Emmi néni, ma prof de dessin enthousiaste m'a présentée à un peintre qui avait sa petite renommée et qui dirigeait un atelier pour adultes le soir, dans la ville voisine. Pour ma plus grande joie, nous continuions le thème de la figure, souvent avec des vieilles personnes comme modèles. Je travaillais vite. La plupart du temps, j'ai entièrement fini trois portraits, pendant que les autres peinaient encore sur le premier. L'usage de la gomme était proscrit. Cela m'a grandement initiée à la concentration accrue, à la virtuosité du regard et son accord avec la main.
A 13 ans, j'étais la plus jeune de l'atelier. Les compliments du maître me plongeait dans un délicieux embarras: j'en étais avide et j'avais du mal à les encaisser. Les années écoulées depuis n'y ont rien changé...
A la fin de l'année scolaire, nous exposions nos œuvres dans la maison de la culture qui trônait au milieu du bourg, à deux pas du monument aux morts de la guerre 14. A chaque fois, je raflais les premiers prix, des blocs de dessin que je humais avec avidité. Le peintre de la ville voisine que je viens d'évoquer, s'est déplacé pour donner plus de solennité à la remise des prix et je me revois rougissant tandis qu'il prend ma tête entre ses mains pour déposer un baiser sur mon front...
Inlassablement, Emmi néni nous faisait découvrir les expositions dans les grandes villes des environs, et mon goût pour les musées date de ce temps-là. J'y entre toujours avec l'envie et l'excitation de la découverte, avec une certaine ferveur aussi, comme d'autres entrent dans les cathédrales: partager l'inspiration, la vision des artistes, partager un genre d'égrégore qui parcourt les sens...
Je pense à lui, dans la cohorte des « discrets ». Je ne sais même pas quand il a déserté sa place, s'éclipsant sur la pointe des pieds. Un taiseux. Sa vie faite de renoncements. Depuis la naissance, sans doute.
Je le côtoie, témoin doux et souriant, presque muet. Je l'observe, j'essaie de le déchiffrer un peu. Juste un peu... Les discrets perdent rapidement le peu d'intérêt qu'ils parviennent, tant bien que mal, à susciter. Sa casquette ne le quitte que pour la nuit. Le plus souvent, il porte un grand tablier bleu pour protéger ses vêtements, comme les hommes de la campagne. Sa démarche de «faucheuse» nécessite un appui, une canne, une bicyclette, le modèle pour femme, car il ne pourrait pas enjamber un vrai vélo d'homme. Moue de dépréciation, sourire méprisant, pensée tellement sonore qu'on l'entend... Son assurance, son amour propre en prennent un coup à chaque fois. Tant pis. A l'époque, pas de soutien psychologique pour les ratés, on les tolère, tout au plus. D'où vient son handicap ? De la naissance ou de l'enfance ? Il est l'aîné de six enfants.
Il se marie tardivement. Sa femme lui a été recommandée, une petite chétive, à moitié sourde à cause d'une tante qui, lui voulant faire perdre le goût de l'entêtement, avait un peu appuyé sa gifle... Les lèvres serrées, l'un est aussi peu porté sur les choses de la chair que l'autre. La méprisant même, faute de mieux. Un grand lit le long du mur, occupé par la femme et l'enfant, cette barricade contre l'intrusion du mâle. D'ailleurs, celui-ci n'est pas très entreprenant, comme résigné. Ayant accompli sa tâche, désormais devenu inutile, il est relégué sur la couchette en contrebas. Le silence les enveloppe, chacun dans son monde opaque. L'enfant unique apporte un peu de mouvement et de sonorité dans cette vie en sommeil. Sa mère l'allaite jusqu'à ses deux ans. Elle arrive en courant pour réclamer le sein maternel et ses dernières gouttes de lait, jamais refusées, en dépit des petites dents pointues.
Lui, j'essaie de l'imaginer jeune ; l'a-t-il été au moins ?... Sûrement un enfant timide et obéissant, craignant les claques, essayant d'offrir le moins d'occasion d'en recevoir. On dit que son père avait été un tyran autoritaire, menant sa famille d'une main de fer. Je regarde sa petite-fille adorée qui tape sur la tête dégarnie de l'ancêtre sans provoquer la moindre protestation...
A l'école, il devait être aussi effacé, terrorisé à l'idée d'attirer l'attention. Le silence demeure comme seul refuge, quelque part dans l'arrière-cour, parmi les animaux, vaches et chevaux, à l'abri. Les instantanés de la mémoire me le restituent, la peau tannée par le soleil, les bras maigres aux muscles durcis par le travail qui ne cesse que le soir. Là, il prend le frais sur la véranda, assis très bas sur un tabouret fabriqué maison. Après, il ne reste plus que le sommeil comateux de fatigue qui comble la place des rêves érotiques...
Un jour, il se fait attaquer dans la rue, la nuit tombée. Un coup derrière la tête. Son agresseur disparaît, le laissant dans le coma. Il survit. Il ne dénoncera jamais son frère cadet, jaloux d'un bout de vignoble en héritage. Les bons, les discrets sont incapables de rendre les coups...
La Saint -Valentin... Je pense que même si j'avais eu l'occasion de la fêter encore (comme nous n'en avions pas l'habitude), j'aurais dû refuser restaurant et autre rituel dans l'état de fatigue qui est le mien. Cela ne me réjouit point...
Néanmoins, je suis allée jusqu'à la boulangerie du coin pour acheter du pain frais. A la vue de la foule de gâteaux de toutes tailles, en forme de coeur comme il se doit, j'ai succombé à celui-ci, avec une délicieuse mousse de poire et glaçage caramel (j'ai un faible pour le caramel sous toutes ses formes...).
Alors, j'ai une pensée réjouie pour tous les amoureux! Ce sentiment est un vrai cadeau de la vie mais qui est aussi source de tant de tourments!... Je plains sincèrement les personnes qui constatent, au crépuscule de leur vie, qu'elles ne l'ont jamais rencontré. Leur existence en a été surement plus tranquille mais moins accomplie.
Avec le temps, lorsque l'incandescence laisse sa place à la braise, les vieux amoureux se tiendront la main devant la cheminée pour se réchauffer encore à la chaleur apaisée du souvenir...
La mémoire est un travail, dit Boris Cyrulnik. Je le sens bien. Quelques heures de plongée archéologique de la sorte et je suis épuisée comme si je remontais du fond de la mine! Je puise dans mes entrailles, je gratte, j'érafle, je creuse... Ma tête est dans un étau... A quoi sert cette torture ? A qui profite-t-elle ? L'expression « ça me prend la tête » est très juste. Je fais cette auto-punition pour me sentir mieux après. Et ce n'est même pas dans un espoir narcissique puisque personne ne le lira... Abnégation, oui. Plaisir post-torture, nettement.
Je fouille ma mémoire, dans le désordre... Je tente de réveiller mes fantômes... Ils étaient si familiers, si éternels... Ils semblaient indestructibles, inamovibles. Certains occupaient plus de place que d'autres. Les plus discrets, plus effacés, plus ternes se sont éclipsés, dociles, sans réclamer plus d'égard dans les regrets des survivants. A quoi tient cette sorte de longévité? Sans doute à l'espace que l'on occupe de notre vivant dans la vie des gens. Les casse-pieds, les emmerdeurs, les salauds nous envahissent autant que les saints, sinon plus.
J'ai accompagné quelques uns dans la souffrance de la fin. Je ne pouvais m'empêcher de penser en les regardant : « tu es bien là, réel(le), tu souffres, tu penses, on échange des mots et des émotions sans paroles et bientôt, il ne restera rien de toi, rien de matériel, de sûr et palpable, rien que des souvenirs immatériels, de la mémoire changeante et incertaine... »
Toutes ces épreuves dont je suis témoin, me consument à moitié. Elles me reviennent à la figure comme une avalanche. Contrairement à mon père, à mon frère, partis sur la pointe des pieds, discrètement, laissant un vide douloureux mais dépourvu de cette image de souffrance crue. Avec plein d'égards pour moi, dans leur cercueil hermétiquement scellé bien avant mon arrivée.
Dois-je ressusciter les fantômes du passé ? Ces éléments mouvants ou immobiles de mon passé que je me figure, la plupart du temps, comme une scène où se déroulera ma vie... Il y a des figurants en attente de mon signal pour s'ébranler... L'éclairage est plein, tous les projecteurs allumés sur une ambiance solaire, alanguie de chaleur estival...
"(...)Le tourment est loin d'être apaisé: il va et vient, tourne en rond comme de l'eau sale, charriant les détritus de la crue violente et inattendue... Il menace de lui arriver jusqu'au menton, jusqu'à la bouche pour le noyer.
Toujours, les images surgissant du néant. Il suffit de les dépeindre. Il suffit... Cependant, il manque toujours un détail: ce n'est pas de la photo. Au lieu d'appuyer sur le déclencheur, il faut extraire les mots de ses entrailles, creuser toujours et de plus en plus profond. Pour atteindre la quiétude.
L'inspiration se traduit souvent par un besoin sourd et lancinant, impérieux qu'il faut laisser s'exprimer. Forcer même parfois. Sa petite vie qui lui semblait étriquée, presque un enfermement, une fois menacée devient un havre précieux où il peut imaginer atteindre le terme de sa vie. A condition de pouvoir mener à bout ce qui pourrait en réaliser le sens. Sans même savoir forcément si cela deviendra autre chose qu'un acte solitaire enfermé dans une bouteille larguée au hasard des vagues des événements. Plus tard, il conviendra organiser tout cela car l’organisation, même hasardeuse, lui conférera un sens supplémentaire.
Que veut dire "réussir"? Être reconnu, oui. Par qui? Par ceux qui l'aiment, bien sûr. Reconnu aussi par ceux qui ne le connaissent pas vraiment: d'eux, il peut espérer un peu d'objectivité et surtout, de compétence impartiale.
Soif de revanche de l'éternel dilettante? Condamné au dilettantisme désormais éternel, par son inertie, sa paresse et peut-être, qui sait, par son manque de talent, tout simplement. Il ne le saura sans doute jamais... Et alors? Dans le Néant, cela ne le concernera plus; cela n'excitera même pas les survivants... Ce serait toutefois amusant de savoir... Depuis son urne qui trônerait sur la cheminée.
Il n'a aucune envie de reconnaissance superficielle et médiatique, être traîné de plateau en plateau parmi le people "kleenex" éphémère, pressé comme un citron et jeté à la poubelle aussitôt... Avec le temps, il déteste de plus en plus le superficiel, n'ayant de l'attirance que pour de l'authentique, du vrai... Serait-il devenu péremptoire? Il s'agit plutôt d'un besoin d'être au plus près du sens... De s'éloigner de l'à peu près.
D'où vient ce besoin de plus en plus fort de se calfeutrer à l'intérieur - à l'intérieur de lui-même? - de se rouler en boule dans une attente stérile ou alors, de s'approcher timidement de l'écriture, sur papier ou sur clavier, et de se jeter dans cette euphorie des mots, sans limite, la seule liberté qu'il ait connue...
Même des règlements de compte déguisés doivent muer comme des serpents, laisser leur peau primitive et s'habiller de peau neuve : il n'y a que le serpent qui demeure le même, il a juste grandi...
Le passé remonte par volutes de parfum, agréable la plupart du temps. Comme si la perception primordiale des odeurs précédait toutes les autres et qu'elle s'effaçait la dernière, comme une preuve ultime de notre animalité. Mais comment rendre ce souvenir par des mots? Comment faire sentir les saules au tronc tortueux, à l'aspect de momies desséchées qui, miraculeusement, donnent naissance à des branches frêles, au vert tendre, une fois le printemps arrivé? Soudain, cette indescriptible tiédeur de l'air, dans laquelle on a envie de fondre, et dans laquelle on avance, les narines frémissantes, pour se remplir des odeurs païennes de l'éveil de la nature...
Petit paragraphe parfois, plus long à d'autres moments, l'édifice monte petit à petit, selon le temps ou l'inspiration.... Restera-t-il inachevé?... Disparaîtra-t-il dans un bug banal ou planétaire? Qui peut le dire?... Il vaut petit-être mieux ne pas le savoir. (...)"