Le blog de Flora

Bribes de mémoire 70. Vieilles figures de mon enfance

13 Août 2010, 18:12pm

Publié par Flora

   Eternelle obsession du temps qui passe, inexorablement, emportant tout à son passage, exceptées les quelques estampes pâlissantes de nos souvenirs, eux-mêmes condamnés à disparaître avec nous... Tentatives illusoires de les retenir, de les ressusciter, dans le but de se forger le socle bancal sur lequel appuyer un présent tout aussi aléatoire. Néanmoins, essayons de jouer avec eux comme le chaton joue avec son ombre...Eszti néni

   Quelques silhouettes de vieilles femmes en noir, la tête cachée par un foulard noué sous le menton, émergent. Figurantes quotidiennes de mon enfance. Voisines de gauche, de droite, d'en face, de notre rue couverte de poussière chaude en été, de boue noirâtre et grasse, collante ou tranchante selon la saison.

   Je ne les ai jamais vues tête nue. Celle de gauche était veuve, sèche, solitaire, aigrie. Elle est passée chez nous, un soir de Noël, telle la fée Maléfice. J'étais tout à mon bonheur de découvrir mon cadeau sous le sapin, un napperon à broder, avec son aiguille et ses fils multicolores. Je me suis aussitôt mise à l'ouvrage. Une tape énergique sur ma main et un tonnerre de réprimandes m'ont stoppée : "N'as-tu pas honte de toucher à une aiguille un soir de Noël, au risque de piquer le corps même de notre seigneur Jésus?" Je me suis figée, mortifiée. Ma mère a eu beau voler à mon secours, chassant la méchante sorcière, mon bonheur était brisé...

   Celle de droite, ronde, grand sourire édenté dont émergeait une seule dent du bas, à la manière d'un poteau solitaire résistant dans un paysage aride, était toujours prête à ouvrir  sa porte et ses bras. Elle nous berçait d'histoires envoûtantes de sorcellerie, de médecine magique pour soigner ses jambes douloureuses qu'elle couvrait, devant nos yeux ébahis, de sangsues tirées d'un grand bocal à confiture...

   Celle d'en face avait une voix si haut perchée qu'il suffisait qu'elle entonne dans la porte : "Feriiii-keeee !", et son petit-fils ainsi convoqué à table accourait de l'autre bout du quartier. Elle avait le sourire facile, inondant son visage rond, mais aussi la colère dévastatrice, devant laquelle tous les enfants de la rue filaient doux. Un jour  -  je devais avoir six ans  -  dans une bagarre entre enfants, j'ai asséné un coup de canne sur la tête de son petit-fils, un peu douillet, à peu de choses près du même âge que moi. Aussitôt, je me suis réfugiée à la maison, devant les hurlements du gamin. La tempête n'a pas tardé à s'abattre : la grand-mère secouait notre porte verrouillée à la hâte, vociférant d'antiques malédictions à mon adresse, souhaitant que mon bras tombe, desséché... Il a fallu que ma mère arrive pour retourner les malédictions avec la formule appropriée : "que de sa bouche, les maléfices retombent sur son sein..."

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oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 28.

11 Août 2010, 10:45am

Publié par Flora

VI

A l'annonce de l'office au-dessus de ses outils théâtraux, le cadavre tient un rite précis pour une nouvelle vie et suit comme la plus haute tradition les différentes phases de la décomposition.

Hubert Haddad, Les larmes d'Héraclite

 

   Entre Philibert Tique et Edouard Prêtre, de longs mois avaient coulé avant qu'il puisse être question d'une amitié. Tout avaient commencé par quelques conversations à la Sorbonne, avant ou après les cours. Puis l'habitude se prit de prolonger le plaisir de la parole à l'extérieur de l'université, devant une tasse de café. Un monologue plus qu'un dialogue mais Philibert n'en souffrait pas. A cette époque, peu lointaine à vrai dire, six ans, l'ego d'Edouard ne le poussait pas  encore à détailler chaque succès  -  véridique ou imaginaire  -  de sa vie d'enseignant, les regards admirateurs voire lascifs des belles étudiantes, la confusion qu'elles faisaient sur son âge. L'essentiel de son discours portait sur ses recherches, ce voyage temporel dont il était, à l'en croire, le meilleur spécialiste en Europe. Obsédé depuis toujours par le temps, bien décidé à écrire sur le sujet l'ouvrage définitif, Philibert écoutait.

   Plus tard, l'idée leur vint de coordonner leurs travaux. Le temps sous toutes ses facettes. La scientifique, la technique, la philosophique, revenaient à Philibert, incollable aussi bien sur les conceptions de Bergson ou Saint Augustin que sur l'histoire de l'horlogerie où la relativité générale qui remettait en question l'écoulement traditionnel du temps. Edouard se chargerait de la facette imaginaire, à l'exception bien sûr de la question de la mémoire ; le spécialiste de Proust n'allait pas céder sur ce point et son ami  -  car ils se considéraient désormais comme tels  -  ne lui aurait pas disputé ce domaine, ne s'intéressant qu'au fantastique et à la science-fiction.

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Reprendre la plume... quelle plume?

9 Août 2010, 15:09pm

Publié par Flora

Vieux-et-sa-muse.jpgPlusieurs semaines de "sevrage" sans doute nécessaire, pendant lesquelles je ne me suis même pas connectée à mes boîtes aux lettres! Je n'ai pas ouvert la télé, la radio, les journaux... Je n'ai écrit que quelques mots rapides, de ci, de là, dans mon vieux cahier de brouillons sans prétention qui ne me quitte pas, tel une bouée rassurante en cas d'asphyxie par noyade. Il approche, en un peu plus d'un an, aux cent pages remplies, serrées, toujours sous l'impulsion du moment, au stylo feutre souple, sur des pages blanches, sans lignes ni carreaux pour réglementer, entraver la pensée... Elle se règle seule, cette pensée aussi libre et personnelle que possible, et les lignes sont pourtant bien droites, sans montagnes russes, pas même sous le poids de l'émotion. Certaines de ces réflexions nourriront mon blog mais la plupart d'entre elles restent trop confidentielles. Avec l'exigence de sortir tout de même de la sphère des journaux intimes de jeunes filles à l'eau de rose ("Mon cher journal! Devine qui j'ai vu ce matin..."). Avec la maturité de l'âge, c'est de plus en plus évident!

   Le plaisir d'écrire, de "saisir les mots au vol" comme disait un des personnages de Gilbert (Le Mépriseur, Manya 1993) en parlant de lecture... Je tente de les saisir au vol, ayant l'impression que la main court après la pensée en ses habits justes et colorés de mots. Pensée qui a toujours une ou deux phrases d'avance! Cette puissante et impérieuse envie de les coucher sur papier, je ne la connais que depuis la mort de Gilbert. Et seulement en français, ma langue d'adoption. Si j'étais superstitieuse, je dirais que c'est lui qui me tient la main. C'est lui qui ressentait ce besoin irrépressible d'écrire, d'avoir "sa dose" quotidienne, pour se sentir en équilibre. Seulement, pour lui, cela passait par la fiction... Il inventait ses histoires dans lesquelles il pouvait se dissimuler jusqu'à être méconnaissable.

   Avais-je toujours cette envie, enterrée bien profondément, d'autant plus que l'écriture est devenue le "terrain de jeu" de Gilbert, sur lequel je m'interdisais d'empiéter? Je me souviens d'une nouvelle "commise" encore lycéenne avec laquelle j'ai gagné un deuxième prix départemental. Pourtant, j'ai cessé toute tentative avec cette expérience dont je garde un souvenir de douleurs d'accouchement... Rien à voir avec la jubilation que j'éprouve à présent! Mystère...

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Pause estivale...

9 Juillet 2010, 23:15pm

Publié par Flora

ocean.jpgJe souhaite à vous tous un bel été ensoleillé (sans canicule)

à la plage ou à la montagne,

en visite culturelle ou en stage macramé,

ou simplement dans votre jardin, enfin,

à regarder pousser vos fleurs

ou vos tomates! 

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Anniversaire...

6 Juillet 2010, 22:14pm

Publié par Flora

gilbert és én szentesenMarquer les anniversaires ne veut pas dire obligatoirement que le reste du temps, nous évacuons l'événement ou les personnes de notre mémoire mise en congé. Bien au contraire, ce sont plutôt nos morts qui, par miséricorde, s'éloignent de nous à une vitesse sidérale et nous devons gratter nos plaies pour raviver la douleur dans sa violence bienfaisante... et c'est une épicurienne qui l'affirme. 

Le 7 juillet signifie pour moi cette mémoire de tout instant, renforcée et concentrée en un seul jour : celui, capital, de la rencontre avec la mort. A travers celle de Gilbert, absurde, énigmatique, prémices d'un vide sidéral à combler, la mienne propre a fait ce jour-là un signe rapide et à peine perceptible, pour ne plus me lâcher, modifiant à jamais ma sensation de la vie. Comme si je devais apprécier chaque jour dans la plénitude du dernier. C'est un sentiment à la fois exaltant et douloureux. Obligation presque de ne pas perdre un temps devenu très précieux, conscience de devoir accomplir des choses éternellement ajournées par paresse ou par couardise. Qu'ai-je à perdre à les tenter ?  Un renom inexistant et non convoité ? Risquer le ridicule si j'échoue ? La belle affaire ! A ce stade, même le ridicule cesse d'être ce couperet définitif. Les tenter non pas pour obtenir l'approbation, le succès ou l'admiration, moteurs puissants des actions humaines à visée éternelle... Plutôt pour le plaisir de l'accomplissement de soi, pour le goût d'une compréhension plus profonde et plus globale d'un passage fugace parmi les vivants.

Ce sont eux, les vivants, forcément, qui se préoccupent du devenir de leur passage sur terre... Le souvenir qu'ils laisseront ne les concernera plus, une fois le parcours accompli. Ils ne le maîtriseront pas. Cette glorieuse incertitude donne à l'action humaine son caractère fragile, aléatoire et grandiose à la fois.

A ce jour, j'aurai passé plus que la moitié de ma vie avec un homme qui l'a marquée non seulement par la relative longueur de cette durée. Trente-trois ans. Je ne saurai jamais quelle aurait été ma vie sans cette rencontre où le hasard est devenu destin, avec les mots d'Alain Badiou. Destin qui est non seulement le mien mais aussi celui de mon fils, sa femme et leurs enfants, leur vie engendrée ou modifiée par le même hasard. Et la chaîne continuera pour leur descendance qui n'existerait pas non plus sans cette rencontre fortuite...

(photo très amateur, prise l'année de notre rencontre)

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Dette

2 Juillet 2010, 12:35pm

Publié par Flora

Cercueil-illo.jpgAllez, j'y vais... puisqu'il faut bien y aller ! Par cette chaleur insoutenable, j'ai du mérite ! Plus qu'il n'en a eu, lui, durant les quarante-huit ans que nous avons passés ensemble. Non, pas ensemble, côte à côte...

   Si j'attends encore, les fleurs seront bonnes à jeter. L'eau est déjà tiède dans le seau, pourtant, je viens de le remplir et d'y poser les fleurs. De toute façon, elles ne tiendront pas la journée...

   Ca fait douze ans que je vais le voir aussi souvent que je peux. Plusieurs fois par mois, en tout cas. Le regard des voisins n'est pas la seule raison : une tombe mal entretenue et on se retrouve sur le bout de la langue du village ! Toutes ces mégères grasses qui n'ont rien d'autre à faire pour meubler la vacuité de leur existence... Je préfère soigner l'image du couple uni qui ne s'est jamais donné en spectacle. La respectabilité même... Cependant, il y a autre chose.

   J'étais trop jeune quand nous nous sommes mariés, à peine 17 ans. Lui, onze de plus. Je ne voulais pas encore me marier. Mais la vraie raison, personne ne devait la connaître. Personne ne voulait l'entendre non plus. Je n'étais pas amoureuse.

   Même maintenant, j'ai du mal à prononcer ces mots, comme si l'aveu à haute voix leur conférait un écho si assourdissant que tout le monde serait au courant, y compris les morts.

   Ma mère s'en était-elle doutée ? Les femmes possèdent un sixième sens pour cela. En tout cas, elle ne s'en souciait guère : l'essentiel était de se débarrasser de moi avec bonne conscience, me confiant à ce jeune homme sérieux et jovial qui semblait très épris.

   Rien ne m'attirait en lui : alors que je rêvais de grands blonds aux yeux bleus, il était petit et brun, couvert de poils noirs et frisés, sauf la tête dont il cachait la calvitie avancée sous un béret.

   Il a tout fait pour attirer mes faveurs que je rendais inaccessibles sous des airs de vierge effarouchée, alors que je voulais tout simplement lui faire payer son entêtement de m'épouser sans amour... Bien sûr, j'étais flattée d'être fiancée devant les filles de mon âge, tout en espérant que la nuit de noce n'arriverait jamais...

   Quarante-huit ans côte à côte... On se fait à tout... à toutes les corvées... Maintenant qu'il m'en a libérée, bizarrement, je me mets à le regretter. Ces fleurs que je m'impose figurent la dette pour le sentiment que je lui ai refusé jusqu'au bout...

texte et illustration : T. R. (alias flora)

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Ágnes Nemes Nagy (1922-1991) : Nuit

30 Juin 2010, 16:13pm

Publié par Flora

nemes.jpgNUIT

 

Je n'avais vu pareille nuit

Vu rien de plus noir que ce noir

Un fouet qui cingle est cette pluie

Délivrez-nous du mal ce soir

 

Délivrez-nous du mal ce soir

Je n'avais vu pareille nuit

Du ciel monte un grand cheval noir

 

Le haut du ciel s'épanouit.

Sur ses pas des taches de sang

De sang son fer est tout couvert

L'éclair fait des sillons sanglants

Sous la voûte ils suivent l'éclair

 

Sillons sanglants taches de sang

Je n'avais vu pareille nuit

Un fouet qui cingle est cette pluie

Délivrez-nous du mal ce soir

Délivrez-nous du mal ce soir

traduction : Guillevic

 

Éj 

Sose láttam ilyen éjet
Feketénél feketébbet
Ver a zápor szeges ostor
Szabadíts meg a gonosztól
Szabadíts meg a gonosztól
Sose láttam ilyen éjet
Fut a nagy ló fut az égnek
Kivirít a magos égbolt
A nyomába csupa vérfolt
Csupa vérfolt a patája
Fut a villám fut a mélynek
Csupa vércsík a nyomába
Csupa vércsík csupa vérfolt
Sose láttam ilyen éjet
Ver a zápor szeges ostor
Szabadíts meg a gonosztól
Szabadíts meg a gonosztól

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 27.

30 Juin 2010, 15:30pm

Publié par Flora

   Séverine m'accompagne chez le médecin. Une heure d'attente pour de simples ordonnances : avant l'IRM, il faut que je fasse une prise de sang. Il faut aussi que j'achète le produit à injecter dans mes veines, ce jour-là, pour que mon corps devienne lisible et les médicaments à avaler la semaine précédente pour prévenir une allergie. Que de précautions pour un examen réputé sans danger !

   Une heure d'attente pour deux bouts de papier. Le cancérologue aurait pu les joindre à sa dernière lettre mais il veut faire vivre le généraliste. Entre une vieille arthritique et un gamin enrhumé dont la mère mouche le nez toutes les trente secondes, Marcel passe et trébuche sur le pavé de l'hôtel de Guermantes. Cette idée  de la mort s'installa définitivement en moi comme fait un amour. Non que j'aimasse la mort, je la détestais. Mais, après y avoir songé sans doute de temps en temps comme à une femme qu'on n'aime pas encore, maintenant sa pensée adhérait à la profonde couche de mon cerveau si complètement que je ne pouvais m'occuper d'une chose sans que cette chose traversât d'abord l'idée de la mort...

   Radios des jambes. A la recherche du trou dans l'os... L'atmosphère est glacée malgré un petit chauffage électrique. Idéal pour les maux de tête.

Variantes du cadran solaire, des méridiennes longues de plusieurs dizaines de mètres sont tracées sur le sol de quelques églises d'Italie, à Florence, Milan, Bologne ou Rome. Au-dessus, la coupole est percée d'un trou. La lumière s'y introduit et va frapper un point de la méridienne, indiquant l'heure.

   Onze novembre. Les poilus ont gagné. Un million quatre cent mille tués contre un million huit cent mille pour l'Allemagne. Je me laisse pousser la barbe, par pur patriotisme... 

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Bribes de mémoire 69. Cimetières d'Istanbul et d'ailleurs

28 Juin 2010, 12:55pm

Publié par Flora

Cimeti-re-d-Ey-p.jpgCela fait un bon moment que je caresse l'idée d'évoquer les cimetières turcs. C'est même à Istanbul que j'ai eu la pensée intime de cesser le vagabondage et de m'installer définitivement quelque part  -  ce définitif me semblait longtemps effrayant  -  si je trouve le cimetière où j'aurais envie d'être enterrée. Définitif pour définitif...

   En Hongrie, les cimetières de ma connaissance, à la campagne, n'ont pas l'hostilité de ceux que j'ai rencontrés en France, bétonnés, barricadés derrière des murs hauts. Dans mon enfance, même les dalles étaient rares (et chères), les monticules de terre se couvraient de fleurs, demandant des soins permanents. En Allemagne, j'ai aperçu les "Friedhof" (lieu de paix) protestants où les sépultures se dissimulent dans la pelouse, sans croix dressées, ni de marbres rutilants, reflets de ces vanités terrestres que nous sommes pourtant censés abandonner ici-bas...

   Une promenade au Père Lachaise m'a, pour la première fois, pacifiée avec ces lieux de chagrin. Souvenir d'un jour de printemps doux et lumineux, avec Gilbert. Nous avions la bouleversante impression de rendre visite à des figures abstraites admirées de loin et qui, par cette visite, retrouvaient une réalité familière. Je suis allée chez Modigliani, Molière, Chopin... du moins, en avais-je le sentiment.

   A Istanbul, j'ai beaucoup fréquenté les vieux cimetières, avec mon trousseau à dessins et ma pliante. Accolés aux mosquées, autour des mausolées ou sur les hauteurs de la Corne d'Or comme celui d'Eyüp, mon préféré, j'aimais leur silence, leur accueil discret et bienveillant. Les vieilles pierres tombales titubent sous le poids des siècles, coiffées de fleurs pour les femmes et d'un turban pour les hommes, longtemps signées de l'écriture arabe, tel un ornement. Les dalles  -  quand elles existent  -  laissent une petite ouverture à la terre en leur milieu, permettant à l'âme du défunt de s'échapper pour une petite promenade et pour cueillir les eaux du ciel... Les familles reviennent pour un pique-nique dominical, s'installant sur la tombe dans la joie de partager un événement familial : pas de raison d'en exclure le disparu !

   En matière de lieu de sépulture, ma préférence allait vers une tombe esseulée en plein milieu d'un des carrefours les plus fréquentés d'Istanbul : la mégapole envahissante contournait la pierre dressée comme un point d'exclamation discret mais affirmatif, parmi les autobus fumants et vrombissants, les camions chargés de pastèques et les taxis bruyants. Je me suis dit, frappée de l'évidence : c'est cela que je voudrais pour moi ! Rester au milieu et dans la vraie vie, même au-delà de la mort !

illustration : R.T. lavis d'encre 1989

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Adieu, Monsieur Saramago... (1922-2010)

25 Juin 2010, 10:39am

Publié par Flora

A10-1300J'apprends avec stupeur la disparition de José Saramago, prix Nobel de littérature 1998. Certes, il était âgé (87 ans), malade d'une leucémie depuis des années. La stupeur est due à une rencontre, peu après son prix Nobel, à la Villa Yourcenar, dans les monts de Flandre où le Conseil Général du Nord a créé une résidence pour écrivains européens dans la maison de l'enfance de Marguerite. Il y est venu à l'occasion du titre du docteur honoris causa de l'Université de Lille 3.

   Tous ces honneurs n'ont pas entamé sa légendaire simplicité. J'ai écouté le long texte de son discours de réception de Stockholm, une occasion de parcourir avec lui le chemin le menant au sommet de la gloire littéraire terrestre. Issu d'une famille pauvre du sud du Portugal, il devient serrurier et n'accède à la notoriété qu'à 60 ans, avec son roman "Dieu manchot". Très engagé au parti communiste, il n'a jamais oublié d'où il venait. Dans son discours du Nobel, il a longuement parlé de son enfance, de son grand-père qui réchauffait les portées de petits cochons près de son corps pendant les nuits froides de l'hiver et qui, avant de mourir, se serrait contre chaque arbre de son jardin pour leur dire adieu. De sa grand-mère presque aveugle à la fin de sa vie qui, assise au seuil de sa maison pauvre et tournant son visage vers le soleil disait : "Ce qui m'est le plus plus difficile, c'est de quitter toute cette beauté!"

   Son texte m'a touchée, éveillant de profondes résonances en moi et, obéissant à cet élan d'émotion, je me suis précipitée vers lui en disant : "Monsieur Saramago, je vous remercie!" Il me dit, étonné : "Pourquoi me remerciez-vous?"  -  "Pour l'émotion que vous avez éveillée en moi" et je lui ai parlé de mon grand-père et ses petits cochons... Il m'a regardée simplement dans les yeux : "Vous savez, à ce jour, je n'écris pas un seul mot sans penser à eux." Et nous nous sommes embrassés.

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