Dette
Allez, j'y vais... puisqu'il faut bien y aller ! Par cette chaleur insoutenable, j'ai du mérite
! Plus qu'il n'en a eu, lui, durant les quarante-huit ans que nous avons passés ensemble. Non, pas ensemble, côte à côte...
Si j'attends encore, les fleurs seront bonnes à jeter. L'eau est déjà tiède dans le seau, pourtant, je viens de le remplir et d'y poser les fleurs. De toute façon, elles ne tiendront pas la journée...
Ca fait douze ans que je vais le voir aussi souvent que je peux. Plusieurs fois par mois, en tout cas. Le regard des voisins n'est pas la seule raison : une tombe mal entretenue et on se retrouve sur le bout de la langue du village ! Toutes ces mégères grasses qui n'ont rien d'autre à faire pour meubler la vacuité de leur existence... Je préfère soigner l'image du couple uni qui ne s'est jamais donné en spectacle. La respectabilité même... Cependant, il y a autre chose.
J'étais trop jeune quand nous nous sommes mariés, à peine 17 ans. Lui, onze de plus. Je ne voulais pas encore me marier. Mais la vraie raison, personne ne devait la connaître. Personne ne voulait l'entendre non plus. Je n'étais pas amoureuse.
Même maintenant, j'ai du mal à prononcer ces mots, comme si l'aveu à haute voix leur conférait un écho si assourdissant que tout le monde serait au courant, y compris les morts.
Ma mère s'en était-elle doutée ? Les femmes possèdent un sixième sens pour cela. En tout cas, elle ne s'en souciait guère : l'essentiel était de se débarrasser de moi avec bonne conscience, me confiant à ce jeune homme sérieux et jovial qui semblait très épris.
Rien ne m'attirait en lui : alors que je rêvais de grands blonds aux yeux bleus, il était petit et brun, couvert de poils noirs et frisés, sauf la tête dont il cachait la calvitie avancée sous un béret.
Il a tout fait pour attirer mes faveurs que je rendais inaccessibles sous des airs de vierge effarouchée, alors que je voulais tout simplement lui faire payer son entêtement de m'épouser sans amour... Bien sûr, j'étais flattée d'être fiancée devant les filles de mon âge, tout en espérant que la nuit de noce n'arriverait jamais...
Quarante-huit ans côte à côte... On se fait à tout... à toutes les corvées... Maintenant qu'il m'en a libérée, bizarrement, je me mets à le regretter. Ces fleurs que je m'impose figurent la dette pour le sentiment que je lui ai refusé jusqu'au bout...
texte et illustration : T. R. (alias flora)