Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 4.
Mes ennuis de santé lui gâchent les vacances ; elle ne le dit pas. Elle insinue, propose ses services. Une étape à Lourdes est prévue, sur le chemin du retour. Elle fera à genoux le chemin de la grotte. Une rotule écorché pour mon myélome, l'autre pour son arthrose. J'ai honte de lui voler une guérison complète de sa hanche rétive. Athée, buté, je n'en mérite pas tant. Avec moi les miracles sont perdus à l'avance. S'ils viennent, je ne les reconnaîtrai pas, trop engoncé dans l'incrédulité pour espérer qu'une Vierge à ceinture bleue repousse mon dernier soupir d'un an ou de quelques jours. Ma pauvre Ariane ! Tu es trop bonne...
Séverine est plus sincère. Deux jours sans qu'elle prononce le mot tabou ou quelque chose qui s'en approche. Je ne risque pas de manger du crabe, même en miettes dans un avocat. Aucune larme - mon épouse est stoïque - mais une angoisse rentrée qui cède la place au réalisme. Agir au lieu de ruminer, de disserter, s'immerger dans les détails futiles, le gigot à décongeler pour la visite d'Edouard, l'ampoule de chevet à remplacer. Les corvées médicales doivent paraître des épisodes aussi insignifiants que la prochaine vidange de la voiture ou la pelouse à tondre. Je ne suis pas dupe. Elle non plus.
Il n'y a pas que le crabe qui devient tabou. Séverine vient de jeter le journal local. Il avait le malheur d'évoquer, en première page, la chute d'un pan du rempart, non loin du lycée, sur le chemin qui mène à l'ancienne piscine. Une vingtaine de mètres environ... Je ne suis pas le seul à me porter mal. Notre ville se lézarde.
Charles V le Sage, roi du XIVème siècle, possédait des cierges gradués en heures. Le passé prenait l'apparence du vide ; le futur rétrécissait sous la flamme ; quant au présent, il avait l'apparence de la cire liquide. Laisser cette dernière couler sur les doigts procurait au souverain un sentiment étrange, celui de retenir les minutes en fuite... et de s'y brûler.
Tout à l'heure, j'ai repoussé le chocolat. La peur de grossir... A dix jours d'une éventuelle chimiothérapie, je crains l'obésité ! (...)

