Immuable
Agathe aime les cimetières. A l'ombre des saules pleureurs, l'apaisement chasse le sordide, les bruits et les vapeurs
nauséabondes de la ville sont filtrés par les hauts murs. A chacun de ses rares passages dans sa ville natale, Agathe fait le pèlerinage sur les tombes de ses ancêtres comme pour aller à leur
rencontre et à celle de son passé.
Elle refuse la proposition de sa mère de l'accompagner. Elle ne veut pas être distraite, agacée par son babillage incessant, par son agitation autour des tombes, à désherber, à changer l'eau croupie et les fleurs dans les vases, à les distribuer à chaque défunt selon ses mérites, comme les bons points à l'école.
Agathe cherche la rencontre non parasitée, d'âme à âme. Sous les dalles, elle a besoin de se représenter les ossements, la poignée de poussière pour que sa mémoire puisse restituer les figures vivantes qui jadis peuplaient sa vie. Il n'y a qu'ainsi qu'elle peut imaginer son propre parcours sous forme de demi-cercle dont elle entame la partie descendante. C'est ainsi que les choses rentreront dans l'ordre, sans révolte inutile, suivant le cours immuable de la vie. Faire partie de l'immuable la rassure.
Sur une pierre, elle reconnaît, surprise, le nom de Véronique, une camarade de classe. Dix ans déjà qu'elle poursuit sa lente métamorphose, scellée sous le marbre. La quarantaine... Elle était une des plus belles, des plus intelligentes. La mémoire ressuscite ses yeux verts et ses longues tresses jusqu'à la taille qu'elle n'a jamais coupées.
A treize ans, coup de foudre pour Johann, beau garçon du même âge, devenu plus tard la star de l'équipe de football locale. Ils ne se sont plus lâché la main. On les observait à la dérobée, mi amusés, mi-attendris par ces années de tacites fiançailles à toute épreuve. Ils avaient toujours l'air ailleurs, un peu sonnés, un peu enfiévrés dans leur bulle, indifférents au monde alentour.
Les études terminées, ils se sont mariés, ont eu des enfants. Une vie sans histoire... jusqu'à ce nom sur la pierre brutale.
Agathe reprend le chemin de la sortie. Une silhouette athlétique lui barre le passage, balançant son arrosoir à bout de bras. Johann. "Véronique... dix ans déjà... Non, je vis seul... Comment veux-tu...?"