Nous sommes en fin de septembre. Déjà?... suit presque aussitôt le soupir mélancolique teinté de nostalgie. Dans ma tête les vers immortels de Petőfi écrits pendant son voyage de noces, en septembre 1847, étonnamment tristes, pressentant sa mort précoce à 25 ans... (tué deux ans plus tard, sur l'ultime champ de bataille pour l'indépendance du pays, contre les Habsbourg).
Je connais ces vers par coeur, je les récite parfois aux heures sans sommeil... "Elhull a virág, eliramlik az élet..." (dans la traduction d'Eugène Guillevic : "Car s'effeuillent les fleurs et s'enfuit notre vie...", à cela de près que dans l'originale, les fleurs ne s'effeuillent pas, de façon romantique, mais elles "se fanent", tout simplement, selon le destin... A l'approche de l'automne.
... Je suis à la fois le présent qui s'imprègne, le futur qui se projette et le passé qui remplit le sac à dos de la mémoire. Mon sac est tantôt léger de souvenirs enchanteurs, tantôt lourd de pavés accablants. Ce barda élimé ne me quitte pas. Je ressens l’importance de faire de temps en temps l’inventaire de son contenu.
Rien à jeter. Impossible. Tout garder, tout assumer, le bon comme le tragique. Faire face, afin que l'histoire soit complète. Parfois, on peut tenter d'enfouir des choses si profondément qu’elles ne puissent plus refaire surface. Il est même pensable de jouer à réveiller les fantômes, à nos risques et périls. Les miens, pour la plupart, sont apprivoisés depuis bien longtemps, à force de chercher à me réfugier auprès d’eux par des temps sans pitié. Je les espère bienveillants.
L’enfance… On dit que c’est le réservoir magique dans lequel on puisera toute sa vie les bonnes choses comme des mauvaises. Quant à la mienne, ce sont des images fugitives, des sensations fortes qui m’ont imprégnée à jamais. Qu’est-ce qui fait que ces strates se soient déposées en moi comme un émerveillement perpétuel? En dépit de toutes les difficultés du quotidien.
Le parfum particulier des acacias en fleur un soir de printemps ou celui de l’herbe folle au bord du chemin, après l’averse… La douceur inimitable de l’air à l’approche du coucher du soleil où le jour, épuisé par la chaleur, se prépare au repos… On cherche pour toujours ces mêmes sensations introuvables ailleurs qu’au pays de l’enfance. Parfois, elles font irruption dans la mémoire, sur des terres inconnues où l’on cherche à saisir, humant l’air vainement et désespérément, ce parfum des lilas sauvages qui annoncent l’arrivée du printemps.
La voiture quitte la nationale et emprunte une route départementale défoncée en direction du village. Le bout du monde ! J’ai toujours eu l’impression qu’il n’y avait plus rien après. Que seuls les initiés pouvaient connaître où menait le chemin en légers escarpements parmi les pâtures et les maigres bosquets d’acacias. Pour moi, vers le paradis.
La voiture suit les virages, essayant d’éviter les nids-de-poule creusés par les gels et par les pluies torrentielles du printemps. Les acacias se couvrent de grappes de fleurs blanches aux senteurs de miel. Le parfum des printemps de mon enfance… Tout d’un coup, je sens l’herbe soyeuse et tiède sous mes pieds nus…
La route grimpe vers la maison de mes grands-parents, tous deux décomposés, pacifiés depuis longtemps dans la même tombe, au cimetière minuscule du village, où ils sont rejoints par quelques autres figures familières de mon enfance. La mémoire corrige le néant et repeuple les rues jadis sablonneuses de leurs silhouettes en sépia délavée.
La maison a bien changé depuis que je n’étais pas revenue. A la place du bercail familial, œuvre de mon grand-père maçon, une coquette bâtisse inconnue occupe le coin de la rue. Ma cousine me prend dans ses bras.
Kaléidoscope multicolore… Je joue avec mes souvenirs, en tournant le cylindre entre les doigts, émerveillée des images formées par les paillettes bigarrées. Le temps linéaire trompeur de la vie disparaît, reste la liberté de la mémoire vagabonde.
Cela fait plus d'une semaine que nous avons retrouvé notre ciel couvert (souvent) avec le bruit discret de quelques rafales de vent dépourvues d'agressivité, accompagnées ça et là, d'averses précipitées et fugaces qui n'insistent pas...
La température ambiante autour de 22°-23° pour le dernier jour du mois d'août, apaise le moral mis à mal par les canicules. Serais-je devenue une véritable Ch'ti au bout de 36 ans passés dans la même maison (records plusieurs fois battus de mes résidences précédentes) en cette terre du Nord devenue "chez moi"?... L'ambiance chaleureuse de légende, même malmenée par la vie moderne qui favorise peu les contacts directs et les élans du coeur, persiste encore, comparativement à d'autres régions, me ramenant aux sources nourricières des débuts de ma vie, au coeur de l'Europe centrale.
Jeter un regard sur sa vie déjà parcourue ne veut pas dire préparer le bilan final. Simplement, fixer les étapes tant qu'on est en mesure de le faire. Obliger sa mémoire à une gymnastique aussi régulière que possible, parce que c'est aussi "un muscle" nourri et entraîné à ressusciter les souvenirs, gorgés d'émotions profondes et vivifiantes...
Une fin d'août qui hésite entre les dernières bravades du soleil d'été, tout en rêvant déjà de l'automne, brumeux, humide et frileux qui annonce les champignons des sous-bois à l'odeur acre et les toiles d'araignée paresseuses reliant les tiges de tournesols fanées... Les vieilles dames savent que leur saison est arrivée : elles peuvent enfin quitter leurs abris pour s'installer dehors afin de cueillir les dernières clémences tièdes qui les aideront à traverser l'hiver.
Je sens cet éternel "entre-deux" qu'est ma vie... Oscillement permanent entre les hésitations, les choix à peser pour s'en tirer avec le moins de regrets... Est-ce le secret d'un certain perfectionnisme, en fin de comptes?...
Un mouvement pendulaire à la recherche de l'équilibre.
De retour d'un périple de presque un mois... Les trois premiers jours dans ma maison, je n'ai fait que somnoler, pourtant, je ne suis pas une grosse dormeuse. J'ai eu du mal à retrouver les objets familiers dans mes placards (p. ex. j'ai réfléchi un certain temps à l'image mentale de ma planche à découper et à la place - toujours la même, d'ailleurs - où j'ai pu la ranger...) Tout marchait au ralenti.
J'ai l'impression que ce n'est pas qu'un moment de déphasage ordinaire qui arrive souvent quand on s'absente plusieurs jours. La forte canicule (entre 39 et 41 degrés) ininterrompue de presque 4 semaines, en dépit de la maison climatisée, a ébranlé ma résistance. Particulièrement la nuit blanche du dernier jour où nous devions prendre la route vers 2 h du matin pour l'aéroport (à 170 km), puis l'avion à 6 h, ensuite le train à 14 h 30 pour l'arrivée enfin chez moi à 16 h 30... Depuis, je lutte pour retrouver un semblant de forme. A bientôt une semaine, ça commence à revenir. Ouf.
J'ai dû me priver des sorties de plages, de piscines et des jours de promenades à Budapest et au Balaton, en compagnie des enfants et des petits-enfants. A la place de ces promenades si désirées mais potentiellement épuisantes pour moi, j'ai choisi de rester sagement et seule à la maison.
Entourée de mes fantômes... La tonnelle de vignes ressuscite la silhouette de mon père qui s'installe sous sa fraîcheur pour lire son journal, celle de ma mère qui prépare le café d'après le repas dans ces verres éternels, familiers à toutes les maisons et dont la simple vue remonte à la bouche le goût brûlant et amer du café noir... "L'autre cour" est devenu une vaste pelouse mais ma mémoire y revoit les poules qui picorent, inlassables, parmi les petits cochons qui, de temps en temps, prennent un bain rafraîchissant dans leur "piscine", préparée à cet effet par mon père...
Les bons plats chez ma belle-soeur et chez mon neveu et sa femme, aimants et généreux, les orgies quotidiennes des pastèques qui n'ont rien, mais RIEN à voir avec leur pâle reflet d'ici... Nous les avons fait connaître à nos invités français, à leur tour devenus fans inconditionnels des énormes (12-15 kg) merveilles craquantes, couleur verte ou rayée dehors et rouge profonde à l'intérieur aux pépins noirs et au goût de miel...
Comment jeter une bouteille à la mer quand il n'y a pas la moindre mer à l'horizon?... J'arme mon ancien ordinateur ayant fait le voyage plus tôt, pour tenter de confier cette note au bon vouloir de la Toile, en saluant avec une chaleur particulière ceux et celles qui échoueront sur mon blog, en ces temps de vacances!
Si je dis que pour demain, on attend 36°, je ne suis pas bien originale... Il fait lourd, de plus, la météo médicale hongroise nous avertit du risque accru de problèmes respiratoires, cardiaques, d'AVC et autres infarctus... N'en jetez plus! Il faut tenir au moins jusqu'à lundi pour que la pluie apporte un peu de répit.
En province, les jours s'écoulent paisiblement, entre parties de cartes et matchs de foot, excursions prudentes et discussions en famille. L'ambiance dans le pays? Prudence, attente, espoir; de toute façon, les précédents ne pouvaient plus rester, c'était mortifère!... Bien sûr, leurs partisans et électeurs espèrent ardemment l'échec des nouveaux et en disent pis que pendre! Je me demande si j'aborderai un débat politique avec des amis sans soupeser l'atmosphère auparavant, avec prudence... Les antagonismes sont chauffés à blanc.
Avec mon fils, nous préparons l'arrivée du deuxième groupe de la famille pour le début de la semaine prochaine. On peaufine une deuxième s-d-b, on rafraîchit la maison et on remplit le frigo. Pourvu que le ciel soit un peu plus clément et le peuple n'en demandera pas plus!
Les quelques degrés en moins nous ont permis de respirer à nouveau... pour quel répit? Oui, je suis sans doute rabat-joie, mea culpa, c'est mon angoisse permanente de petite vieille qui en est la cause. Elle me laisse souvent en apnée... "A quoi sert cet état de stress permanent? Il n'y a aucune raison!" me sermonne mon fils. Et me revient aussitôt en mémoire la même incapacité que j'avais de comprendre les métamorphoses subreptices de ma mère devenue vieille... La jeune femme de jadis, rieuse, solaire, audacieuse, à la démarche triomphante!...
Pendant longtemps, pleins d'énergie et de combativité, nous franchissons les étapes, l'une après l'autre, espérant follement que la suivante sera meilleure, qu'elle corrigera les failles de la précédente. Puis soudain, nous nous rendons compte que la vie est bien faite quand elle nous déshabitue de ce genre d'enfantillage... Son but est finalement charitable : mieux vaut nous détacher d'elle ainsi, petit à petit, avec le moins de regrets possibles.
En attendant, savourons les lambeaux de nos capacités de jadis, nous recroquevillant sur le périmètre désormais imparti, en nous consolant de l'idée que dans dix ans, nous en serons envieux...
Quant à moi, pour le moment du moins, cela ne me console guère. Le seul remède efficace contre le vieillissement reste à mourir jeune. Demain, ce sera 20 ans que G. est mort, à 56 ans.
Presque 26° au rez-de chaussée de la maison qui attend mon réveil avec des volets fermés - et qui restent ainsi jusqu'en fin d'après-midi... Les jours de la canicule s'étirent immobiles, impuissants, on se sent comme des lézards au soleil, sur leurs pierres surchauffées... En principe, ce serait un temps idéal pour écrire, puisqu'on nous suggère, pauvres vieilles choses vulnérables et fragiles, de rester à l'abri, derrières nos volets baissés et de nous arroser même, de temps en temps... Mais avec le cerveau quelque peu embrumé, l'inspiration fuit.
Tant bien que mal, on essaie de réveiller nos neurones... En inventant des histoires folles et mordantes, dont nous serions des héros et des héroïnes... Cependant, il y a des histoires vraies dont on se serait bien passé!...
Il reste des obligations. Nous essayons de les accomplir même si sortir et prendre la voiture surchauffée (heureusement qu'elle existe!!!) pour un RDV médical ou pour secouer de sa torpeur notre assureur nous coûte. Chercher un artisan pour la réparation de la cheminée que la tempête du 21 juin dernier a démoli à moitié, arrachant la vieille antenne de télé et trouant quelques tuiles au passage, jonchant le trottoir de débris de briques, à deux doigts de ma voiture... Merci mon ange gardien!... Ça aurait pu être bien pire.