondre, on s'enferme à nouveau dans le cercle magique; plutôt, on n'en sort pas... "L'amour, c'est que tu es le couteau avec lequel je fouille en moi", dit Kafka. Sans aller jusqu'au couteau, les mots, la distance permettent aux fantasmes de bâtir de merveilleux châteaux dans les brumes de l'imaginaire avec une audace que la réalité immédiate et crue rendrait impossible!

Il semblerait que notre époque pragmatique ait tourné le dos à ce genre de romantisme chronophage! Tout est à l'accéléré, un speed dating vous laisse peu de temps pour "conclure", peu de place aux fantasmes. Certaines applications sur le portable rendent possible la localisation d'un partenaire compatible et disponible à proximité si l'on a une demi-heure à perdre...

Alors, je retourne à mes vieilles lettres précieusement conservées et laisse à Kafka le soin de conclure dans une de ses lettres à Milena:

"C’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme croît sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut appeler à témoin. (...) Ecrire des lettres c’est se mettre à nu devant des fantômes ; ils attendent ce geste avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. " (traduction: A. Vialatte)
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