Activités, festivités intenses... Les derniers jours de novembre, les 27-28, sont respectivement les jours d'anniversaire de Gilbert et de notre fils. Ce dernier a failli venir au monde le soir où nos amis s'étaient réunis pour fêter l'anniversaire de son père. Le champagne a dû rester au frais et nous, avec un léger trac au ventre, partis vers l'hôpital militaire français des forces alliées d'occupation de Berlin-Ouest... Il est né le lendemain, en début d'après-midi.
C'était il y a quarante ans. Pour moi, le sentiment d'un petit miracle demeure.
Notre relation à notre corps... Drôle d'histoire. Ce corps qui change en permanence, depuis sa conception jusqu'à sa mort. En interaction perpétuelle avec l'esprit, substance immatérielle impalpable et si présente pourtant, jusqu'à ce que la mort du corps n'entraîne son extinction.
Nous nous habituons aux changements continuels, à peine perceptibles de notre enveloppe, à son harmonie relative: deux yeux, deux oreilles, une paire de bras et de jambes. Une paire de seins...
Combien de fois je les ai dessinés, ces corps jeunes et vieux dont j'ai tenté de suggérer l'harmonie, dans une attitude souvent mélancolique. Rarement dans la souffrance. En abandon, à la recherche de l'accord, d'une sorte d'adéquation.
Comment faire la paix avec la rupture survenue dans cet accord relatif? Comment accepter la dissonance monstrueuse que votre propre corps vous jette à la figure?
Pourtant, il n'y a pas d'autre chemin, aussi tortueux soit-il. Apprivoiser. Accueillir l'enfant prodigue qui rentre au bercail, si dépareillé de la fratrie... Accepter que ce nouveau corps soit désormais le vôtre.
Ce petit coussin en forme de coeur m'accompagne, depuis deux semaines, jour et nuit. Surtout la nuit. Serré sous le bras droit, il amortit avec bonheur, la douleur brûlante.
Savez-vous, qui étaient les Amazones? Selon la légende, elles étaient des guerrières qui bannissaient les hommes de leur société et qui coupaient leur sein droit, afin d'être moins gênées pour tirer à l'arc en chevauchant.
Je n'ai jamais eu de velléité guerrière, ni d'animosité envers les hommes, pas plus que d'attirance pour le tir à l'arc. Même que j'ai une certaine méfiance pour approcher de près un cheval. Et pourtant, depuis le 27 octobre, je suis devenue une Amazone...
"C'est pour la bonne cause", m'a-t-on dit. Une question de vie ou de mort. Je le sais depuis bien plus d'un an.
Le plus difficile, c'est de faire face à ma nouvelle image. Je n'en ai pas encore eu le courage.
Les accessoires trompe-l'oeil sont là pour duper le regard des autres, pour ne pas choquer, pour ne pas inspirer de la compassion teintée de frayeur. Ils ne peuvent pas tromper le mien.
Je dois affronter un deuil.
Deuil de quoi, deuil de qui?... De cette jeune femme qui restait si obstinément, si insensément ancrée dans ma tête...