Le blog de Flora

Violette

25 Mai 2010, 11:06am

Publié par Flora

Violette mérite son prénom : reflet de ses beaux yeux. Elle est l'enfant tardive des parents aimants, attendris par ce cadeau inespéré des années de découragement qui les laissent exsangues. Lorsque la fillette arrive enfin, comme par surprise, elle hérite des grands-parents, en guise de parents...

   De plus, ils ne sont pas beaux... Disgracieux même. Vieux et disgracieux. On peine à imaginer leur jeunesse, deux solitudes qui se rencontrent, deux laideurs qui se reconnaissent. On devine leurs familles se mobilisant pour préparer le terrain afin que la rencontre ait lieu : elles s'occupent de l'assortiment. Les deux protagonistes n'ont pas grand-chose à dire : lorsqu'on est habitué à son image dans la glace, on connaît ses chances infimes pour rencontrer la passion. On scrute son reflet à la dérobée, avec le secret espoir de découvrir un léger mieux et on finit par lui tourner le dos. Définitivement. Il faut se caser, à la limite, et l'ambition s'arrête là. Au moins faire comme tout le monde : un mariage, une maison, des enfants... si possible.

   Violette ne voit pas la laideur de ses parents, leurs dents de travers qui rappellent un fagot mal assemblé, enchevêtré, dépassant de la bouche même refermée. De ce point de vue, ils sont bien assortis. Pendant longtemps, elle ne s'étonne pas de leur âge non plus, jusqu'à ce que, vers 8 ans, une camarade de classe ne lui assène, dans un délicieux frisson de faire du mal : "Tu n'es qu'une enfant adoptée !"

   Violette éclate en sanglots, sans bien comprendre le sens de la phrase maligne. L'intonation, le rictus moqueur sont éloquents. Elle s'agrippe aux cheveux de la malfaisante, arrache le ruban artistiquement noué et ajoute un coup de pied dans le tibia.

   Les parents parviennent à la consoler, à la convaincre. Ils trouvent même des ressemblances, en guise de preuves. Le sujet ne refait plus jamais surface. Violette vit avec ses vieux parents jusqu'à ses 40 ans, les enterre et commence enfin sa vie d'adulte. Avec, comme seules compagnies, un chat obèse et la bouteille de rouge... 

 

 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 24.

24 Mai 2010, 09:34am

Publié par Flora

   Edouard devait passer hier soir. Nous l'attendons encore. Estelle a dû le retenir. Pour qu'il oublie le coup de téléphone quotidien, il faut qu'il file le parfait amour ou qu'un nouvel accès de dépression s'abatte sur lui. J'étais à l'origine de la crise précédente. Un de ses plaisirs consiste à me faire passer pour son père, en dépit des onze ans qui nous séparent. Lorsque le libraire de la place de la Sorbonne a lâché ingénument "Je vous aurais donné le même âge !", Edouard est sorti de la boutique sans un mot, blanc et décomposé, s'est engouffré dans le métro sans un au revoir. Quinze journées dans le noir et de fortes doses d'antidépresseurs ont ponctué cet épisode.


C'est vers la fin du Moyen-Âge qu'apparurent les horloges à automates. La plus ancienne orne la cathédrale d'Exeter et date de 1284. Elle a deux ans de plus que celle de la cathédrale Saint-Paul à Londres, huit ans de plus que celle de la cathédrale de Canterbury. En France, la première horloge à automate orne la cathédrale de Sens, en 1292. Puis viennent Beauvais, Nevers.

 

   La guerre est déclenchée. C'est du moins ce que je lis sur le visage de Séverine. Je n'ai pas fait preuve de finesse, je suis prêt à l'avouer. Il en allait de ma survie. A force de voir notre maison laonnoise sur un guéridon de la salle à manger, vide de tout habitant, le sentiment m'est venu que la maquette avait été construite afin qu'un agent immobilier s'en empare à ma mort, argument de vente original et fuite de mon épouse loin du cimetière où je vais me dissoudre. J'ai surtout compris qu'en réduisant notre existence à des murs de bois, Séverine, au-delà de son désir de maîtriser la réalité, faisait éloge d l'immobile,de la matière. La vie, pour elle, n'était que superflu. Le temps était banni. 

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Bribes de mémoire 66. Mon "bakkal", mon "kasap", mon "baklavaci"

18 Mai 2010, 18:12pm

Publié par Flora

grand-bazar-1.jpgJ'ai toujours été étonnée par l'usage abondant des pronoms possessifs par les Français : mon boucher, mon coiffeur, mon député, jusqu'à l'infini... En hongrois, j'ai été habituée à la simple désignation, sans m'approprier les choses et les personnes. L'esprit collectiviste qui m'a nourrie aurait-il déteint sur la langue ? On pourrait imaginer le contraire : les dépossédés résistent en s'appropriant les choses par la grammaire... En réalité, je pense que ces phénomènes sont beaucoup plus profonds et plus anciens.

   Toujours est-il qu'à Istanbul, ces possessifs me semblent très pertinents et j'apprends à en user et abuser...  Mon bakkal (épicier), mon kasap (boucher), mon çiçekçi (fleuriste  -  pron. "tchitchektchi"), voire mon baklavacı (marchand de baklava), la liste est sans fin. Il faut avouer que la corvée des courses quotidiennes crée des liens auxquels l'accueil chaleureux de la plupart des commerçants donne des contours d'authentique sympathie.

   Le bakkal est une véritable institution. Je finis par me dire qu'ils ne dorment jamais, car à toutes les heures, y compris vers minuit, on en trouve d'ouverts. Un jour, les autorités ont voulu instaurer la fermeture du dimanche et des jours de fêtes. Eh bien, mon bakkal attend, malheureux, derrière son rideau de fer et me fait signe par un judas qu'il me servira en cachette... De toutes les tailles, dans ces cavernes d'Ali baba on trouve le nécessaire pour la vie quotidienne. La farine, le sucre en vrac, dans de grands sacs de jute, avec un chat somnolant paisiblement dessus. Les ménagères, pour s'économiser les étages sans ascenseur, font descendre un petit panier au bout d'une corde, par la fenêtre, avec, au fond, la liste des courses, accompagné d'un cri perçant : "Bakkaaaal!" Comme il y a une boutique tous les 20-50 mètres, les provisions ne tardent pas à remonter, avec la facture, tandis que l'argent refait le chemin inverse. J'ai vu voyager ainsi au bout de la corde, des chaussures à cirer à l'intention du cireur installé au pied de l'immeuble, des parapluies ou des casseroles à retaper pour des réparateurs ambulants.

   Mon kasap, outre le fait qu'il vend une excellente viande (qu'il pèse avec l'os et les déchets à enlever par la suite), pour me faire patienter, il m'offre non seulement le thé habituel mais aussi un sandwich à l'occasion et une fois, il a même proposé de partager son güveç (ragoût cuit en pot de terre)!

   Que dire des çiçekçi épris de la beauté de leurs bouquets qui n'hésitent pas à vous en offrir un, en plus de votre achat! Des gestes de ce genre m'enchantent et rendent la vie quotidienne à Istanbul plus que vivable, humainement chaleureuse...

 

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Ágnes Nemes Nagy (1922-1991) : Glace

17 Mai 2010, 10:23am

Publié par Flora

GLACE

Comme en hiver dans le lac les roseaux,

En moi lentement le monde se glace

Et parmi les roseaux se figent et s'entassent

Un pan de ciel, une image, un rameau.

Si je croyais en toi tu rouvrirais

Silencieusement tes paumes chaudes

Qui deviendraient petits soleils là-haut,

Au-dessus du lac et de tout l'hiver.

La glace et l'écume alors bougeraient,

Tous les objets à la fois brilleraient,

Comme des poissons tous ils bondiraient.

(traduction de Guillevic)

JÉG
Belémfagy lassan a világ,
mint téli tóba nádbugák,
kis torlaszokban ott ragad
egy kép, egy ág, egy égdarab –
ha hinnék Benned, hallgatag
széttárnád meleg tenyered,
s az két kis napként sütne fönn
a tél felett, a tó felett,
hasadna jég, mozdulna hab,
s a tárgyak felszökellve mind
csillognának, mint a halak.

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Méditation dans la mosquée * lavis d'encre (1989)

13 Mai 2010, 16:05pm

Publié par Flora

Ulu camii

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Photographie...

11 Mai 2010, 11:35am

Publié par Flora

Col-de-dentelle.jpgChose exceptionnelle, Amélie aime son prénom, elle s'y sent à l'aise. Il correspond à ses rêves de jeune fille, puisés dans quelques romans à l'eau de rose, dérobés à la vigilance maternelle, à surveiller sans cesse si les mains de l'adolescente sont occupées à quelque chose d'utile. La vacuité mène à la paresse, péché impardonnable selon les austères principes calvinistes...

   Amélie est bonne élève, appliquée, un peu rêveuse peut-être, sans s'avouer à elle-même l'objet de ses rêves : son instituteur, beau comme un acteur de cinéma  -  du moins, tels qu'elle les imagine, n'ayant jamais approché un cinéma  -  avec ses cheveux dorés, plaqués en arrière avec quelques vagues savantes et ses yeux d'un vert caressant. De temps en temps, il s'arrête devant elle, appuie sa main fine qui n'a jamais touché aux travaux des champs, sur sa table et Amélie retient son souffle : elle ferme ses yeux baissés sur le cahier et de toutes ses forces, elle veut fixer, absorber, s'accaparer l'instant, la présence à la fois douce et bouleversante qui laisse un léger parfum de lavande sur le plateau, parmi les taches d'encre. Une fois la lampe à pétrole soufflée, dans l'étroit lit gigogne qu'elle doit partager avec sa soeur aînée et le vieux chat zébré, elle remémore les fragments multicolores de sa richesse infinie, glanés dans la journée.

   L'instituteur a repéré Amélie parmi les enfants du village : il voudrait pousser les parents à l'envoyer à la ville pour continuer l'école. "Une bonne tête, il ne faut pas la priver de sa chance", répète-t-il. Le père décide, ils serreront la ceinture. Plusieurs fois par semaine, Amélie prend le chemin de la ville, cinq-six kilomètres plus loin, à travers champs, avec ses souliers sous le bras pour éviter de les user et de les salir. Une fois arrivée au petit bourg, elle s'arrête à la première fontaine, se lave les pieds pour pouvoir enfiler les souliers.

   Deux années passent à ânonner les rudiments de l'allemand, du latin et d'autres matières savantes, sous l'oeil et les coups de canne des religieuses. Puis les portes du paradis se referment dans un grand claquement : la guerre éclate, la vie s'arrête et de l'instituteur en uniforme militaire, il ne reste qu'une photo jaunie, gardée secrètement au fond du tiroir des regrets éternels... 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 23.

10 Mai 2010, 11:23am

Publié par Flora

V.

Son rêve aurait été de franchir les limites de la durée, mais il ne savait pas comment s'y prendre.

Et le temps coulait sans discontinuer.  (Andreï Biely : Symphonie dramatique)

 

   Quand Spoutnik fut lancé, en 1957, Philibert Tique avait huit ans. Avec l'instituteur et toute sa classe, il s'émerveilla pour l'étrange pulsation tombée du ciel, ce "bip bip" signalant que, pour la première fois, l'humanité, représentée par une boule hérissée d'antennes, touchait au ciel. En 1961, nouvelle étape : Youri Gagarine, échappait à la pesanteur de la Terre. Les parents de Philibert, catholiques éperdus, voyaient dans ces exploits une sorte de sacrilège : des communistes athées qui osaient défier Dieu. Leur fils, dont l'adolescence débutait, se prit, par contre-pied, d'une passion pour l'astronautique soviétique. Sergueï Korolev, le constructeur de la fusée Sémiorka, les cosmonautes Nikolaïev, Popovitch, Bykovsky, Beliaïev rejoignaient dans son Panthéon des êtres de fiction, Tintin ou le capitaine Nemo. Lorsqu'il apprit que Valentina Terechkova, première femme de l'espace, serait reçue à Laon par la municipalité, il élabora des stratégies pour l'approcher, la toucher. Ne disposant d'aucun passe-droit, ses parents ne faisant pas partie des invités d'honneur, il en fut réduit à constater que ses coudes n'étaient pas assez pointues pour le propulser au premier rang parmi les élus qui serraient la main de l'héroïne russe, sur le trottoir, à la sortie de la mairie. Il se replia dans les journaux évoquant la course au cosmos, ajouta quelques images fortes à ses rêves, Alexeï Leonov, premier "piéton de l'espace" et Luna 9, première sonde posée en douceur sur la Lune, le 31 janvier 1966.

   Louis Armstrong n'était pas détrôné. A la musique des sphères célébrée par ses parents, aux sonorités informatiques des ingénieurs soviétiques, Philibert Tique préférait toujours les rythmes divins du jazz. Son désir le plus fou était de se retrouver en orbite autour de la Terre dans une capsule Vostok, un casque sur la tête pour écouter That lucky old sun ou Where the blues were born in New Orleans. D'ailleurs, s'il l'ignorait encore, sa période russe s'achevait. Le 23 avril 1967, le cosmonaute Vladimir Komarov se tuait en expérimentant le premier Soyouz. Comme son ami Steve King l'avait prédit, le premier homme sur la Lune serait américain. Dans la vie de Philibert, Louis Armstrong aurait un successeur. 

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Bribes de mémoire 65. A l'apprentissage de la langue turque

8 Mai 2010, 17:51pm

Publié par Flora

Grand Bazar 2Une des premières choses que j'apprends en turc, c'est compter. Notre vie quotidienne est à ma charge, je suis donc au contact de tout ce tissu multicolore et laborieux qui la dessert : les innombrables petites boutiques  -  les supermarchés sont quasiment inexistants dans les années 80  -  où je fais mes courses quotidiennes, en arpentant les rues au revêtement souvent délabré, en pentes raides de Cihangir, cinq ou six paquets au bout des bras. Cela peut sembler gai sous le soleil mais dès l'arrivée du mauvais temps, avec le crachin insidieux et chargé des émanations du chauffage au mauvais charbon, le ruissellement de boue sur les pavés disjoints, la tâche devient nettement moins agréable...

   C'est une excellente école pour apprendre la langue, surtout pour quelqu'un comme moi qui préfère l'aborder par la pratique, plutôt que d'ingurgiter des listes de mots sur un cahier. Je crois que, tout professeur de langues que je suis, j'apprends les langues à la manière d'un enfant, m'immergeant dans un bain de sonorités, d'intonations, de musique en somme, les absorbant comme une éponge, sans me soucier, dans un premier temps, des règles de grammaire ou de syntaxe et je préfère deviner le sens des mots dans leur contexte plutôt que de les apprendre sur des cahiers. Une sorte de chasse aux trésors...

   Cela suppose de ne pas être gêné ou complexé par les inévitables fautes, ni paralysé par les sourires amusés des interlocuteurs ! Gilbert qui est beaucoup plus consciencieux et qui possède cent fois plus de mots, reste dans un mutisme prolongé, de peur de se ridiculiser en disant une phrase incorrecte ; je me sers souvent de son savoir, façon dictionnaire, lorsqu'un mot me manque...

   Rapidement, je deviens incollable sur l'endroit où trouver un réparateur de chauffage ou un plombier, où louer une bouteille de gaz (livrée à domicile), quel est le quartier des ferblantiers... Car à Istanbul, comme dans beaucoup de contrées orientales, les marchands et artisans se regroupent par spécialités, partant de l'idée qu'une telle concentration attire le chaland, au lieu de faire craindre la concurrence. D'ailleurs, ils n'hésitent pas à vous orienter chez un confrère s'ils ne peuvent vous offrir ce que vous cherchez... 

la suite suivra...

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Ágnes Nemes Nagy (1922-1991) : Arbres

6 Mai 2010, 21:35pm

Publié par Flora

ARBRES

Il faut apprendre. Les arbres de l'hiver.

Gelés jusqu'aux racines.

Roi des rideaux.

 

Il faut apprendre cette raie

Où le cristal se fait buée

Où l'arbre est à l'instant de devenir brouillard

comme le corps un souvenir.

 

Et le fleuve au-delà des arbres,

le vol silencieux des canards sauvages

la nuit bleue, son aveugle blancheur,

la nuit pleine d'objets masqués.

Il faut apprendre ici les actes

indicibles des arbres.

traduction : Paul Chaulot

 

FÁK

Tanulni kell. A téli fákat.
Ahogyan talpig zúzmarásak.
Mozdíthatatlan függönyök.

Meg kell tanulni azt a sávot,
hol a kristály már füstölög,
és ködbe úszik át a fa,
akár a test emlékezetbe.

És a folyót a fák mögött,
vadkacsa néma szárnyait,
s a vakfehér, kék éjszakát,
amelyben csuklyás tárgyak állnak,
meg kell tanulni itt a fák
kimondhatatlan tetteit.

 

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Questionnement sur la solitude

3 Mai 2010, 21:38pm

Publié par Flora

illo-solitude.jpgIl ya quelques jours, je suis tombée sur une phrase de Blaise Pascal, tirée des Pensées : "... j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre."  Bien sûr, une telle phrase a aussitôt déclenché une avalanche de réflexions en moi : j'ai une attitude évolutive envers la solitude. 

   Pendant très longtemps, j'ai pensé que la compagnie des autres était mon oxygène. Les rares moments de solitude, je les ai passés comme un intermède court et pénible, en attendant qu'il cesse, le plus tôt possible ! J'avoue même avoir eu tout simplement la trouille ! Je me souviens d'être restée quelques semaines seule en Algérie, à Constantine : j'enseignais, tandis que Gilbert est rentré en France pour passer le stage du CAPES. Eh bien, durant des semaines, nos amis belges, un jeune couple, venaient me tenir compagnie jusqu'à l'aube, en discutant ou jouant aux cartes, pour que je n'aie pas peur...

   Bien plus tard, ici à Valenciennes, lorsque Gilbert devait rester hospitalisé plusieurs jours, voire des semaines, je dormais (très peu) la lumière allumée, le sang glacé au moindre craquement nocturne de la maison. Bizarrement, dès le moment où ma solitude est devenue inéluctable et irréversible, elle a cessé d'être menaçante; elle est devenue ordinaire  -  j'oserais même dire familière. J'ai compris soudain qu'il était inutile de fuir, qu'il valait mieux regarder les choses en face. Que de ce tête-à-tête forcé avec moi-même, il pourrait sortir quelque chose d'inconnu, d'intéressant même. Je n'avais jamais vraiment eu le temps de m'arrêter pour dialoguer avec moi-même...  

   Bien sûr, je ne parle pas de la solitude absolue, mortifère, mais de celle, choisie, fertile en pensées et qui se suspend de temps en temps pour faire place aux échanges. Celle qui permet de vivre à son rythme, de s'arrêter pour savourer l'instant...

 

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