Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 29.

23 Août 2010, 15:56pm

Publié par Flora

   Deuxième étape de ma vaccination contre l'hépatite B. Quand la machine de La colonie pénitentiaire se détraque, elle n'écrit plus, elle pique. Le corps reste plaqué aux aiguilles ; il vomit du sang.

   Véronique, qui a retrouvé la parole et réparé la maquette, comme le plombier a colmaté la fuite et le peintre remis à neuf le plafond, me qualifie de "mythomane demi-solde, geigneur d'apocalypses miniatures". Je n'ai pas rêvé  ce myélome. Quand il évoluera, les autres seront contraints d'y croire.


   Clepsydres et sabliers présentent le même défaut : ne pas indiquer une heure mais un écoulement du temps. Ils supposent de connaître à quel moment précis débute le glissement du sable, l'écoulement de l'eau.Pour le déterminer, il faudrait disposer d'un autre instrument de mesure. Cercle vicieux.


   Quand elle lira ce texte, après mon enterrement, Ariane le trouvera sinistre. "Tu restes le nez dans tes bouquins. Tu ne sors jamais. Tu ne t'amuses pas. Si tu te convertissais, tu serais plus gai." J'ai lu Dostoïevski, Pascal, Claudel et Bernanos, littérateurs estampillés "chrétiens". Je n'ai pas l'impression qu'ils se tenaient les côtes. Sans doute consommaient-ils moins d'euphorisants qu'Ariane.

   Je me gave de tripes, de tête de veau. Je commande à mon boucher de la vache folle. Il me regarde avec des yeux bovins. A l'heure du dîner, les restaurants étaient pleins ; et si passant dans la rue je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l'hôtel de Balbec  quand des pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu'elle est plus résignée, plus noble, et que c'est d'un hochement de tête philosophe, sans haine, que prêt à repartir pour la guerre il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : "On ne dirait pas que c'est la guerre ici."

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Pour Bernard Giraudeau...

20 Août 2010, 21:27pm

Publié par Flora

bernard-giraudeau-cancer-sarkozy-etat-2-.jpgIl s'est éclipsé pendant ma courte absence, le 17 juillet dernier, alors que je l'avais écouté un mois plus tôt, dans un long entretien, dans lequel il distillait une sérénité qui transfigurait la gravité du sujet. Il y a des êtres nimbés par la grâce, dont le charme diffus ne peut laisser indifférent. La "belle gueule" aux yeux bleus du cinéma est devenu un visage marqué par les années et par la maladie aussi : ce cancer, cet ultime défi à sa mesure qui l'a transformé et qui lui a fait découvrir son vrai visage...

   Les hommages affluent. La plupart d'entre eux parlent de l'homme de théâtre, de cinéma, du marin, du baroudeur, de l'alpiniste de la vie. Je voudrais évoquer l'écrivain. Je viens d'acheter son dernier livre Cher Amour, paru l'an passé aux éditions Métailié. J'ai déjà goûté à son écriture précédemment. Avec ce livre, je découvre un styliste fin, instinctif : Giraudeau ne triche pas et par la beauté de son écriture, il distille une émotion à fleur de peau, légère et grave à la fois qui vous effleure avant de s'envoler. En voici un passage pour vous donner envie d'aller plus loin:

   "A propos de temps, je me souviens d'un jour où nous regardions une montagne, une immense paroi sculptée, au pied de laquelle vivait un arbre millénaire, seule, enraciné dans les failles. Nous ne bougions pas, silencieux. Machinalement vous avez regardé votre montre et les secondes ridicules qui vous échappaient. Vous étiez revenue à la réalité de ce petit temps étriqué sans beauté, sans ailes, un temps qui soudain a heurté la roche, le tronc rugueux, et s'est désagrégé, inutile. Alors vous avez caché votre poignet, vous êtes revenue dans l'éternité et les secondes se sont évanouies comme flocons de neige sur la pierre chaude. J'ai pris votre main, j'ai frissonné."

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Au soleil, encore un peu... (pastel, 2010)

18 Août 2010, 11:48am

Publié par Flora

au-soleil.jpg

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Miroir

16 Août 2010, 12:02pm

Publié par Flora

DSCN0137Ce miroir a 120 ans. Il appartenait à ma grand-mère : mon seul héritage... Je dévisage mon propre reflet sans parvenir à m'y habituer; pourtant, je l'examine tous les jours, depuis plus de 90 ans. Il est vrai que mon regard de 20 ans se voile, son bleu devient plus opaque de jour en jour. Mes cheveux ont blanchi imperceptiblement comme les blonds savent le faire. Les rides... toujours plus profondes, plus nombreuses. Une vraie toile tissée des événements de ma vie. J'ai obstinément refusé la chirurgie esthétique, en dépit des insistances de mon mari, non seulement par dégoût pour les visages aux creux artificiellement gonflés, les peaux tellement tannées qu'elles empêchent les paupières de se refermer et obligent la bouche enflée à un sourire éternel et niais. La principale raison, cependant, en était ma peur de voir effacer mon passé, ma vie imprimée dans ces sillons.

   J'imagine les femmes ainsi rafistolées sous un masque, ôté les rares moments où, restées seules, le regard des autres cesse de les darder : sans la perruque des cheveux teints, le maquillage des yeux, censé leur rendre un éclat depuis longtemps éteint, le plâtrage des joues rosées et les lèvres tuméfiées, une dentition étincelante et trop parfaite... Je les imagine dans leur antre, à l'heure de vérité, bien obligées de faire face à la réalité, escamotée jusque là comme un enfant de la honte.

   Moi, au moins, je ne vis pas ces moments de torture. Je suis à l'aise avec ma tête de tous les jours, heureuse de la prolongation accordée. 95 ans bientôt ? Ne vaut-il pas mieux les atteindre que de mourir à 20 ans ? Contente d'être "la vieille dame indigne" de mon quartier.

   Mon optimisme, ma sérénité attirent jeunes et vieux : je suis obligée de canaliser les ferveurs de sympathie. On viendrait bientôt me demander conseil en guérison de mal de vivre, en quête du chemin menant au nirvana...

   Je me débarrasse des regrets inutiles qui tentent de m'effleurer, de temps à autres. Regrets et remords. Je connais les deux même si je leur claque la porte au nez dès qu'ils le pointent dans le moindre interstice. Enfin seule  -  ce soulagement immense me tient comme une colonne vertébrale redressée depuis que, à petit feu, j'ai empoisonné mon mari qui m'avait torturée durant 45 ans... 

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Krisztina TÓTH (1967 -) : Amoureux (Szerelmesvers)

15 Août 2010, 11:04am

Publié par Flora

aegon_toth_kriszta.jpg 

AMOUREUX

Effet trompe-l'oeil du filtre du feuillage, jet lumineux.

Tout est gorgé de cette lumière qu'émet son être.

S'il se retourne, il regarde à travers mes yeux.

Début d'automne, fatigué de sa propre lumière.

 

Toujours il me fascine par le rayonnement intime

Qui émane pour ainsi dire de tout son être

Par exemple lorsqu'il traverse la route couleur d'or

Membrane fine zébrée par l'averse comme une vitre.

 

"Mercredi : dentiste". Croissance du rêve aux noires racines.

Au fond toujours cette lueur qui vient de tout son être.

Racines torses et creuses la forêt agonise.

Le ravage patient toujours me fascine.

 

La disparition. Dormir dans la forêt pourissante de ses dents.

Certainement une forêt, flammes d'une saison trompe-l'oeil.

A travers le feuillage infiltré, les grottes du rêve

Qui engloutissent la lumière sur la route.

Traduction : Lionel Ray

 

SZERELMESVERS

Csalóka most az évszak lombszűrője, a fénysáv.
Átitat mindent a lényéből áradó.
Ha visszanéz, párás szemembe néz át
Az őszelő, fényétől lassan fáradó.

Mindig is lenyűgözött a lényén átsugárzó
Otthonosság, ha lehet így, mikor a zebrán
Megy át, mikor a sárga fényben játszó
Úton ha megy, eső csíkozta membrán.

Szerdán fogorvos, lombgyökér nő az álom
Mélyén, ott is a lényéből áradó
Fény, fény, a rothadó erdőt látom.
Mindig is lenyűgözött a mindent átható

Pusztulás, rothadó fogai közt feküdni.
Erdő lehet, csalóka évszak fénye.
A lombszűrőn át lent az álom mélye
Ahogy a fényt az úton összegyűjti.

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Bribes de mémoire 70. Vieilles figures de mon enfance

13 Août 2010, 18:12pm

Publié par Flora

   Eternelle obsession du temps qui passe, inexorablement, emportant tout à son passage, exceptées les quelques estampes pâlissantes de nos souvenirs, eux-mêmes condamnés à disparaître avec nous... Tentatives illusoires de les retenir, de les ressusciter, dans le but de se forger le socle bancal sur lequel appuyer un présent tout aussi aléatoire. Néanmoins, essayons de jouer avec eux comme le chaton joue avec son ombre...Eszti néni

   Quelques silhouettes de vieilles femmes en noir, la tête cachée par un foulard noué sous le menton, émergent. Figurantes quotidiennes de mon enfance. Voisines de gauche, de droite, d'en face, de notre rue couverte de poussière chaude en été, de boue noirâtre et grasse, collante ou tranchante selon la saison.

   Je ne les ai jamais vues tête nue. Celle de gauche était veuve, sèche, solitaire, aigrie. Elle est passée chez nous, un soir de Noël, telle la fée Maléfice. J'étais tout à mon bonheur de découvrir mon cadeau sous le sapin, un napperon à broder, avec son aiguille et ses fils multicolores. Je me suis aussitôt mise à l'ouvrage. Une tape énergique sur ma main et un tonnerre de réprimandes m'ont stoppée : "N'as-tu pas honte de toucher à une aiguille un soir de Noël, au risque de piquer le corps même de notre seigneur Jésus?" Je me suis figée, mortifiée. Ma mère a eu beau voler à mon secours, chassant la méchante sorcière, mon bonheur était brisé...

   Celle de droite, ronde, grand sourire édenté dont émergeait une seule dent du bas, à la manière d'un poteau solitaire résistant dans un paysage aride, était toujours prête à ouvrir  sa porte et ses bras. Elle nous berçait d'histoires envoûtantes de sorcellerie, de médecine magique pour soigner ses jambes douloureuses qu'elle couvrait, devant nos yeux ébahis, de sangsues tirées d'un grand bocal à confiture...

   Celle d'en face avait une voix si haut perchée qu'il suffisait qu'elle entonne dans la porte : "Feriiii-keeee !", et son petit-fils ainsi convoqué à table accourait de l'autre bout du quartier. Elle avait le sourire facile, inondant son visage rond, mais aussi la colère dévastatrice, devant laquelle tous les enfants de la rue filaient doux. Un jour  -  je devais avoir six ans  -  dans une bagarre entre enfants, j'ai asséné un coup de canne sur la tête de son petit-fils, un peu douillet, à peu de choses près du même âge que moi. Aussitôt, je me suis réfugiée à la maison, devant les hurlements du gamin. La tempête n'a pas tardé à s'abattre : la grand-mère secouait notre porte verrouillée à la hâte, vociférant d'antiques malédictions à mon adresse, souhaitant que mon bras tombe, desséché... Il a fallu que ma mère arrive pour retourner les malédictions avec la formule appropriée : "que de sa bouche, les maléfices retombent sur son sein..."

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oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 28.

11 Août 2010, 10:45am

Publié par Flora

VI

A l'annonce de l'office au-dessus de ses outils théâtraux, le cadavre tient un rite précis pour une nouvelle vie et suit comme la plus haute tradition les différentes phases de la décomposition.

Hubert Haddad, Les larmes d'Héraclite

 

   Entre Philibert Tique et Edouard Prêtre, de longs mois avaient coulé avant qu'il puisse être question d'une amitié. Tout avaient commencé par quelques conversations à la Sorbonne, avant ou après les cours. Puis l'habitude se prit de prolonger le plaisir de la parole à l'extérieur de l'université, devant une tasse de café. Un monologue plus qu'un dialogue mais Philibert n'en souffrait pas. A cette époque, peu lointaine à vrai dire, six ans, l'ego d'Edouard ne le poussait pas  encore à détailler chaque succès  -  véridique ou imaginaire  -  de sa vie d'enseignant, les regards admirateurs voire lascifs des belles étudiantes, la confusion qu'elles faisaient sur son âge. L'essentiel de son discours portait sur ses recherches, ce voyage temporel dont il était, à l'en croire, le meilleur spécialiste en Europe. Obsédé depuis toujours par le temps, bien décidé à écrire sur le sujet l'ouvrage définitif, Philibert écoutait.

   Plus tard, l'idée leur vint de coordonner leurs travaux. Le temps sous toutes ses facettes. La scientifique, la technique, la philosophique, revenaient à Philibert, incollable aussi bien sur les conceptions de Bergson ou Saint Augustin que sur l'histoire de l'horlogerie où la relativité générale qui remettait en question l'écoulement traditionnel du temps. Edouard se chargerait de la facette imaginaire, à l'exception bien sûr de la question de la mémoire ; le spécialiste de Proust n'allait pas céder sur ce point et son ami  -  car ils se considéraient désormais comme tels  -  ne lui aurait pas disputé ce domaine, ne s'intéressant qu'au fantastique et à la science-fiction.

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Reprendre la plume... quelle plume?

9 Août 2010, 15:09pm

Publié par Flora

Vieux-et-sa-muse.jpgPlusieurs semaines de "sevrage" sans doute nécessaire, pendant lesquelles je ne me suis même pas connectée à mes boîtes aux lettres! Je n'ai pas ouvert la télé, la radio, les journaux... Je n'ai écrit que quelques mots rapides, de ci, de là, dans mon vieux cahier de brouillons sans prétention qui ne me quitte pas, tel une bouée rassurante en cas d'asphyxie par noyade. Il approche, en un peu plus d'un an, aux cent pages remplies, serrées, toujours sous l'impulsion du moment, au stylo feutre souple, sur des pages blanches, sans lignes ni carreaux pour réglementer, entraver la pensée... Elle se règle seule, cette pensée aussi libre et personnelle que possible, et les lignes sont pourtant bien droites, sans montagnes russes, pas même sous le poids de l'émotion. Certaines de ces réflexions nourriront mon blog mais la plupart d'entre elles restent trop confidentielles. Avec l'exigence de sortir tout de même de la sphère des journaux intimes de jeunes filles à l'eau de rose ("Mon cher journal! Devine qui j'ai vu ce matin..."). Avec la maturité de l'âge, c'est de plus en plus évident!

   Le plaisir d'écrire, de "saisir les mots au vol" comme disait un des personnages de Gilbert (Le Mépriseur, Manya 1993) en parlant de lecture... Je tente de les saisir au vol, ayant l'impression que la main court après la pensée en ses habits justes et colorés de mots. Pensée qui a toujours une ou deux phrases d'avance! Cette puissante et impérieuse envie de les coucher sur papier, je ne la connais que depuis la mort de Gilbert. Et seulement en français, ma langue d'adoption. Si j'étais superstitieuse, je dirais que c'est lui qui me tient la main. C'est lui qui ressentait ce besoin irrépressible d'écrire, d'avoir "sa dose" quotidienne, pour se sentir en équilibre. Seulement, pour lui, cela passait par la fiction... Il inventait ses histoires dans lesquelles il pouvait se dissimuler jusqu'à être méconnaissable.

   Avais-je toujours cette envie, enterrée bien profondément, d'autant plus que l'écriture est devenue le "terrain de jeu" de Gilbert, sur lequel je m'interdisais d'empiéter? Je me souviens d'une nouvelle "commise" encore lycéenne avec laquelle j'ai gagné un deuxième prix départemental. Pourtant, j'ai cessé toute tentative avec cette expérience dont je garde un souvenir de douleurs d'accouchement... Rien à voir avec la jubilation que j'éprouve à présent! Mystère...

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Pause estivale...

9 Juillet 2010, 23:15pm

Publié par Flora

ocean.jpgJe souhaite à vous tous un bel été ensoleillé (sans canicule)

à la plage ou à la montagne,

en visite culturelle ou en stage macramé,

ou simplement dans votre jardin, enfin,

à regarder pousser vos fleurs

ou vos tomates! 

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Anniversaire...

6 Juillet 2010, 22:14pm

Publié par Flora

gilbert és én szentesenMarquer les anniversaires ne veut pas dire obligatoirement que le reste du temps, nous évacuons l'événement ou les personnes de notre mémoire mise en congé. Bien au contraire, ce sont plutôt nos morts qui, par miséricorde, s'éloignent de nous à une vitesse sidérale et nous devons gratter nos plaies pour raviver la douleur dans sa violence bienfaisante... et c'est une épicurienne qui l'affirme. 

Le 7 juillet signifie pour moi cette mémoire de tout instant, renforcée et concentrée en un seul jour : celui, capital, de la rencontre avec la mort. A travers celle de Gilbert, absurde, énigmatique, prémices d'un vide sidéral à combler, la mienne propre a fait ce jour-là un signe rapide et à peine perceptible, pour ne plus me lâcher, modifiant à jamais ma sensation de la vie. Comme si je devais apprécier chaque jour dans la plénitude du dernier. C'est un sentiment à la fois exaltant et douloureux. Obligation presque de ne pas perdre un temps devenu très précieux, conscience de devoir accomplir des choses éternellement ajournées par paresse ou par couardise. Qu'ai-je à perdre à les tenter ?  Un renom inexistant et non convoité ? Risquer le ridicule si j'échoue ? La belle affaire ! A ce stade, même le ridicule cesse d'être ce couperet définitif. Les tenter non pas pour obtenir l'approbation, le succès ou l'admiration, moteurs puissants des actions humaines à visée éternelle... Plutôt pour le plaisir de l'accomplissement de soi, pour le goût d'une compréhension plus profonde et plus globale d'un passage fugace parmi les vivants.

Ce sont eux, les vivants, forcément, qui se préoccupent du devenir de leur passage sur terre... Le souvenir qu'ils laisseront ne les concernera plus, une fois le parcours accompli. Ils ne le maîtriseront pas. Cette glorieuse incertitude donne à l'action humaine son caractère fragile, aléatoire et grandiose à la fois.

A ce jour, j'aurai passé plus que la moitié de ma vie avec un homme qui l'a marquée non seulement par la relative longueur de cette durée. Trente-trois ans. Je ne saurai jamais quelle aurait été ma vie sans cette rencontre où le hasard est devenu destin, avec les mots d'Alain Badiou. Destin qui est non seulement le mien mais aussi celui de mon fils, sa femme et leurs enfants, leur vie engendrée ou modifiée par le même hasard. Et la chaîne continuera pour leur descendance qui n'existerait pas non plus sans cette rencontre fortuite...

(photo très amateur, prise l'année de notre rencontre)

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