Bribes de mémoire 69. Cimetières d'Istanbul et d'ailleurs
Cela fait un bon moment que je caresse l'idée d'évoquer les
cimetières turcs. C'est même à Istanbul que j'ai eu la pensée intime de cesser le vagabondage et de m'installer définitivement quelque part - ce définitif me semblait longtemps effrayant - si je trouve le cimetière où j'aurais envie d'être enterrée. Définitif pour
définitif...
En Hongrie, les cimetières de ma connaissance, à la campagne, n'ont pas l'hostilité de ceux que j'ai rencontrés en France, bétonnés, barricadés derrière des murs hauts. Dans mon enfance, même les dalles étaient rares (et chères), les monticules de terre se couvraient de fleurs, demandant des soins permanents. En Allemagne, j'ai aperçu les "Friedhof" (lieu de paix) protestants où les sépultures se dissimulent dans la pelouse, sans croix dressées, ni de marbres rutilants, reflets de ces vanités terrestres que nous sommes pourtant censés abandonner ici-bas...
Une promenade au Père Lachaise m'a, pour la première fois, pacifiée avec ces lieux de chagrin. Souvenir d'un jour de printemps doux et lumineux, avec Gilbert. Nous avions la bouleversante impression de rendre visite à des figures abstraites admirées de loin et qui, par cette visite, retrouvaient une réalité familière. Je suis allée chez Modigliani, Molière, Chopin... du moins, en avais-je le sentiment.
A Istanbul, j'ai beaucoup fréquenté les vieux cimetières, avec mon trousseau à dessins et ma pliante. Accolés aux mosquées, autour des mausolées ou sur les hauteurs de la Corne d'Or comme celui d'Eyüp, mon préféré, j'aimais leur silence, leur accueil discret et bienveillant. Les vieilles pierres tombales titubent sous le poids des siècles, coiffées de fleurs pour les femmes et d'un turban pour les hommes, longtemps signées de l'écriture arabe, tel un ornement. Les dalles - quand elles existent - laissent une petite ouverture à la terre en leur milieu, permettant à l'âme du défunt de s'échapper pour une petite promenade et pour cueillir les eaux du ciel... Les familles reviennent pour un pique-nique dominical, s'installant sur la tombe dans la joie de partager un événement familial : pas de raison d'en exclure le disparu !
En matière de lieu de sépulture, ma préférence allait vers une tombe esseulée en plein milieu d'un des carrefours les plus fréquentés d'Istanbul : la mégapole envahissante contournait la pierre dressée comme un point d'exclamation discret mais affirmatif, parmi les autobus fumants et vrombissants, les camions chargés de pastèques et les taxis bruyants. Je me suis dit, frappée de l'évidence : c'est cela que je voudrais pour moi ! Rester au milieu et dans la vraie vie, même au-delà de la mort !
illustration : R.T. lavis d'encre 1989