Le blog de Flora

microfictions

La révolte de Saint-Bernard * (micro fiction)

4 Juillet 2023, 11:56am

Publié par Flora bis

      "...La sonnerie retentit sur la porte d'entrée. Je viens de m'installer dans mon unique fauteuil, avec le livre à la couverture bleue nuit. Il me faisait de l'oeil depuis ce matin : une tentative d'évasion!

    Mon vieux réflexe de Saint-Bernard m'incite à aller ouvrir, cependant, je reste clouée à ma place.  Cela ne peut être qu'elle! Après tout, de quel droit me dérange-t-elle à tout bout de champ, sans demander mon avis, piétinant la quiétude fragile que je décide enfin à m'offrir, cadeau rare, à moi seule? J'ai réussi à ignorer les devoirs qui m'attendaient, cuisine, ménage, potager, chien à promener, tout ce que je m'impose pour éviter la noyade. La profondeur noire, opaque qui m'attire comme une promesse de délivrance de toute pesanteur, toute torture sophistiquée à petit feu. 

   Lâchez-moi la grappe, tous les casse-pattes du monde, avec vos histoires au ras des pâquerettes et ne me tirez pas vers votre néant! Qu'ai-je à cirer, à brosser, à battre, à secouer de vos jacasseries médiocres qui engloutissent le temps précieux qui reste de ma vie? Vos ragots de boniche effrontée, de fils ingrat, de mari acariâtre et impuissant qui de surcroît, ronfle toute la nuit? De vos jérémiades qui n'en finissent pas de tourner  -  exclusivement  -  autour de votre nombril décrépit?...

   Vous me prenez pour votre poubelle dans laquelle déverser les déchets de votre existence mesquine, vos lamentations égotistes, au lieu de vous regarder dans la glace. A la place de ce geste salutaire, vous préférez le rôle réconfortant de l'éternelle victime. Mais la victime, c'est moi. "

 

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Echappée belle * nouvelle microscopique

14 Avril 2023, 12:28pm

Publié par Flora bis

   "J'aimerais renaître demain, innocent comme il y a 55 ans. Juste 55 ans et 27 jours."

   Il le dit ainsi, prudemment, mesurant les conséquences désastreuses d'une telle franchise, d'un  tel abandon de contrôle. Comme c'est bizarre : depuis l'instant fatidique, il refoule le moindre désir, de peur d'attirer les punitions antiques de son enfance, des coups de règle sur les doigts ou des temps interminables à genoux sur des grains de maÏs...

   Elle l'a largué, quitté, abandonné... Elle lui a échappé, déserté sa place désignée par le destin, depuis toujours et pour l'éternité. Si elle le voyait, dans sa solitude de misère, se débattre avec le quotidien vulgaire où rien ne tourne comme il faut!... Où tout s'est arrêté, plus précisément. A force de ne pas y toucher, les objets et les problèmes s'amoncellent pour l'engloutir. Il s'y abandonne, se cadenasse, car les regards sont trop pesants. Même les miroirs sont brisés désormais. Sauf un, celui de la salle de bain. Il se le réserve pour l'ultime falaise. Le jardin au soleil, dans la brise venant de la mer qui ne cesse jamais de souffler.

   Il la voit, sur la balançoire, cheveux au vent, lui criant, triomphante: "Trop tard! Tu ne peux plus me tuer : je suis déjà morte..." 

Echappée belle   *   nouvelle microscopique

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Pénélope et les autres...

10 Septembre 2022, 18:05pm

Publié par Flora bis

   Les notes sur mes blogs devraient paraître avec régularité, autant que possible  -  c'est moi-même qui tente d'imposer cette discipline. Elle me réconforte, elle sert à maintenir une certaine cohésion entre les particules éparses de ma vie qui auraient tendance à fuir. Au rythme d'une contribution par semaine, ce qui signifie en réalité deux notes, une en français, l'autre en hongrois. Pour continuer à me sentir chez moi dans les deux langues.

   Jeudi soir, mon amie Muriel a rassemblé une vingtaine de personnes chez elle, à l'occasion de l'exposition qu'elle organise à l'Hôtel de Ville sur le thème de l'art du textile. Parmi les exposants, arrivés des régions différentes du pays, il y a des écrivains qui ont apporté des textes à lire pendant la soirée. Les autres participants ont été invités également à y contribuer.

   En cherchant dans mes archives, je suis tombée sur ce court texte, écrit en 2010. Il parle de toute sorte de fils à tricoter et de toiles diverses:

Pénélope

   J'aime le toucher de cette pelote, la volupté d’enfoncer mes doigts à l'intérieur avec une certaine rudesse jouissive... Couleur rouille, comme ma vie, au fond. Grosse laine, aiguille N°6. Ça va vite, surtout que je n'ai pas de modèle à suivre, ne regarde même pas ce que je fais, je n'en ai pas besoin. Le principal, c'est l'ouvrage qui avance. Il va en avoir besoin, avec l'arrivée des mauvais jours.

  Le morceau tricoté retombe sur mes genoux, m’enveloppe de sa chaleur réconfortante. Un rectangle qui ne cesse de s'allonger.

   Je ne quitte guère ce fauteuil, aussi délabré que ma vie. Par bonheur, les fils de la grosse laine me supportent comme une toile d'araignée savante. J'y demeure suspendue, je l'abandonne rarement, pour remonter aussitôt au centre de ma toile.

   Je ne guette aucune proie. Je serais bien embarrassée si un insecte volage et indécis finissait par s'y empêtrer. Comment ferais-je pour m'en délivrer? Que de tracas en perspective!

   Non, j'ai à faire, de toute façon. La nuit, le tricot se décompose comme par enchantement. Ainsi, dès l'aube, je peux me remettre à l'ouvrage. L'essentiel, c'est occuper les mains, fuir le désoeuvrement. Les mains au repos, quel non-sens, quelle absurdité! Inutiles, autant les couper. Faut-il donc apporter sans cesse la preuve de leur utilité afin qu'elles ne dessèchent et ne tombent, honteuses de leur stérilité.

   Il est parti, mon amoureux, lassé de se cogner contre le bloc de granite, impossible à tailler, rétive à la soumission. Pygmalion excédé par l'échec permanent de l'oeuvre de sa vie, épuisé par la résistance de son automate qui ne se laissait pas posséder. Posséder : une absurdité de plus... Je m'appartiens, c'est tout. Tout comme toi, mon amour. C'est pour cela que je t'ai laissé partir, en ouvrant la porte aux ambulanciers. Ils t'ont enveloppé dans le sac en plastique gris, à la fermeture éclair comme dans les séries télé.

   Vois-tu, je t'attends avec mon tricot chaud et doux, avec cette couverture qui protégera ton corps vieilli, abîmé. Sous cette apparence trompeuse, il n'y a que moi qui te reconnaîtrai.

© R. T. 2010

Pénélope et les autres...

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Clandestinité (micro-fiction)

29 Janvier 2020, 16:59pm

Publié par Flora bis

"Je savais que le bien comme le mal est affaire de routine, que le temporaire se prolonge, que l'extérieur s'infiltre au-dedans, et que le masque, à la longue, devient visage." (M. Yourcenar)

   Cela fait longtemps, depuis des siècles, depuis une éternité qu'elle porte ce masque, si familier... Logée à l'intérieur de sa carapace blindée, fabriquée par elle-même avec un soin minutieux, ajustée au fur et à mesure des nouvelles exigences ou des nouveaux pièges à éviter, elle finit par se sentir protégée derrière les sept cadenas du Secret. Le masque la fait paraître semblable aux Autres: elle peut jouer à la normalité. Finira-t-elle par y croire? Ou alors, se perdra-t-elle à ce petit jeu plus dangereux qu'il n'y paraît, sans savoir qui elle est vraiment. Quand les règles sont faussées dès le départ, comment reconnaître sa vraie nature?... 

   Elle s'habitue si bien à cette vigilance permanente qu'elle n'y pense même plus, excepté les moments où le signal d'alarme retentit pour rallumer les précautions d'usage : sourire et tenue de camouflage, vérification du masque, ainsi que les verrous de la carapace. Le plus souvent, tout est en place en une fraction de seconde. Parfois, très rarement, la panique la saisit et le sauvetage des apparences prend plus de temps. Frôlée par le souffle brûlant du danger, elle reste à terre un bon moment, immobile, jusqu'à sa recomposition miraculeuse.

   Se débarrasser du masque, quitter la carapace pour se mettre à nu, elle l'a fait une seule fois. Pour aller au bout de la normalité si convoitée. Il a répondu avec le mépris. Il a ri. Depuis, elle a regagné l'abri, verrouillé pour le reste de l'éternité.

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Histoire ancienne (micro-fiction)

24 Janvier 2015, 19:28pm

Publié par Flora bis

J'ai du mal à franchir le seuil de la chambre. Ce n'est pas charitable de ma part. Il a besoin de ma présence. Sans moi, il se sent perdu sur cet océan de souffrances. Je suis son ultime espoir.

Son corps émacié ne me rappelle que de très loin l'homme secret et imposant qu'il avait été durant les quarante-huit années où je le côtoyais. Il me faisait l'effet d'un roc de granite: aucune fissure, monobloc sans aspérité. Mes bras glissaient sans aucune prise.

Je vaque à mes occupations, devenues urgentes à me maintenir dehors. Je donne des graines aux poules, je rassasie les cochons, je m'attarde à les regarder se jeter sur la nourriture avec voracité... Je balaye la cour: tout est à sa place, rien ne traîne. Le soleil baisse à l'horizon, l'air tiédit et la poussière se redépose. Le jour s'étire de sa grande fatigue pour tomber bientôt dans la nuit noire.

Il faut que je rentre dans la maison. J'entends sa faible voix qui me supplie. Je fais un détour par la cuisine. La pâte à pain est en train de lever, le four à pain chauffe. Je remue la vaisselle pour ne plus entendre sa voix.

Je le revois, des années durant sur le chemin de la maison, solitaire, droit comme un hêtre. Des regards furtifs le suivent derrière les rideaux. Je décèle les susurrements méfiants et entendus sur son passage.

Ma mère est morte il y a longtemps. Je m'occupe de la maison toute seule. A quarante-huit ans, c'est de la routine, à l'économie d'effort. Chaque geste est bien rôdé, mes pensées peuvent s'évader librement. J'aimerais tant les suivre.

Nous sommes seuls désormais. Je sens sa fin toute proche. Cela fait trois jours qu'il agonise. Il me supplie de lui prendre la main.

C'est précisément le geste que je ne peux pas lui accorder.

Je passe le seuil de la chambre. Sa tête est enfouie dans le creux de l'oreiller, il respire fiévreusement et ses yeux sont immenses. Il tend les bras, deux branches desséchées de l'hêtre d'antan. “Pitié! Je ne peux pas m'en aller avant!”

Dans un geste d'ultime désespoir, je saisis le manche à balai et le pose dans sa main. Il ferme les yeux et sa respiration cesse, apaisée.

Je cours au four à pain et je jette le balai dans le feu. Je le regarde danser dans les flammes ravivées, jusqu'à ce qu'il retombe, consumé.

Mon père le sorcier.

© Rozsa Tatar

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Terre brûlée * microfiction

25 Novembre 2012, 18:24pm

Publié par Flora bis

images-1   Je l'ai tué, oui. Je n'avais pas d'autre issue. Prise au piège comme un rat. Des années de torture, physique et mentale. Je l'ai poussé dans l'escalier, il s'est empalé sur son couteau. Le couteau long et effilé avec lequel il me menaçait quelques minutes auparavant.

   Je ne sais pas si j'arriverai à reconstituer le puzzle qu'était ma vie avant... Avant quoi? Cela ne s'est pas déclenché d'un seul coup. Histoire banale de tant de femmes, de tous les âges et de toutes les conditions.

   Comment se fait-il qu'il ait trouvé, avec une précision instinctive et diabolique, toujours le même point pour taper? Laisser tomber son poing serré, façon "poing américain", entre les omoplates, sur les deux mêmes vertèbres... Ou alors, sur le crâne, maintenu par les cheveux, de l'autre main qui en arrachait des touffes... A genoux ou couchée par terre... En position d'esclave.

    La haine ou plutôt le mépris me brûlent encore le visage, par volutes successives qui montent. L'humiliation est une maladie durable dont on a du mal à se dépêtrer. Pas même au prix d'un "homicide involontaire"... Involontaire? Pas si sûr. Disons que j'ai saisi le coup de pouce du destin. Le dernier sursaut désespéré pour m'arracher du piège.

   Le jury m'a acquittée. Je reste une terre brûlée, aride à jamais.

© Rozsa Tatar

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Destin * microfiction

23 Juin 2012, 17:02pm

Publié par Flora bis

DSCN0160 Parfois, ça tient à pas grand-chose. A-t-on le temps de se rendre compte de l'approche d'un tremblement de terre qui modifiera le cours des choses et le lit de la rivière?... Cela n'avait pas l'air d'un tremblement de terre. Petite secousse sans importance. Un simple oui ou non, et la vie prend une direction radicalement différente.

   Il était un grand garçon maigre, grosses lunettes d'écaille sur le nez qui agrandissaient encore ses yeux tristes. A priori, non, il ne l'attirait pas. Elle s'est efforcée à lui adresser la parole, comme ça, par politesse et aussi par pitié pour sa solitude gauche dans la salle bruyante et surpeuplée.

   Il s'est ravivé d'un coup, réveillé de sa léthargie défensive. Le sourire l'embellit, s'est-elle dit avec le contrecoeur allégé. Et sa voix est agréable, chaude, comme ses mains qu'elle a vaguement touchées en le saluant. Elle a noté au passage les doigts effilés et les ongles soignés, ignorant les poils noirs et frisés qui dépassaient de la manche de la veste. Un mauvais point, tant pis.

   Son humour, oui. Inhabituel. Il a une belle bouche, a-t-elle noté au passage. Pour elle, ce qui comptait, c'était la bouche et les mains. Les yeux, le regard venaient après, avec un brin de méfiance. Les yeux scrutent, peuvent capturer. Ou mentir. Les mains, la bouche, promesses d'une autre communion qui se passe de mots, les yeux clos... Mais ce serait bien plus tard qu'elle aurait tenté d'analyser tout cela. Beaucoup trop tard, de toute façon.

   Le petit jeu de séduction. Sur ce terrain, elle se sentait dans son élément. Elle maîtrisait le dosage, son tableau de chasse était conséquent. Elle savait lancer l'hameçon et tirer sur le fil, le relâcher quand il le fallait et le poisson ne manquait jamais de mordre.

   Il semblait une proie facile et elle ignorait encore que ce serait elle qui tomberait dans le piège.  

© Rozsa Tatar

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Brouillon * microfiction

27 Mars 2012, 20:49pm

Publié par Flora bis

la-visite-copie-2.jpg De temps en temps, il faut bien se jeter à l'eau. Profonde. Sortir dans la rue, tête baissée, à quelque distance des passants, en évitant de les frôler. Ce serait indécent. Quelqu'un d'aussi bancal devrait se cacher pour ménager le regard des gens bien comme il faut.

   Parfois, on croit se souvenir du moment violent de son passage du milieu doux et aquatique à l'air libre, déchirant les poumons. Projeté dans le monde des normaux qui ont tout, bien formaté. Selon les modèles instaurés par eux.

   On passe son temps à essayer de se frayer un petit chemin. Un minuscule sentier, aussi tortueux qu'il soit mais qui avance quand-même. 

   Puis la rencontre. L'autre, son double, son image dans la glace. D'habitude, on n'aime pas son reflet, familier, on éprouve pour lui, tout au plus, de la miséricorde. Cela aide à se supporter. Mais un double en chair et en os, avec un regard qui entrouvre soudain les portes du monde.

   Dans la bulle de l'intimité. Verrouillée de toute part. Dans la bulle, avec son pareil. On peut se regarder, se toucher, sans crainte, sans retenue. Avancer dans cette prudente exploration avec précaution. Puis s'y jeter comme on se jette du haut d'une falaise. A la vie, à la mort. Pas de repli possible, pas de chemin de retour.

   Le médecin a dit: "Vivre, c'est possible, mais en couple, sans parler d'enfant, ça posera problème. Pour ne pas dire impossible, faut pas rêver..." Même pas rêver.

   A partir d'aujourd'hui, les rêves jusqu'alors étouffés dans l'oeuf, éclosent. Les interdits tombent, dans la tête et au dehors. Cela donne le tournis. Les stigmates visibles et honteux de la différence deviennent attendrissants, on peut même les caresser. L'autre prend en charge la moitié de la misère de l'existence. Ce brouillon qu'était la vie prend sa forme définitive, mis au propre, sans rature.

 © Rozsa Tatar

tableau: La visite, huile, R. T. 1993

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Un coup d'oeil dans le rétroviseur * micro-fiction

30 Janvier 2012, 17:28pm

Publié par Flora bis

Cela se passa le plus banalement possible, dans le taxi de Georges. Sarah, les cheveux ruisselants de pluie, se réfugia dans la vieille Ford arrivée miraculeusement sous les réverbères. Du chauffeur, elle ne perçut que le dos légèrement voûté et la chevelure grisonnante. Plus tard, dans les bouchons du périphérique, distraits, ses yeux se posèrent sur les mains qui tenaient le volant. Elle nota machinalement l'absence de l'alliance. Au même moment, elle saisit le regard dans le rétroviseur.

   Des mains énergiques et rassurantes qui tiennent la barre, sans tergiverser, sans se poser de questions inutiles... On peut s'y abandonner avec confiance, libérée des soucis passés, présents, futurs. Jouer un instant avec l'idée. Comme une vague envie de renouveler sa garde-robe. Un trouble inhabituel s'empara d'elle, une bouffée de fébrilité qu'elle n'avait pas ressentie depuis longtemps... Fuyant le regard insistant dans le rétroviseur, elle se détourna vers le flot anonyme des voitures.

   La pluie avait cessé sous les arbres de sa rue. Georges se précipita pour ouvrir la portière, Sarah le laissa faire, telle la baronne que l'on raccompagne chez elle. Comme par miracle, elle trébucha. Georges la rattrapa par réflexe, par envie aussi de la serrer dans ses bras.

   Elle jeta un rapide coup d'oeil vers la fenêtre du deuxième étage, cherchant machinalement  -  et avec un zeste de mauvaise conscience  -  l'ombre de son mari derrière le rideau. Personne. "Il est tellement sûr de me retrouver, pensa-t-elle, qu'il ne m'attend même pas." Elle revit la silhouette replète, les quelques cheveux restants, en bataille au sommet du crâne, les yeux enfoncés dans les coussinets de graisse, le pantalon de velours côtelé et le gilet avachi de grand-père avant l'heure, sans parler de l'accessoire le plus familier: la paire de charentaises éculées... "Il fait partie des meubles, du décor, au même titre que le plaid sur le canapé, songea-t-elle, élément inamovible que l'on ne voit même plus... Le dîner m'attend au coin de la table, en face de la télé. Ainsi, il ne sera même pas nécessaire de faire la conversation. Après, comme parfois, très rarement, à la suite du brossage des dents rituel, je me glisserai sous la couette, essayant d'éviter le bras distrait qui tentera de m'attirer vers lui..."

   Avec précipitation, elle remonta dans la voiture. "Où vous voulez", dit-elle.

© Rozsa Tatar

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Impossible retour (microfiction)

2 Décembre 2011, 09:33am

Publié par Flora bis

solitude-2.jpg  Toute la famille cotisa pour offrir à Armelle le voyage de sa vie. Elle n'avait jamais franchi les frontières du pays. A quarante ans, elle avait tiré un trait sur ses rêves d'adolescente, mari, enfants, promenade au bord de la mer, cheveux au vent, peau bronzée, exposée aux caresses du soleil... A d'autres caresses non plus, d'ailleurs.

   Sa vie lui convenait. Petite vie étriquée mais rassurante. Pas de vagues sentimentales, elle s'en était fait une raison et elle finit par trouver sa tranquillité enviable. Pas d'enfant à consoler, à soigner, ni à stresser des résultats scolaires, des retards et des absences. Enveloppée dans un silence apaisant, son appartement, son cocon, garni de livres et de tapis d'orient dont elle n'avait jamais vu les pays d'origine, la mettait à l'abri de tout soubresaut émotionnel. Les montagnes russes des émois lui arrivaient en seconde main, filtrés par les bruissement des pages de sa bibliothèque.

   Ce voyage pour Marmaris, elle le prit comme une violente intrusion dans sa tranquillité. De quel droit veut-on la sortir de son cocon? Elle n'avait jamais "découché". Imaginer une nuit sur un oreiller inconnu, dans des draps qu'elle n'avait pas repassés, sur un lit que d'autres avaient moulé avant elle! D'abord, où se trouve ce Marmaris?...

   Elle atterrit au bord de la mer sous un soleil que d'autres auraient appelé radieux. Elle pensait: implacable, la suite logique de l'intrusion. La pension qui l'hébergeait était tenue par une vieille dame et son fils. Une seule chambre d'hôte, un café vieillot mais d'une grande propreté. Même le sol était passé à la chaux, la blancheur épousant harmonieusement le bleu azur des portes et des fenêtres. L'aspect presque monacal de sa chambre la rassura un peu.

   Les premiers jours, elle posait ses balises, les poussant plus loin au fur et à mesure. Le petit village de pêcheurs plongeait dans la Méditerranée. Ciel et mer s'estompaient dans l'infini de l'horizon. Petit à petit, la méfiance d'Armelle céda aux caresses du soleil. Le soir, elle prenait son repas à la pension, avant de s'installer sous le figuier du jardinet, un livre à la main, savourant la douceur de l'air, les couleurs et les parfums exhalés par les fleurs fraîchement arrosées.

   Ce jour-là, le cinquième après son arrivée, subitement et un peu distraitement aussi, elle dut détacher les yeux de l'histoire torride de L'amant de Lady Chatterley. Un bras lui tendit une tasse de café fort. Elle émergea difficilement du roman, et ce bras musclé en constitua le prolongement. La peau hâlée du jardinier anglais, lisse qu'elle imagina douce et tiède... pour la première fois de sa vie, elle eut envie de la sentir sur la sienne.

   Un trouble inconnu l'envahit. Elle prit la tasse et sa main toucha celle de l'autre. Le regard tenace la força de lever la tête. Les yeux noirs reflétaient le même trouble, la main emprisonna la sienne. Le café brûlant se renversa sur sa robe légère... 

 

Épilogue: Armelle ne regagna plus jamais sa Normandie natale. Elle vit dans la petite pension de la côte turque qui reçoit à désormais une dizaine d'hôtes. La peau dorée d'Armelle s'épanouit sous les caresses insatiables de Nedim.

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